Les gens qui ont des chats

noiprox

Participation au concours du magazine NEON "Les portraits de l'irréverence"

J'aime bien les chats.

Ce sont leurs maîtres que je ne supporte pas. Que je ne supporte plus. Depuis que Grumpy a touché son premier million de dollars, ils sont tous persuadés d'avoir chez eux une graine de star qui marquera bientôt de sa patte les trottoirs de Hollywood Boulevard. Sauf qu'à trop rêver de cette improbable gloire, ils transforment bien souvent leurs pauvres animaux domestiques en bêtes de foire. Déguisés, maquillés ou en train de déféquer, leurs photos mal cadrées légendées de hashtags barbares polluent tout Instagram et personne ne se plaint à la SPA. Tout ça pour trois likes journaliers et un nouveau faux follower par mois.

Alors je dis oui, mais non. Retiens-toi, ami à chat. Je sais que l'idée de voir ton félin jouer avec une boîte en carton te met dans tous tes états, je comprends que lui enfiler une paire de chaussettes puisse être pour toi source de joie, j'ai moi-même déjà ri devant des vidéos de lolcats. Mais garde ça pour toi. Je serais même prêt à dire s'il te plaît. Car ce que tu considères comme le plus merveilleux et le plus inestimable des compagnons n'est pour le reste du monde qu'un chat. Un chat. Question QI, on est quand même plus proche de l'huître que d'Einstein. Tu as beau te confier à lui les jours de mélancolie, tu peux te noyer dans son regard les soirs de pleine Lune et lui donner en pâtée le bon dieu sans confession, il n'en reste pas moins un chat. Un chat ordinaire qui mange et dort des journées entières, qui joue de temps en temps avec ta souris en plastique pour te faire gémir de plaisir mais qui n'a de bonnes intentions que celles que tu veux bien lui prêter. Le jour où tu lui as ouvert son premier compte facebook par exemple, il ne t'avait rien demandé. Idem pour snapchat, lui n'a toujours pas compris la blague.

Un chat sur snapchat. Tout être humain normalement constitué n'afficherait qu'un sourire gêné mais toi, tu as ri toute une après-midi. Tu es très bon public quand il s'agit de ton animal favori et n'importe quel jeu de mots facile décuple ton délire. Chaque fois que tu te retrouves seul avec lui et qu'un calembour te traverse l'esprit, tu te sens obligé de le partager. Chacun de ses pathétiques sobriquets fait alors l'objet d'un post particulier ou devient le thème d'une série de selfies dont la triste popularité se mesure au nombre de joyeux smileys. Et le tout s'affiche bien trop souvent dans ma timeline, ne me laissant guère d'autre choix. Je vais être obligé de te supprimer, de vous supprimer. Je le fais même maintenant et sans regrets. Toi et tous tes contacts ayant les félins en intérêt commun, je vous retire de ma liste d'amis. Je vous bannis, à tout jamais. Car si votre vie sociale se résume à l'affection que vous portez à votre animal, je préfère encore mettre un terme à notre amitié virtuelle. Il en va de ma santé mentale.

J'ai essayé de te comprendre, pourtant. J'ai fait le tour des sorciers voodoo pour savoir si tu étais possédé, j'ai fait appel aux plus grandes pointures de la psychologie pour découvrir les racines de ta pathologie, j'ai même accepté une offre d'essai gratuite de deux mois à Sciences et Avenir. Mais rien n'y fait. Tu restes un mystère, une énigme de l'évolution humaine. Ou un bon sujet de Confessions Intimes si j'en crois les experts qui ont prononcé le terme de zoophile. Quoiqu'il en soit, tu divises. Certains attribuent ton hystérie à une période trop prolongée de célibat, d'autres parlent de résurgence de tes vies antérieures et de karma, les plus originaux évoquent une énième théorie du complot. Mais personne ne parvient vraiment à expliquer cette régression intellectuelle qui t'accable lorsque tu te retrouves en compagnie de ton animal. Scientifiquement en tout cas, il n'y a aucune raison logique pour que tu prennes cette petite voix aiguë et insupportable. Aucun phénomène médical ne réduit ton vocabulaire à des marasmes de maternelle et à mon humble connaissance, aucun TOC répertorié ne consiste à gaver ses amis de photos de chat ratées. Je ne sais plus quoi penser.

Je pourrais t'aider, bien sûr. Je pourrais passer quelques soirs après le travail dans ton appartement mal aéré aux odeurs de litière fermentée, je pourrais apporter un pack de bières et oublier le fait que tu refuses d'ouvrir la fenêtre de peur de voir ton trésor y passer, je pourrais tolérer ses gentils coups de griffes et ses poils par milliers sur ma veste fraîchement sortie du pressing. Je pourrais te proposer de sortir le samedi plutôt que de te savoir avachi avec lui devant un maigre plateau télé, je pourrais t'écouter des heures parler de tous ces insignifiants détails qui t'ont conduit à placer tous tes rêves et tes plus doux espoirs dans le coeur de ce si noble et fidèle animal, je pourrais faire tout ça. Mais je n'en ai pas la force. Ou pas l'envie. Ni le temps ou l'énergie. Qu'importe, tes affligeantes vidéos de Pooky et de Mistigri ont eu raison de ma volonté. Elles franchissent même parfois les limites de ma pitié, seul mon regard compatissant peut maintenant te sauver. Seul mon mépris peut te faire réagir. Car tu dois réagir. Tu dois redevenir maître de toi-même, te libérer de l'emprise de ses yeux en amande qui te supplient et rompre le charme de son ronronnement hypnotique qui te pousse à tout rendre public. Tu peux le faire. Tu peux garder tous ces moments privilégiés et ces beaux souvenirs dans ton journal intime, pour mieux les revivre lorsque tu lui survivras. Tu peux faire ça. Tu peux garder tout ça pour toi, redevenir une personne normale. Et après, on pourra parler.

Sinon, autant que j'adopte un chat.

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