Le petit commerce

le-fox

- J’ai vu les animaux qui chantent et qui dansent !

Il en est tout retourné, Saturnin, d’avoir vu ce qu’il a vu. C’est vrai, c’est pas commun. En pleine Ville Capitale, à deux pas du bon vieux Saint-Germain. Les bestiaux, peinards, installés à une terrasse, sirotant l’apéro.

- En liberté ! Je doute même de la licéité de la chose.

Le patron tousse, remplissant ainsi un verre propre de glaires qui l’étaient moins.

- Les lois élémentaires de la sémiologie voudraient que vous vous exprimassiez en un idiome connu du récepteur de votre discours. Sinon, c’est le merdier. Le règne de l’incompréhension. La gabegie.

- Ben quoi, dit Mado Pare-Choc, fort estimée dans le quartier, car elle gagne sa vie en s’allongeant, ce qui est considéré comme fortiche. Laïcité, c’est pas dur, comme mot. Il veut dire que c’est pas catholique, sauf que c’est l’inverse.

Ignorant la pétroleuse de force, le patron suit une idée qui vient de lui tomber dessus comme ça, ladite idée l’amenant à formuler ce propos :

- Etiez-vous sous l’emprise d’une boisson alcoolisée, comme disent les fliques quand ils vous demandent si vous êtes bourré ?

- Comment pouvez-vous penser ? Vous me connaissez.

Oui. Justement. Et depuis quelques temps, il flotte dans le vaporeux, Saturnin. Pas dans le franchement flou, mais pas dans le franchement net non plus. Un entre-deux propice aux visions, aux gourances. C’est qu’il en avait connus, le patron, des qui s’étaient gâté le cerveau aux alcool. Des accidentés du zinc. Des croyants de la biture, des pratiquants de la poivrade. Seulement celui-là, de client, c’était pas un abonné au pichtogorme depuis si longtemps. Il avait fait vite, dans la déglingue. Histoire de gonzesse, probable. C’est fou ce que ça assoiffe, soixante kilos de viande, quand ça se lance dans le caprice.   

- Vous comprenez, reprend Saturnin, le loup, je veux bien. Ils sont entrés dans Paris à ce qu’on dit, il doit bien en rester quelques-uns. Mais le renard et la belette, il y a de quoi se demander.

- Un bal costumé ? Des cousins de province ?

Elle y met de la bonne volonté, pour expliquer ces présences peu explicables, Mado Pare-Choc, malgré un accent biélorusse des plus détestables et un intérêt pour la discussion des plus réduits. C’est même pas un client, Saturnin. Un empêché du caleçon, peut-être ? Un pédéraste ? Un type qui aurait comme ça des carences ? Il faudrait enquêter. En plus, il voyait des animaux partout. Un zoophile ? Pas clair, tout ça. Du vrai jus de chique. Le mieux, ce serait de faire courir des bruits, et de voir lequel reviendrait avec le plus d’insistance.

- Je me demande même, dit Saturnin, s’il ne faudrait pas que j’arrête de boire.

- Ne dites pas des horreurs pareilles !

Le patron voit déjà s’amenuiser son capital vieillesse dans des proportions notables. Sales bêtes, à traîner dans le quartier ! Où est-ce qu’il avait foutu son fusil de chasse, déjà ? Qu’on décrète la Saint Barthélémy des emmerdeurs.  

- Bon, ben alors un jaune. Double.

Ah, bon. On redevenait raisonnable.

Joyeux, le tiroir-caisse fait retentir sa petite sonnerie guillerette.

  • Pas franchement petit poussin, le Saturnin, mais jaune, oui, y a pas à dire !

    · Ago over 7 years ·
    Troubles bipolaires 92

    melie-melodie

  • C'est vrai, Isabelle, qu'écrire sur autre chose que ses états d'âme relève de la science-fiction.

    · Ago over 7 years ·
    Locq2

    Elsa Saint Hilaire

  • Merde Fox Mulder, les aliens ont déformé l'espace-temps et bouffé toute la place pour les CDC... Pfff pas un mot à Gorge Profonde...

    · Ago over 7 years ·
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    Isabelle Revenu

  • Bien jolie "vision" de brève de comptoir, cher Renard... Un titre qui me rappelle Boris Vian (clin d’œil de ta part?) en dépit d'un sujet très différent. Encore pris une bonne dose de plaisir en te lisant. J'aime les aventures de Saturnin!♥♥♥

    · Ago over 7 years ·
    Locq2

    Elsa Saint Hilaire

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