Lettre dont tu es la chute.

walkman

Sinople

« Alors que le soleil tentait de me transpercer les yeux, punition divine pour les hérésies, réaction chimique morbide liée à une consommation excessive d'éléments psychostimulants, toujours fut-il que les rayons venaient laver mes rétines au point de me faire perdre la vue. Et à peine eus-je la chance ou la miséricorde de la récupérer que s'opposa à moi un spectacle onirique - des suites d'une lésion ? - ou une mise à l'épreuve cosmique. Belle. Et c'est un mot sot tant la beauté ne fut pas ici affaire que d'esthétisme. Le charme fou d'yeux rieurs enclavés par une chevelure ondulée baignée de lumière. Je n'ai jamais vu une fille à qui le soleil allait si bien. Instantanément l'alchimie opérait et diffusait le message à chaque grain de mon corps déshydraté, soudain fiévreux et frissonnant. Je venais de la rencontrer et toute ma vie en serait à jamais accidentée. Sa peau teintée de métissages dont je voulais maintenant qu'elle me raconte les mille ans de mélanges. Son regard dont je voulais suivre et comprendre le trajet névralgique, décoder ses couleurs et comprendre tout de l'intérieur. Je voulais visiter le musée de sa vie, appartenir à tous ses futurs plus beaux souvenirs. Lui tenir la main ou compagnie dans le doute et les tragédies mesquines de sa vie. Écouter vingt fois raconter l'été 2007 au point de parvenir à en discerner ses images mentales. Elle était tombée là, mais la chute amoureuse était pour moi. La foudre n'avait pas tant mis de coup mais plutôt elle avait manœuvré subtilement dans mes veines comme certaines convictions que l'on croise au réveil lorsque l'on se refuse d'être arraché si injustement à un rêve. J'avais envie de dire qu'il le fallait. Mais rien n'est jamais à exiger d'elle. Elle a parlé à moi, à d'autres, dans cette réunion de gens venus - qui sait- témoigner de ce truc mystique qui venait de m'arriver - j'ai retenu sa voix dans ma tête, ses mots, comment elle les articulait, ses expressions, ses intonations. Niais que j'étais au point d'aimer chaque perception de personnalisation. Je savais déjà combien chaque future absence laisserait un vide béant que je comblerais sûrement par des songes qui commencent par des « si seulement ». Il n'y avait plus rien à faire. Personne d'autre ne pouvait le savoir. J'étais fait. Amarré à elle. Pour une course poursuite déséquilibrée. 

On avait tendrement sympathisé et elle avait conduit l'entretien, j'étais bien trop intimidé. J'ai tu tout ce qui s'écrit là, désarçonné, dubitatif. La vie n'offre pas de chose déjà écrite. C'était soudain, j'étais moyen et fatigué, loin de ce que je projetais de sa volonté. Peut-être était-elle venue accompagnée. Bien sûr qu'elle le devait. Sûrement amoureuse, il faut qu'elle le soit. Je voulais - paradoxalement  ou peut-être justement pas - qu'elle soit déjà heureuse, sereine, apaisée. Il était évident qu'elle l'était, son regard rieur et sa voix enjouée s'y prêtait. J'étais vraiment foutu. Et pas foutu de lui faire savoir. Je l'ai revue quelque fois ensuite, au détour de ce genre d'événements dans lesquels on se disait bonjour poliment. Si la conversation semblait s'engager facilement, rien ne préfigurait qu'elle puisse se prolonger ni dans le temps ni dans l'intimité. Elle paraissait être une conversation conjoncturelle de ce type d'instant fugace. Sans aucune ambition particulière. J'observais sa bouche articuler des sons que je rêvais plus long, cachant automatiquement l'étrange malaise qui me saisissait adolescemment. Je me sentais bien trop égaré pour croire que ce qui m'arrivait pourrait lui arriver à elle. 

Difficile de ne pas vouloir croire Damien qui lança un laconique et moqueur : c'est le destin. Difficile de ne pas y croire avec l'envie que ce soit écrit, qu'il n'y ait donc rien à forcer pour que ça explose de bonheur partout sur nos planètes. Au lieu de provoquer ces choses aux contours agréables, aux promesses d'heures heureuses, la révélation du parfum de ses effluves, la rencontre de ses exaltations, je n'ai pas bougé d'une ombre. Projetant sur sa vision de moi des apparats qu'elle n'aurait jamais à déshabiller. Peut-être est-ce là la manifestation de ma profonde et inépuisable bêtise. Je suis alors rentré chez moi au matin titubant, ai saisi le stylo bille qui avait servi la veille à la rédaction d'une carte de vœu pour anniversaire. Et j'ai écrit tout ça en parlant d'elle. Pour ne pas oublier. Et puis, au fur et à mesure du récit de cette rencontre. Je me suis demandé pourquoi « elle ». Et pourquoi pas « toi ». J'avais la flemme de tout réécrire et tout aussi peur d'ôter son charme au récit, j'ai finalement volé ton adresse à un de ses connaisseurs, foutu un timbre sur une enveloppe et confié le destin de ce papier au facteur. Voilà. Elle est maintenant devant toi. 


Abel

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