LES JOIES D’ETRE PARENTS

Hervé Lénervé

J’étais déjà à la retraite depuis trois longues années, quand je me décidais de terminer mes études que j’avais arrêtées en troisième cycle.

Tout cela pour dire que je n'étais plus tout jeune à la rentrée universitaire. Je me souviens de cette fois, me dirigeant vers la salle de cours, j'entendis dans mon dos : « Putain ! Il n'est plus tout jeune le prof. Il ferait mieux de laisser la place aux autres, le vieux crabe. » Finalement, quand ils virent que je m'installais parmi eux et non devant, s'ils en furent étonnés, certes ! S'ils me prirent pour un extra-terrestre, sûr ! Ils purent cependant constater que je n'étais pas un piqueur de place. Je me souviens m'être retourné, car en bon fayot je m'étais mis au premier rang (en vérité, c'était uniquement parce que j'étais déjà sourd comme un pot) et avoir lancé : « c'est parce que j'ai redoublé plusieurs fois. » Ce qui déclencha l'hilarité générale, la glace était rompue.

J'avais repris des études, non que je ressentisse le désir de terminer ce que j'avais, jeune, commencé, ni que je pensasse pouvoir un jour exercer la lourde tâche de psychanalyste de salon. Non ! Rien de tout cela, j'avais repiqué, uniquement parce que je me faisais chier à ne rien faire, je m'emmerdais du soir au matin, où plutôt l'inverse, car la  nuit j'essayais de dormir et de plus, sans activité intellectuelle, j'avais l'impression de devenir con, plus vite, du moins, qu'à la moyenne statistique de la rapidité à laquelle on arrive biologiquement à la connerie en vieillissant. Bref je m'emmerdais à en mourir, mais comme contrairement à l'expression, on ne meurt jamais de s'emmerder, je continuais à vivre en m'emmerdant.

Mais reprenons, j'étais, donc, entouré de jeunes étudiants avec lesquels je m'entendais bien du reste. Je m'étais toujours bien entendu avec les jeunes gens, c'est après que cela se gâtait. Je m'entendais donc bien avec mon aréopage de troisième cycle et plus particulièrement avec l'un d'entre eux, il s'appelait Julien avait vingt-trois ans et attendait un enfant. Pas lui évidemment, ne soyez pas bête, enfin ! Sa concubine, voyons ! Il était très sensible et se posait énormément de questions sur le rôle d'être père. Nous en parlions souvent, il ne se sentait pas près, il angoissait beaucoup sur ses responsabilités nouvelles, sur le sentiment qu'il ressentait très fort en lui, la révélation de ne jamais pouvoir être à la hauteur de ce qui l'attendait. Bref il n'assumait pas du tout sa paternité à venir et cela ne s'arrangeait pas, au fur et à mesure que sa chérie s'épanouissait dans des formes de rotondité de montgolfière.

Pour ma part, j'avais eu, j'ai encore par Dieu, une fille toute seule, je veux dire par là, que ne m'ayant jamais posé de questions existentielles du genre, cela c'était passé tout seul. Ma fille et moi étions très proches, certains disaient trop proches, mais là, c'est un autre sujet et effectivement cela ne les regardait pas, ils auraient mieux fait de s'occuper de leur cul, plutôt que des nôtres.

Tout ceci pour dire qu'ils nous arrivaient souvent, devant un verre, de finir nos soirées à ressasser ces sempiternelles questions sur les responsabilités d'être parents et de la meilleure pédagogie possible.

Pour ma part, une fois de plus, je n'avais suivi aucune théorie sur le sujet, il me semblait qu'il suffisait d'aimer son enfant pour que tout le reste arrive simplement. Comme des choses qui se mettent en place naturellement aux périodes propices où elles doivent se mettre en place. Rien de bien compliqué, en somme, puisque, pour sa part, on n'a rien d'autre à faire, sinon que de serrer son enfant dans ses bras. Mais attention, ce n'est pas, parce que l'on aime beaucoup, qu'il faut serrer trop fort.

Je l'ai déjà dit, mais avec l'âge, on a tendance à radoter, j'aimais énormément ma fille et elle de même en retour, donc nos rapports, à cause de ces « énormément » étaient… disons…atypiques. Quand on discutait, ensemble, Julien et moi, il m'arrivait bien sûr, de me référer à l'éducation que j'avais malgré moi, ou plutôt à mon insu, inculqué à ma fille. Je pensais, sans prendre mon cas pour un exemple, que Dieu, m'en préserve, que cela pouvait le rassurer, l'aider en quelque sorte. Mais je pense que cela ne fut pas le cas, car dans mes semi-confidences, il dut y lire des choses que je n'avais pas pensées y mettre, car il s'exclama un jour.

-         Ô my God ! Faites que j'ai un garçon.

Quoi qu'il en soit, je continuais inlassablement de lui dire qu'il ne fallait pas s'inquiéter que cela irait pour le mieux, que les choses étaient toujours plus faciles à vivre qu'à penser les vivre. Que prit dans le tourbillon des biberons, des couches, des pleurs, des nuits trop courtes, des inquiétudes multiples sur une petite fièvre ou une toux trop sèche, les jeunes parents n'avaient plus guère le loisir de s'angoisser sur des formes idéales de pédagogie qui n'existent certainement pas, du reste. Et au sortir de tout ce remue-ménage, de toute cette effervescence, on s'aperçoit que l'enfant est déjà grand, qu'il a poussé tout seul et qu'il s'est envolé le chéri, la chérie, vers d'autres aventures, loin du nid, loin de nous, les vieux parents délaissés.

Je me rends compte finalement, avec le recul de toute cette histoire, que je ne l'ai, peut-être, pas tellement aidé, à assumer son rôle de père, avec toutes mes conseils que j'eus, sur l'instant, la prétention de croire qu'ils puissent lui être bénéfiques. Et il est vrai que j'ai peut-être aussi une part de responsabilité dans la suite des évènements dramatiques de cette histoire.

 On l'a, en effet, retrouvé pendu chez lui alors que son amie était partie accouché seule à la clinique.

A ces pieds ballants, un mot manuscrit de quatre mots :

« Excuse-moi, mon enfant. »

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