Légions

pas-de-pseudomerci

                                                         1er décembre


Jean Dernin regarda sa montre. Neuf heures. Les portes de l’abbaye du Mont-Saint-Michel n’avaient beau ouvrir que dans une demi-heure, un groupe de visiteurs poireautait déjà devant la grille d’entrée. Le conservateur ne put retenir un soupir d’exaspération en apercevant les touristes.

Chaque année le même cirque recommençait. Nourris de leurs lectures piochées sur des sites internet douteux ou dans des magazines prétendument scientifiques, des amateurs d’ésotérisme  se rendaient au Mont pour tenter de capter les prétendues énergies telluriques. Le fait que le Mont-Saint-Michel soit un ancien site mégalithique suffisait à convaincre les crédules qu’en s’accrochant aux piliers massifs de la crypte située juste sous l’autel, ils seraient à même de ressentir le flux énergétique, réputé particulièrement puissant à l’approche du solstice d’hiver. Dernin crachait sur toute cette idéologie new-age, mais après tout un visiteur illuminé restait un visiteur, et donc une source de financement.

Un bruit de pas retentit derrière lui. « Monsieur Dernin, monsieur Dernin ! » Le conservateur cinquantenaire se retourna. Un membre de la fraternité monastique venait de faire irruption dans la salle d’accueil et accourait vers lui. Il reconnut le frère Paul. Dernin avait toujours été en bons termes avec la communauté religieuse du Mont. Il était lui-même croyant, et ne manquait pas d’assister aux offices religieux.     

« Et bien, frère Paul, pourquoi tout ce bruit ? On voit que vous n’avez pas fait vœu de silence, vous ! » Plaisanta le conservateur. Mais constatant l’air affolé du jeune religieux, il comprit que quelque-chose n’allait pas.

« Monsieur Dernin, il faut que vous veniez voir ça ! Suivez-moi je vous en prie !»

Sans plus d’explications, le frère Paul emprunta alors l’escalier menant à la nef. Dernnin lui emboîta le pas en essayant tant bien que mal de suivre la foulée du jeune religieux. Il arriva enfin au chœur de l’abbaye. Après s’être rapidement signé devant la croix, il rejoignit le frère Paul qui se trouvait à l’extérieur. L’esplanade de l’abbaye offrait un panorama saisissant. Le bruit des vagues et le cri des mouettes encerclaient le Mont et vous donnaient des allures de vaisseau marin.

Le religieux l’attira par le bras et désigna à l’aide de son index tremblant les contrebas de l’îlot rocheux. « Là ! Vous voyez ? » Dernin consentit à se pencher pour observer le contrebas, et aperçut enfin ce qui avait causé la panique du religieux. La fine étendue de sable sec entourant le Mont était teinte de rouge écarlate. C’est la première fois que Dernin constatait cet étrange phénomène.

« Qu’est-ce qui a bien pu causer ça ? » lui demanda le religieux, qui semblait véritablement terrifié.

Dernin secoua la tête et resta pensif. Il aurait aimé conclure au naufrage d’un navire dont la cargaison se serait répandue, mais c’était impossible. La marée apportait les débris que d’un seul côté du Mont. Or l’ensemble du banc de sable qui encerclait le Mont était teinté de rouge. Cette dégradation avait forcément été produite par la main volontaire de l’homme. « Allons, pas de panique » pensa-t-il. Dernin se releva, et intima au religieux de le suivre. Il lui fallait observer de plus près ce phénomène.

En descendant les innombrables marches menant aux portes de la ville, le conservateur s’interrogea sur ce qu’il convenait de faire. En soi le nettoyage du sable ne devrait pas poser problème : quelle que soit la substance utilisée, une partie serait enlevée par la marée montante, dans trois heures. Il allait tout de même devoir porter plainte à la gendarmerie pour dégradation : le Mont dans son ensemble était classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Lorsqu’il se trouva à l’extérieur des remparts de la ville, le conservateur fut surpris : plusieurs équipes de journalistes étaient déjà sur place, photographiant les traces rouges. Qui avait bien pu les prévenir ? Jean se retourna vers Frère Paul « je n’y suis pour rien, vous êtes la première personne que j’ai mise au courant ! » se défendit le religieux. Dernin se dirigea d’un pas décidé vers les journalistes.

« Ne touchez à rien ! » invectiva le conservateur à leur intention, alors que ces derniers marchaient dans le sable et effleuraient du doigt le sable rouge. Le conservateur regretta son intervention. Aussitôt une horde de micros et de caméras se braqua vers lui. Les journalistes l’avaient visiblement reconnu. « Monsieur le conservateur, à votre avis, qui peut-être le responsable ? » « Pensez-vous qu’il s’agit de représailles ? Et envers qui ? ». S’efforçant de dissimuler son agacement, Dernin leva la main afin d’indiquer qu’il refusait de s’exprimer. Les journalistes s’écartèrent pour le laisser passer, et Dernin s’avança jusqu’au sable souillé.

Il s’agenouilla et prit une poignée dans sa main. Le sable dégageait une odeur assez forte. Il l’approcha plus près de son nez, et dans un geste d’horreur rejeta le sable. Quelle était cette folie ? Il ne s’agissait pas de peinture ou d’une quelconque teinture comme il l’avait supposé : c’était du véritable sang. Qui avait été déversé par dizaine d’hectolitres autour du Mont. Les photographes ne manquèrent pas d’immortaliser le visage désemparé du conservateur. Le Mont-Sang-Michel, voilà un titre accrocheur !

Lorsque la secrétaire avait informé Emmanuel Mauriac qu’il était attendu dans la Manche pour enquêter sur une affaire de dégradation de monuments, il avait d’abord cru à une blague. Au nom de quoi le forçait-on à quitter son bureau du MIVILUDES, la Mission Interministérielle de Vigilance et Lutte contre les Dérives Sectaires ? Celui qui avait ordonné ce déplacement estimait sans doute que Mauriac n’était pas assez débordé par la surveillance des mouvements sectaires sur le territoire français. Fulminant, Mauriac sortit de son bureau pour entrer sans frapper dans celui du secrétaire général. Vu l’air nullement surpris de ce dernier, Mauriac devina que c’était lui l’instigateur de cette plaisanterie.

« Tu m’envoies enquêter sur une dégradation du Mont-Saint-Michel ? Qu’est-ce que c’est que cette blague Charles ? Ils sont à ce point en manque d’inspecteurs en province pour faire appel à nous ? »

«Emmanuel, du calme, je t’en prie. » se contenta de lui répondre calmement Charles Doligé. Doligé avait toujours été de nature flegmatique. Mauriac aimait comparer son crâne chauve au reflet de la pleine lune dans un étang. D’un élégant mouvement de la main, il invita Mauriac à prendre place dans le fauteuil qui siégeait en face de lui.

 « Charles… » débuta Mauriac en s’asseyant. « En ce moment je tire au maximum sur mes équipes, tu le sais. Avec ces foutues prophéties Maya de fin du monde, tu sais comme moi que le nombre d’adeptes de mouvements apocalyptiques grandit de jour en jour. Chaque matin on me signale un nouveau rassemblement d’illuminés quelque-part dont on ne sait pas s’ils vont juste prier ou s’ouvrir les veines… Trouve quelqu’un d’autre pour ton histoire de dégradation, là moi je n’ai pas le temps. »

« Emmanuel, je me doutais que tu serais énervé d’apprendre que je t’avais assigné sur cette affaire. Mais crois-moi : une fois que je t’aurais mis au courant des détails, tu me supplieras à genoux pour que je te laisse t’y rendre… »

Le secrétaire général posa alors sur la table quelques clichés montrant le rivage du Mont-Saint-Michel. Intrigué, Mauriac saisit une des photos. Il pensait que l’affaire concernait un vulgaire tag cabalistique apposé sur une des parois de l’abbaye. Il était loin de s’attendre à ça.

« Ce rouge déversé sur le sable, c’est… ? »

 « Du sang. » acheva Doligé. « Environ mille litres de sang déversés autour du Mont pendant la nuit du 30 novembre. Ces photos viennent de paraître sur les sites internet, on a été prévenus il y a dix minutes à peine.»

Mauriac n’en croyait pas ses yeux. On était loin de la simple plaisanterie. Pour réussir une telle prouesse en une nuit, plus d’une cinquantaine d’hommes avaient du être mobilisés.

« Qu’est ce qui te fait dire que c’est une mouvance sectaire qui est à l’origine de ça ? » questionna Mauriac, en tentant de masquer le tremblement nerveux qui l’agitait.

« Les journalistes du coin. Les rédactions locales ont ce matin reçu un appel anonyme les avertissant qu’une marée de sang entourait le Mont. Avant de raccrocher, leur interlocuteur leur a indiqué qu’il s’agissait du, je cite « commencement de la fin ». Avoue que ça relève plutôt de ton domaine, non ? »

Mauriac ne répondit rien. L’agent de quarante ans était plongé dans ses réflexions. Ça le changeait agréablement de son quotidien qui consistait à étudier des rapports envoyés par ses équipes sur place chargées d’observer les agissements des mouvances sectaires. Dans la quasi-totalité des cas, il était de toute façon pieds et poings liés : tant que le mouvement espionné ne se montrait pas explicitement dangereux, la hiérarchie, trop frileuse, se refusait à toute intervention. Cela faisait des mois que Mauriac se battait pour avoir plus de liberté d’action : à vingt jours de la date apocalyptique, les mouvements se faisaient plus menaçants, et il ne tenait pas à faire face à un cas de suicide collectif qu’il aurait pu éviter en démantelant à temps la mouvance sectaire.

« Un hélicoptère t’attend sur l’héliport d’Issy-les-Moulineaux. » poursuivit le secrétaire général. « Bonne chance Emmanuel, et ramène moi de jolis coquillages. »

Mauriac fut conduit à l’héliport, où un hélicoptère était prêt à décoller. Mauriac eut la désagréable surprise de constater que Doligé avait omis de l’informer qu’il ne voyagerait pas seul. Ophélie Raffin, trente ans, une des conseillères d’orientation de MILIVUDES était installée sur la banquette de l’appareil. Grommelant, l’agent embarqua à l’intérieur et prit place en face de la passagère. Un technicien ferma la porte, et les pilotes amorcèrent la phase de décollage. La jolie brune le fixa de ses yeux clairs.

« Vous semblez ravis de me voir, agent Mauriac. »

« Faisons un marché. Une fois sur place allez déguster les célèbres omelettes de la Mère Poulard et je m’engage à témoigner devant le président que vous m’avez été d’une aide inestimable. »

« Navrée Mauriac, mais je suis allergique aux œufs. Je me contenterai donc de vous apporter une aide inestimable. Ça vous évitera d’avoir à porter un faux témoignage. »

Mauriac n’avait jamais pu souffrir les conseillers d’orientation de MILIVUDES. Sociologues, magistrats, anciens députés… ils étaient tous surdiplômés, toujours prêts à faire de longs discours sur l’éthique et le principe de précaution lors des réunions, mais incapables de prendre une décision. Notamment de décider de laisser à Mauriac toute latitude pour exercer son métier. 

Ils seraient au Mont-Saint-Michel en un peu plus de deux heures. Ophélie mit à profit ce temps pour tenter de rétablir le contact avec Mauriac en lui donnant une photographie du Mont prise le matin depuis un ULM : on distinguait plus ou moins nettement un anneau rouge autour de l’îlot rocheux. 

« C’est quoi leurs motivations, à votre avis ? » lui demanda celle qu’il savait titulaire d’un doctorat en philosophie.

« Se faire remarquer. Ça expliquerait le choix du Mont-Saint-Michel. Et montrer qu’ils sont puissants. On va devoir repérer s’ils ont laissé des traces, et si oui, s’ils les ont laissés de manière volontaire. »

Mauriac avait volontairement utilisé le pronom « on ». Pour signifier qu’il n’était pas hostile à toute coopération, mais qu’il n’était pas encore prêt à dire « nous ».

Mauriac tenta de rassembler ses esprits et observa avec attention la photo. Seul un fou avait pu faire cela. Mais c’était un fou organisé, et ce fou n’agissait pas seul, au vu de l’organisation logistique que cette opération avait du nécessiter. Mauriac ne put s’empêcher de penser à ce passage de l’Evangile selon Saint Marc. Jésus, apercevant un possédé lui demanda son nom. Le démon lui répondit alors « Je m’appelle Légion, car nous sommes nombreux ».

                                           2 décembre


La montre de l’agent Mauriac indiquait minuit. L’hélicoptère venait juste de décoller du Mont-Saint-Michel. En s’élevant, il accorda un dernier regard à la statue dorée de l’archange Gabriel juchée en au sommet du clocher de l’abbaye. Surplombant la baie, l’archange avait en main l’épée qui s’après la légende lui avait permis de terrasser le Diable. Mauriac soupira : il lui faudrait bien plus qu’une épée pour vaincre celui qui était à l’origine de toute cette affaire. Il était forcé d’admettre que bien qu’il ait récolté de nombreuses informations sur place, aucune n’avait été à même de le mettre sur une piste concernant l’identité du fauteur de troubles. Ce diable-là savait couvrir ses arrières.

« On débriefe, ou on dort ? » demanda Ophélie, assise dans le siège voisin. Une couverture lui remontait jusqu’au cou.

« On dort. Bonne nuit. » Répliqua sèchement Mauriac, sans lui accorder un regard.

Avant de s’endormir, Mauriac repensa à cette longue journée.

Il était quatorze heures quand l’hélicoptère se posa sur le parking du Mont Saint Michel. L’agent Mauriac sauta à terre et se dirigea aussitôt vers l’entrée du Mont. Il n’aida pas Ophélie à descendre, afin de lui signifier qu’il la tolérait uniquement. Le maire et le commissaire de la commune et le conservateur les attendaient à la porte d’entrée de la ville fortifiée. Une fois les présentations faites, Mauriac alla directement vers le rivage. La marée était haute et le sang avait déjà disparu, de même que les éventuelles empreintes. Mauriac déclina avec toute l’amabilité dont il était capable l’invitation à déjeuner du maire au restaurant de la Mère Poulard. Ils se dirigèrent vers le commissariat, une grande maison de pierres incrustée dans les remparts ouest.

Plusieurs gendarmes se tenaient dans une salle de réunion, le commissaire, un grand moustachu, invita Mauriac et Ophélie à entrer et à prendre place.

« On croit savoir comment ils ont procédé. Ils auraient acheminé le sang, sans doute conservé dans des sacs poubelles par camions pendant la nuit vers quatre heures du matin, à l’heure où la marée commençait à se retirer. Ils auraient garé les camions assez loin, puis ont trainé les sacs poubelles jusqu’au Mont. Ils n’auraient plus eu qu’à les percer et faire le tour du rocher pendant que le sang s’écoulait. »

« Personne n’a rien vu ? Aucun témoin ?» demanda Ophélie.

« Hélas, ce n’est plus la guerre de cent ans, nous ne postons de sentinelles sur les remparts toute la nuit » jugea bon de plaisanter un gendarme.

Mauriac ignora la plaisanterie.

« Le sang, vous l’avez fait analyser ? »

« Des échantillons ont été envoyés au laboratoire de Rennes. On vient de recevoir les résultats : il s’agit de sang animal. »

Mauriac poussa un soupir de soulagement.

« Bon, il faudrait contacter tous les équarisseurs de la région. Une telle quantité de sang, ça doit forcément venir de chez eux. Et vu que ça coagule vite, ils ont du le récupérer hier. »

Le commissaire partit donner plusieurs ordres dans le bureau d’en face. Enfin il revint, apportant deux cafés.

« Actuellement aucun groupuscule n’a encore revendiqué cet acte. Vous y voyez une signification, une symbolique quelconque ? »

« J’en vois une seule. La première des dix plaies d’Egypte. Dans l’ancien testament, Pharaon refusant de libérer les esclaves hébreux, Yahvé prévint Moïse que l’eau du Nil allait se  changer en sang. On dirait bien que les types derrière tout ça ont décidé de nous offrir un joli remake. » Répondit Mauriac en avalant une gorgée de café.

« Vous craignez qu’il ne s’amuse à reconstituer également la deuxième plaie ? » demanda Ophélie.

« Ça me paraît compliqué. La deuxième consiste en une invasion de grenouilles. Je vois mal comment ils pourraient s’approvisionner de façon massive en batraciens. Mais avant ce matin, je voyais également mal comment on pouvait peindre les contours du Mont-Saint-Michel avec du sang. »

« J’appelle MIVILUDES pour leur demander de lancer une enquête sur un éventuel achat groupé de batraciens. » proposa Ophélie.

« Bonne idée. » Acquiesça Mauriac.

Mauriac resta songeur. Ça ne ressemblait à rien de connu. Cette façon d’agir… ça s’apparentait bien plus aux méthodes d’un commando ultra préparé qu’à une secte de fanatiques. Les sectes sacrifiaient toujours la discrétion au profit du spectaculaire, c’était justement grâce à ça qu’on pouvait facilement les identifier quand elles dérapaient. Mais ici, Mauriac avait la conviction que les auteurs de cette souillure avaient pris leur précaution pour ne pas laisser de trace

Un gendarme apparut sur le seuil du bureau.

« Commissaire, nous venons d’appeler cinq équarisseurs des alentours. Les cinq ont avoué qu’ils ont chacun vendu de grandes quantités de sang à des individus hier. »

Mauriac convint avec le commissaire d’aller interroger l’équarisseur le plus proche. Ils y furent en une trentaine de minutes. Mauriac s’attendait à rencontrer un homme en habit de boucher, mais il avait en face de lui un commercial dont la cravate orange jurait avec la chemise noire. L’équarisseur n’était manifestement pas au courant de l’usage qu’on avait fait de son sang. Une fois mis au courant, il se contenta de répondre : « vous voulez dire que l’artiste n’avait pas le droit de faire ça ? Il m’a assuré qu’il avait toutes les autorisations »

« L’artiste, de quoi parlez-vous ? »

 « Et bien quand ils sont venus acheter des sacs de sang liquide, ils m’ont dit que c’était pour un artiste contemporain qui avait besoin de sang pour une nouvelle œuvre. »

« Il vous a donné son nom ? » 

 « Il me l’a donné sur une carte de visite. Ça ne me disait rien, mais il m’a assuré que je n’allais pas tarder à en entendre parler. Attendez, je crois que je l’ai ici »

L’équarisseur leur tendit alors un bout de carton. Mauriac s’en empara et poussa un juron. Sur le carton était juste imprimé un nom : « MIVILUDES ».

L’agent Mauriac et les gendarmes avaient ensuite passé le reste de la journée à entendre les équarisseurs qui avaient vendu du sang aux malfaiteurs. Aucun n’était capable de leur fournir des informations utiles. A chaque fois ils avaient été payés en liquide, et le chargement s’était effectué le soir, donc aucun n’avait pu identifier les véhicules. Tous avaient traité avec un interlocuteur différent. Mauriac confia l’enquête au commissaire. Il se doutait que les gendarmes ne trouveraient rien de plus. Les types qui avaient orchestré ça étaient des pros. Et des pros qui avaient des moyens : au total, l’achat du sang leur avait coûté plus de dix mille euros.

Il était environ deux heures lorsque l’hélicoptère se posa sur l’héliport d’Issy-les-Moulineaux. Une voiture avec chauffeur les attendait. Après avoir pris congé d’Ophélie Raffin, il se fit reconduire dans son petit studio sur Belleville. Mauriac vivait seul depuis trois ans. La dernière était partie en lui prédisant qu’il finirait seul. Avec le recul, Mauriac aurait du en profiter pour lui demander les numéros gagnants du loto avant qu’elle ne claque la porte : elle semblait douée pour les prédictions.

Sentant qu’il n’avait pas sommeil, Mauriac alluma son ordinateur. En consultant les informations, il pesta : l’affaire du « Mont-Sang-Michel » faisait les gros titres d’internet. Malgré les informations communiquées par le ministre de l’intérieur, comme quoi il s’agissait de l’œuvre de malfaiteurs ayant utilisé du sang animal, un nombre important d’abrutis y voyaient l’œuvre du démon. La théorie du complot était de sortie, et les internautes allumés s’en donnaient à cœur joie. Qu’est-ce qui prouvait que les analyses de sang étaient fiables ? Pourquoi les traces de sang avaient-elles été si soudainement enlevées ? Tant de questions auquel il était facile de répondre, mais qui à coup sûr ne contenteraient pas les illuminés, qui avaient déjà créé blogs et forums relatifs au sujet.

Les enfoirés qui avaient souillé le Mont avaient atteint leur but. En s’attaquant à un monument chrétien et en reconstituant un châtiment divin, ils avaient ressorti le vieux spectre toujours vivace de l’apocalypse chrétienne. A dix-neuf jours de la fin du calendrier Maya, Mauriac n’avait pas besoin de ça.

Mauriac arriva au bureau à onze heures. Il s’en voulait d’avoir tant dormi, mais il pressentait qu’il allait connaître pas mal d’agitation dans les jours à venir. L’agent entra directement dans le bureau du secrétaire général. Il regretta n’avoir pas frappé. Charles Doligé était en pleine discussion avec le président du MIVILUDES, Jean-Pierre Tonroy ainsi qu’Ophélie Raffin.

Mauriac s’excusa et s’apprêtait à refermer la porte  quand le président l’interpella. « Non, non, restez agent Mauriac, vous devriez voir ça. »

Mauriac s’avança. Il s’aperçut que le président tenait dans ses mains une enveloppe de papier.

« On a reçu ça par courrier aujourd’hui. »

Devant l’air interrogateur de Mauriac, Tonroy vida le contenu de l’enveloppe sur le bureau. Il s’agissait d’une grenouille en papier journal parfaitement pliée.

« Il n’y avait rien d’autre dedans ? »

« Strictement rien. » répondit Ophélie en appuyant sur le dos de la grenouille pour la faire sauter. « Je passe un coup de fil pour demander à interroger toutes les papeteries de France ? »

Mauriac passa le reste de la journée à recenser sur internet les groupuscules créés suite au dévoilement de l’incident du Mont-Saint-Michel et à repérer les plus dangereux d’entre eux. Il y en avait au moins dix qu’ils soupçonnaient de potentielles dérives sectaires. Il allait lui falloir les placer sous surveillance. Pour ne rien faciliter les choses, l’Eglise quant à elle adoptait un discours ambigüe. Elle réfutait certes toute possibilité d’intervention divine, mais sans doute décidée à profiter de cette exposition, elle exhortait les fidèles à profiter de cet évènement pour se repentir. Tout cela ne plaisait pas à Mauriac.

Vers la fin de journée, Mauriac inspecta à nouveau la page les évènements publics de facebook, ceux auxquels n’importe qui était convié. Il préférait toujours être vigilant, dans l’hypothèse où un groupuscule n’exhorte toute la population française à faire « une marche du repentir » ou tout autre manifestation. Un évènement attira son attention.

« Lâcher de grenouilles en papier à Paris »

Intrigué, Mauriac se redressa sur son fauteuil et cliqua sur l’évènement. Sa description lui arracha un juron.

« Bonjour, après avoir changé l’eau du Mont-Saint-Michel en sang, l’Ange Exterminateur souhaiterait vous convier à la reconstitution de la deuxième plaie d’Egypte en inondant les rues de paris d’innocentes grenouilles en papier. Si vous êtes intéressés, rendez vous à… »

Une cinquantaine de points de rendez-vous à travers la capitale étaient indiqués. Mauriac bondit de sa chaise pour aller prévenir l’ensemble des membres de MIVILUDES. Il fallait agir au plus vite pour empêcher ça et arrêter cet « ange exterminateur ». En se levant, Mauriac entendit un battement d’ailes, et vit une ombre au-dessus de la fenêtre.

L’agent frissonna. « Un oiseau » pensa-t-il. Ou plutôt voulut-il penser.  

                                                                 3 Décembre

L’un des clochers du douzième arrondissement sonna minuit. Mauriac régla son café et quitta le bar où il se trouvait depuis trois bonnes heures. Le groupe de jeunes avec qui il avait discuté à l’intérieur sortit et se dirigea vers le camion. Mauriac et Ophélie leur emboîtèrent le pas.

Dès qu’il avait repéré cet évènement facebook parlant d’un lâcher de grenouilles, Mauriac s’était rendu dans le bureau du président Tonroy et lui avait rapidement expliqué la situation. Ophélie Raffin et Charles Doligé arrivèrent juste à temps pour voir Mauriac exiger qu’on lui accorde le plus de policiers possibles afin de surveiller tous les points de rendez-vous recensés dans la description de l’évènement. Le fameux lâcher de grenouilles devait avoir lieu à minuit. Il était alors vingt heures, il n’y avait donc pas une minute à perdre.

Malgré l’état d’excitation de son agent, Tonroy refusa de contacter le siège de la gendarmerie. « Mauriac, il ne s’agit que de grenouilles en papier, je ne peux décemment pas réquisitionner sur le champ une centaine de gendarmes. Non seulement je parie qu’ils refuseront, mais en plus le MIVILUDES perdrait toute crédibilité » lui avait-il expliqué.

Hors de lui, Mauriac avait attrapé son duffle-coat et bondi hors du bureau. En le voyant partir, Ophélie Raffin s’était élancée à sa poursuite.

« Je vous accompagne » lui avait-elle dit.

« Je préfère pas ».

« Ce n’était pas une demande. »

Retenant son envie de l’envoyer balader, Mauriac se dirigea vers l’un des point de rendez-vous. S’il n’était pas en mesure de stopper quoi que ce soit, mais il pouvait au moins tenter de récolter le plus d’informations possibles.

L’un des points de rendez-vous était à Bastille, devant une bouche de métro. Mauriac avait jeté son dévolu sur celu-ci car il savait qu’il offrait un indéniable avantage stratégique : il y avait là un bar avec une grande baie vitrée qui lui permettrait de surveiller les alentours bien au chaud.  

Mauriac se laissa tomber sur la banquette en moleskine. 21 heures. Il avait trois heures devant lui. La conseillère d’orientation prit place en face de lui et orna son visage d’un sourire engageant. Ces trois heures allaient être longues.

Mauriac réalisa alors qu’elle était la première femme depuis trois ans avec qui il se rendait dans un bar en tête à tête. Cette pensée réussit à le faire sourire.

« Emmanuel, n’en voulez pas trop à Tonroy. Le MIVILUDES a été la cible d’attaques médiatiques ces dernières années. Comme vous le savez, on nous accuse d’intolérance, de faire systématiquement des amalgames entre communautés religieuses et dérives sectaires… Le moindre de nos actes et prises de paroles est vu comme une persécution. Alors vous pensez, une descente de police pour empêcher une invasion de grenouilles en papier revendiqué par un « ange exterminateur»… ce serait à notre tour de passer pour des illuminés. »

Mauriac se renfrogna, mais dut admettre qu’elle avait raison.

« Pourquoi vous avez tenu à m’accompagner ? » se contenta-t-il de répondre.

Une bande de vingt jeunes entra soudainement bruyamment dans le bar, échangeant des plaisanteries et imitant des croassements de grenouilles. Les deux membres du MIVILUDES les regardèrent passer. La plupart avaient le look typique des étudiants : des gros manteaux, les cheveux en bataille et le rire facile. Mauriac avait été comme eux il y a une éternité, sauf quel lui jouissait à l’époque d’un avantage supplémentaire : la certitude d’avoir un emploi. Les années 80, c’était encore l’époque bénie où étudier rimait forcément avec métier.

Sa licence de droit en poche, il avait d’abord exercé en tant qu’officier de police. Il avait rejoint ensuite l’ancêtre du MIVILUDES, le MILS, la Mission Interministérielle de Lutte contre les Sectes, dès sa création, en 1998. Sa carrière avait été jalonnée de succès, mais il avait toujours refusé d’être promu à un poste de direction plus administratif. Mauriac détestait les discours et les pensées non suivis d’actions, et malheureusement c’était l’un des principes de base du MIVILUDES. 

Mauriac et Ophélie observèrent discrètement les nouveaux venus. Au vu de leur conversation, il n’y avait aucun doute : eux étaient bien venus honorer l’invitation de l’ange exterminateur.

Mauriac entreprit de se lever pour aller les interroger. Ophélie lui saisit le bras.

« Emmanuel, tout à l’heure vous m’avez demandé pourquoi je tenais tant à vous accompagner… la voilà la réponse. Laissez-moi faire. Vous, vous allez les braquer avec vos manières d’inspecteur.

« C’est sûr que vous vous n’allez pas les braquer, vous étiez encore sur les bancs de la fac il y a deux ans. » pensa Mauriac. Il détestait se faire appeler par son prénom. Il détestait encore plus qu’une personne dix ans plus jeune et sans doute nommée au MIVILUDES grâce aux relations de papa lui donne des ordres.

La conseillère se leva et entreprit de se joindre au groupe de jeunes en se faisant passer pour une journaliste stagiaire. Parmi les étudiants, il y avait peu de filles, et aucune jolie : elle fut accueillie à bras ouverts.

Au bout de quelques minutes passées à discuter, elle se retourna pour faire signe à Mauriac de les rejoindre. Mauriac s’exécuta de mauvaise grâce. Tout sourire, elle le présenta comme le photographe du journal pour qui elle réalisait des piges. Jusqu’à minuit, les deux membres du Miviludes eurent tout le temps de soutirer les informations qu’ils désiraient.

Ces jeunes n’étaient pas embrigadés dans un quelconque mouvement. Ils étaient juste là pour s’amuser. « Plutôt que de subir la fin du monde, prenons-y part ! » s’exclama un plaisantin. Les autres approuvèrent. « Et si on peut terroriser quelques bourgeois bigots avec des grenouilles en papier, on va pas se gêner ! On devrait rien risquer avec la police : on balance pas des pavés ! » renchérit un autre. Mauriac acquiesça.

Il était maintenant minuit, et Mauriac et Ophélie attendaient aux côtés des étudiants près de la bouche de métro. Cinq minutes passèrent. L’enthousiasme des jeunes commençait à faiblir quand une  petite camionnette de livraison apparut au bout de l’avenue. Elle fut acclamée par les étudiants. Le chauffeur sortit et empila une vingtaine de cartons par terre. Les jeunes se jetèrent sur les plus proches et les éventrèrent : une pluie de grenouilles en papier en sortit. Hurlant de joie comme des écoliers de primaire, ils s’en emparèrent et entreprirent d’en recouvrir la place. Alors que le chauffeur s’apprêtait à repartir, Mauriac le saisit par l’épaule.

« Police, vous avez un instant ? » mentit-il.

Le chauffeur de camion ne parut nullement surpris.

« Ah oui, on nous avait prévenu moi et mes collègues qu’on risquait de se faire déranger par vous. Mais on m’a également assuré qu’on ne pouvait pas être poursuivi : à ce qu’il paraît il est parfaitement légal de déposer des journaux en pleine rue de nuit, même s’ils sont découpés.»

Le chauffeur appartenait à une compagnie de livraisons. Il leur apprit qu’ils étaient en tout cinquante collègues chargés de livrer ces colis en divers endroits. Forcément le commanditaire avait payé en liquide.

Mauriac consulta Ophélie.

« On devrait contacter la direction de l’entreprise pour faire un portrait robot du commanditaire… »

« Inutile, celui qui est derrière tout ça a dû prendre ses précautions et envoyer un subalterne, voire-même engager un type juste pour passer commande et régler… » soupira Mauriac.

« Vous avez le bon de livraison avec vous ? » demanda l’agent au livreur.

« Oui, bien sûr, tenez. »

Mauriac parcourut le bon et poussa un juron.

« Il a fait livrer 133 200 grenouilles en papier ici »

« Il  y a 50 camions en tout. Ce qui veut dire qu’au total ça fait… » dit Ophélie en sortant son portable pour calculer.

« 6 660 000 » trancha Mauriac, qui avait toujours eu une prédisposition pour le calcul mental. Les malades derrière tout ça avaient plié plus de six millions de grenouilles en papier, tout en prenant soin d’arriver au chiffre maudit 666. 

Lorsque Mauriac arriva au bureau dans la matinée, sa secrétaire l’informa qu’il était attendu dans le bureau du président. Mauriac entra et salua Ophélie et le secrétaire général qui étaient également présent.

« Je viens d’avoir le ministre de l’intérieur au téléphone. Il m’assure qu’il ne minimise pas l’ampleur de l’évènement, mais nous interdit de procéder à des interpellations tant que nous n’avons pas les preuves qu’un réel danger menace les citoyens. »

« Ces deux premières plaies d’Egypte n’étaient en effet pas bien dangereuses, mais qu’en sera-t-il quand cet ange désirera reconstituer l’avalanches de pustules, ou la mort de tous les premiers-nés ? Vous n’avez pas peur qu’il use d’une arme bactériologique ? » Répliqua Ophélie.

« Ne le surestimez pas », la coupa Doligé. « D’accord, c’est une jolie prouesse que d’avoir peinturluré du sable et d’avoir découpé plus de six millions de grenouilles, mais rien ne prouve qu’il soit une réelle menace. »

« C’est une sacrée menace pour l’ordre public, tout de même. » cracha Mauriac.

La libération de grenouilles en papier avait été un total succès. Celles-ci avaient été disséminées dans tout Paris par des bandes d’étudiants comme celle rencontrée hier par Mauriac. L’Ange Exterminateur avait gagné en popularité auprès de tous ceux qui se réjouissaient de ce joyeux bordel. Les grenouilles étaient en ce moment même balayées par les services de propreté, ce qui causait des embouteillages dans toute la capitale. Les autorités avait cependant décidé de relâcher les rares étudiants que les brigades nocturnes avaient jugé bon d’interpellés. Le ministre de l’intérieur estimait que réprimer ce mouvement ne ferait que l’encourager, et de baisser immanquablement la côte de popularité de gouvernement.

Cet ange exterminateur paraissait avoir gagné sur tous les fronts. Le coup du Mont-Saint-Michel lui avait permis de se faire remarquer, son opération « grenouilles » l’avait rendu populaire. Voilà qu’il était vu comme un sympathique anarchiste. Tous les jeunes avides de désobéissance civile légère étaient à ses ordres. Mais il était également populaire à sa façon  auprès des crédules.

Il n’y avait beau avoir absolument aucun rapport entre les dix plaies d’Egypte et l’apocalypse selon Saint-Jean, les 6 660 000 grenouilles de papier constituaient bien une preuve de la fin des temps à venir pour tous les angoissés peuplant la France. Les chaînes de télévision passaient des documentaires sur les prédictions de Nostradamus, les fidèles retournaient prier dans les églises… l’Ange exterminateur avait créé un beau bordel.

Le téléphone sonna. Le président du MIVILUDES décrocha.

L’appareil était sur haut-parleur. C’était la secrétaire.

« Monsieur Tonroy, j’ai quelqu’un au téléphone qui insiste pour vous parler. Il a refusé de donner son nom. Il dit qu’il a des révélations à vous faire sur l’affaire des grneouilles. »

« Passez-le moi. »

Une voix grave retentit alors dans le bureau.

« Monsieur Tonroy ? »

« Lui-même, à qui ai-je l’honneur ? »

« Enchanté, je suis l’ange exterminateur. » 

  • Bonjour, Mon nom est Ophélie Raffin, j'ai trente ans et je suis allergique aux œufs... on se connaît ?

    · Ago over 4 years ·
    Default user

    ophelier

  • Évidemment, ça ne pouvait pas commencer ailleurs qu'au Mont-St-Michel... (j'ai passé toutes mes vacances de jeunesse à Créances et Granville...)
    Belle intrigue, on est curieux d'avoir la suite.
    Bonne chance pour le concours.

    · Ago about 7 years ·
    Francois merlin   bob sinclar

    wen

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