L'homme dans le labyrinthe

warmless

L'HOMME DANS LE LABYRINTHE

 

"Le souvenir du parfum d'une fleur ne vaut pas mieux que la fleur elle-même"

 

 

            Le Château se dressait fièrement sur la colline.

 

            Face au mastodonte minéral, l'homme absorbait de plein fouet la présence majestueuse de ce qui demeurait du Léviathan de pierre.

On l'avait prévenu. On lui avait dit que ce n'était plus qu'une ruine branlante. Mais il n'avait écouté personne : Il voulait voir par lui-même. Et il était là, maintenant, au pied de cet édifice surgi des anciens âges. Il n'était pas en si mauvais état que ça, cet hardi défenseur des temps jadis. Oh ! Certes, il n'était plus de la première jeunesse : Il avait connu bien des aléas. Guerres de pouvoir, ravages du temps, restructurations dues aux innombrables châtelains qui s'y étaient succédés. Mais, à ses yeux ébaubis, c'était la plus belle chose au monde. Car dans ses entrailles, se trouvait ce qu'il cherchait depuis si longtemps qu'il lui semblât tout à coup que des siècles s'étaient écoulés, depuis le début de sa quête : Lui aussi avait inévitablement subi l'outrage des jours.

            Il baissa les yeux sur ses mains, étonné de voir comme elles étaient décharnées, tachetées, sillonnées de grosses veines noueuses. Hier encore, lui sembla-t-il, il était ce jeune galopin qui courait la campagne en criant à tue-tête après les fuyants papillons. Il lui apparut soudain que le Château et lui en étaient arrivé au même point de délabrement général : Ils étaient frères à plus d'un titre.

            S'avançant, il franchit la douve, et l'eau qu'elle avait abrité n'était plus que le fantôme d'un pâle souvenir, envahie désormais par les herbes folles, les ronces et les roseaux sauvages. Se frayant un passage à travers la végétation touffue et pataugeant dans les flaques d'eau croupie, il regretta n'avoir pas connu le pont-levis d'antan, dont les planches pourries jonchaient désormais le sol, ayant depuis longtemps rompu l'agencement rectiligne de leur structure, laissant les chaînes de remontée pendre le long des murs, tels des membres désarticulés qu'on aurait séparé du corps du bâtiment.

            Il trouva cependant, dans la muraille jadis inexpugnable, la peau épaisse de l'antique bâtisse, une brèche de taille suffisante pour lui livrer chemin. Il s'engagea entre les énormes moellons dont rien, lors de leur confection, n'aurait pu laisser présager qu'un jour, ils puissent s'altérer. Tandis qu'il avançait péniblement, ses épaules frottaient contre la pierre qui paraissait tendre et friable, comme si l'édifice avait été construit de sable et d'eau. « Sacrebleu ! » jura-t-il dans sa barbe. « J'arrive trop tard : Tout n'est que ruines et désolation. Je ne sais même pas si.. » s'arrêta-t-il soudain, se refusant à laisser ses pensées l'entraîner vers des contrées dangereuses, des pays d'impossibles.

 

            Seule son obstination têtue, sa détermination farouche, l'avaient conduit tout au long des longues années interminables de sa quête. Et bien des fois, il avait failli renoncer. Bien souvent, il avait tourné la tête, observant avec envie, mais sans regret, son temps de vie qui avait coulé comme de l'eau vive. A ces moments-là, alors, scrutant les brumes du lendemain, il tentait d'apercevoir son but, l'axe autour duquel tournait son existence, et qui paraissait toujours si lointain. Et puis un jour, alors que – comme à l'accoutumée – il passait les longues heures de ses nuits insomniaques dans une bibliothèque de plus, il était tombé par hasard sur un document, glissé dans la reliure d'un vieux manuscrit au langage obsolète. Avec quelle fébrilité n'avait-il pas déplié l'antique parchemin, s'interrogeant sur celui qui l'avait caché là. Qui était-il, et pourquoi y avait-t-il dissimulé ce qui s'avéra être une carte, quoique singulièrement imprécise ?

            Ces questions n'étaient pas sans intérêt, mais comme il ne disposait d'aucun élément pour satisfaire sa curiosité, il se concentra finalement sur la carte. Celle-ci se composait essentiellement d'un rectangle de toile rugueuse, mélange de pâte à papier et de fils de lin formant un agglomérat épais mais souple au toucher, comme si on l'avait soigneusement ciré, sans doute pour la préserver des atteintes du temps, conclut-il in petto. Un carré du même tissu y était relié par des fils de soie, apportant en principe les éclaircissements nécessaires à la compréhension des symboles. Malheureusement, les indications étaient plus qu'à moitié effacées : Sans doute avait-on utilisé une encre de qualité inférieure à celle de la carte. Une fois dépliée, la surface intérieure de celle-ci avait livré son secret, du moins en partie. D'anciens repères menaient à d'anciens lieux, oubliés des hommes et des Dieux. Les symboles, pourtant, avaient leur utilité. Cette chaîne montagneuse, là, à côté du littoral, il la connaissait pour l'avoir parcourue. Mais la côte elle-même avait un air étranger, une découpe du passé. Où étaient les anses et les criques qui fourmillaient de pêcheurs et de plongeurs de conques ? Où étaient les rivières et les estuaires au tracé familier ? Quelle portion de temps avait dû s'écouler ! pensa-t-il avec stupéfaction.

            Un fleuve barrait le plan et tout en haut, à l'extrême droite des montagnes, il y avait un château.

            Un unique château sur toute la carte, qui englobait pourtant une superficie non négligeable du Territoire. C'était sa destination. Il le sentait. Il le fallait !

 

            Depuis le début, alors qu'il n'était qu'un morveux destiné à être forgeron, comme son père, et le père de son père avant lui, il avait ressenti cet appel poignant, cette déchirure qui le poussait à partir, à rechercher cette chose qui pourrait remplir son vide intérieur. Devenu adolescent, il était parti sur les routes, ne se fixant jamais bien longtemps au même endroit, juste ce qu'il lui fallait pour epuiser le contenu des lieux d'étude, et poser quelques questions à droite et à gauche. De par la nature de ses activités multiples, il avait appris un tas de choses, et d'aucuns l'auraient appelé érudit. Pour gagner sa pitance, il dispensait son immense savoir aux foules abruties, tout en continuant ses recherches. Il ignorait les quolibets comme l'approbation, car la seule connaissance qu'il brûlait de détenir était toujours hors de portée, comme si elle le fuyait délibérément.

            Il sut en voyant le dessin du château, malhabilement tracé par une main tremblotante plusieurs centaines d'années auparavant, que c'était là sa destination, son unique et dernier voyage. Tout ce qui précédait n'avait été qu'errements, dispersions géographiques et balbutiements pédestres.

Il s'était mis en route.

Il avait trouvé le château.

 

            Emergeant de la faille, il déboucha dans une cour encombrée de gravats, pierres tombées des murs écroulés en un désordre indescriptible. Saisi d'une respectueuse tristesse, il ferma les yeux et tenta de relever les murs par la seule force de son esprit. Peine perdue, il ne pouvait – au mieux – qu'évoquer incomplètement la splendeur passée, les jours rieurs où se réunissaient en foule gentes dames et preux chevaliers à l'armure étincelante. Où étaient-ils aujourd'hui, ces parangons de beauté et de bienséance, ces sveltes féminités au port glorieux ? Les seuls habitants des lieux semblaient être ces rats furtifs qui détalaient à son approche, l'œil inquiet et la queue frémissante. Il s'était trompé : Nul ne demeurait ici. Sa vie, sa quête étaient une gageure. Pourtant, puisqu'il était là, il se devait de jeter plus qu'un coup d'œil.

            Enjambant résolument les décombres, ravalant un sanglot à chaque nouvelle preuve de l'avachissement du château, il pénétra dans des salles et parcourut maints étages, jusqu'à ce qu'enfin, n'y tenant plus, il s'affale à même le sol, se prenant la tête entre les mains pour laisser couler les pleurs salvateurs.

 

            Un temps indéfini s'écoula, au terme duquel il perçut – oh ! si faiblement – les accords étrangers d'une flûte. La mélodie, déroutante, reprenait sans cesse une ligne harmonique entêtante, de façon quasi hypnotique.

 

            Quittant son humble position, il se releva d'un bond, dressant l'oreille pour déceler l'endroit d'où provenait la musique.

            La mélodie s'interrompit aussitôt, le laissant désemparé et frustré. « Reprend.. implora-t-il d'une voix brisée. Recommence ! hurla-t-il en une prière démente. S'il te plaît.. »

 

            La musique, comme satisfaite de se trouver au centre de ses attentions, déroula à nouveau ses arpèges dorés. Il la suivit comme elle le tirait en avant, enchaîné par les notes sirupeuses au parfum d'inconnu. Pas à pas, il s'enfonça dans les dédales des sous-sols, empruntant des passages qu'il n'aurait jamais soupçonnés ni trouvés autrement que par hasard. La musique guidait ses pas, ses mains aussi, lui indiquant quelle protubérance de la paroi presser pour révéler tel couloir secret, telle issue dérobée, le faisant pénétrer toujours plus profondément vers des lieux inédits.

            Déjà il savait qu'il ne pourrait plus faire demi-tour, si l'envie lui en avait toutefois pris : Le chemin toujours plus tortueux qu'il empruntait ne laissait nulle place aux atermoiements. Mais il n'était pas inquiet. Là se trouvaitce qu'il était venu chercher, il le sentait dans les fibres les plus intimes de son être, même s'il ignorait ce qu'il allait découvrir à la source de l'air.

            La musique s'interrompit à nouveau, alors qu'il prenait un coude de granit lustré.

 

            Ivre de dépit, il tendit l'oreille désespérément, aveuglé d'obscurité en ces lieux où nulle lumière n'avait jamais pénétré. Comme pour répondre à ses prières muettes, un chant se forma dans le silence millénaire, tandis qu'une lueur ténue révélait soudain le chemin qu'il devait emprunter. Une voix de femme dévoila son velours doré en un contralto envoûtant, qui captura l'âme du visiteur aussi sûrement que s'il avait été bardé de chaînes et de boulets puis jeté à l'eau.

            Fasciné, soudé à la mélodie, il suivait maintenant des couloirs pavés d'obsidienne, aux murs de rhyolite sculptés de bas-reliefs monstrueux, représentant tous d'hideuses créatures s'accouplant avec de somptueuses beautés blondes. Il avançait plus rapidement, craignant de poser les yeux sur les murs luminescents dont la beauté sacrilège n'était qu'un piège, courant presque pour atteindre celle qui chantait. Il parvint enfin à un espace dégagé, où un tableau idyllique retint irrésistiblement son regard, stoppant net la danse affolée de ses yeux paniqués.

            Délicatement perchée sur le rebord d'une fontaine de gargouilles écumantes, une jeune fille rousse le regardait de biais, intriguée, une main alanguie traînant doucement dans l'eau cristalline caressait les doux remous qu'elle y dessinait. Rien dans son maintien ne laissait deviner qu'elle espérait une visite, ni qu'elle l'avait provoquée. Son visage traduisait à un certain degré l'ennui, ou peut-être une pointe d'impatience amusée. Elle attendit courtoisement, suivant ainsi l'éducation qu'elle avait reçue, que le nouveau venu daigne manifester sa volonté. Se demandait-elle, toutefois, ce qui l'avait conduit là ? Mais peut-être le savait-elle, après tout ? Nulle flûte, cependant, n'était visible à côté d'elle.

            Il s'avança, attentif à tout, l'esprit à 360 degrés. Mais rien d'humain ou d'étranger ne se jeta sur lui en vociférant, glargoutant, ou zézoyant. Nul monstre ailé ne s'empara de lui pour l'emmener dans son antre à fins de dégustation.

            Sans savoir comment il s'était retrouvé là, il s'aperçut qu'il était assis près d'elle sur le pourtour de la vasque, d'où elle agitait mollement dans l'air un doigt délicat et humide pour le faire sécher. Maintenant qu'il se tenait à ses cotés, il ne pouvait pas ne pas voir l'ineffable beauté de la délicatesse de ses traits à peine esquissés, comme si l'artiste avait interrompu son œuvre, laissant la toile au stade d'ébauche. Une étude pleine de charme et de vie, cependant, propre à capturer le cœur et l'âme des spectateurs. Oui, décidément, l'inconnue se paraît d'une beauté qui transcendait les vils matériaux de la chair, les turpitudes insensées de l'émoi des sens. Elle était trop belle pour qu'on la touche, trop parfaite pour que l'assaillent de baisers brûlants les hommes qui n'auraient eu de cesse de vouloir l'en couvrir. Sa beauté remplissait une autre fonction : Elle vous tirait hors de la prison du corps, vers des sphères éloignées que seules pouvaient atteindre l'imaginaire et une certaine audace.

 

            Plein de ces pulsions paradoxales, l'homme ne pouvait prononcer un seul mot, comme si le son de sa voix allait troubler le charme délicat tissé par ces lieux. Il devrait s'y résoudre, pourtant : Quel autre procédé lui aurait donné des réponses ? Il n'y avait qu'un langage. Vraiment ? se surprit-il à penser en déroulant les couches du temps passé, dans la bibliothèque de son esprit.

            Depuis le temps qu'il errait de par le vaste monde, son horizon s'était considérablement élargi. Et il savait bien que, si les populations avaient – à la quasi unanimité – adopté un langage parlé, et parfois écrit, il existait bien des façons d'exprimer les émotions, les pensées, et même les idées. Un jeu d'expression, un geste même, permettaient de traduire une foultitude de concepts. Et que dire des muets, des sourds, des aveugles et des infirmes ? Ils avaient tous un langage de substitution. Non : Ils avaient leur langage, propre à eux, qui s'inscrivait dans un cadre bien précis, et qui avait ses propres conventions.

            Se tournant vers la rouquine, il amorça un timide sourire. C'était la mimique la plus universelle, la plus immédiate, celle qui avait le plus de chance d'aboutir à un début de communication.

            La jeune femme regardait, intriguée, sa vieille face se tordre maladroitement, dans une tentative désespérée pour étirer vers le haut les coins tombants de ses lèvres parcheminées. Au bout d'un instant il renonça. Cela faisait trop d'années ! Cette forme de contact était désormais périmée, hors de sa portée.

            Mais, alors même qu'il laissait son vieux visage rependre sa forme coutumière - quelque chose entre une chouette arthritique qui se serait laissé mourir de faim, et un poisson qui aurait perdu la mer et aurait été desséché et brûlé jusqu'aux arêtes par le soleil – la jeune fille esquissa à son tour un sourire, miracle de souplesse dermique, qui se transforma bientôt en une explosion de rire silencieux.

            Se moquait-elle de lui ? se demanda l'homme. Il était impensable qu'après avoir enduré tant de sacrifices et d'épreuves, le but de sa quête se gaussât ainsi de lui. Maussade, il détourna la tête, ravalant des larmes de rage froide.

            La musique s'éleva alors, tirant ses arpèges du vide crépusculaire de la crypte oubliée, cherchant cette fois avec patience à jeter des ponts sur l'abîme de leurs différences. Elle était son propre langage, perçue seulement par les plus sensibles : Les poètes, les artistes, les rêveurs. Du coin de l'œil, l'homme observait la femme qui jouait. C'était donc elle, tout à l'heure ! Une flûte de verre dépoli d'une exquise facture volait dans ses mains, comme animée d'une vie propre, caressée par les lèvres purpurines comme jamais il ne serait caressé d'elles.

 

            Ce bruit, qui n'était plus de la musique à ses oreilles, acheva d'exaspérer le vieil homme qui, se retournant violemment, happa l'instrument des mains graciles de la jeune fille, le brisa entre ses mains dures comme un chêne, et envoya les morceaux se fracasser sur la paroi de l'autre côté de la fontaine.

 

            Puisque l'homme l'avait souhaité, le silence revint. Mais c'était un silence d'une autre qualité : Un silence de mort.

 

            Pendant qu'il s'abandonnait ainsi à la rage, la femme avait gardé tête basse, et lorsqu'elle se leva, ce fut avec difficulté. Elle semblait avoir vieilli d'un coup et, effectivement, lorsque l'homme osa à nouveau la regarder, se sentant plus qu'à moitié coupable – sans pouvoir dire pourquoi, il nota avec dégoût les cernes qui soulignaient son regard, l'avachissement de sa ligne de mâchoire, les bourrelets qui lui cernaient la taille, oubliant que ces signes de décrépitude étaient précisément le reflet accablant des siens. Mais l'Homme pardonne mal aux autres ce qu'il accepte si volontiers chez lui.

 

            La forme féminine qui s'éloignait en clopinant n'avait plus qu'un lointain rapport avec la jeune déesse qui avait si aisément ravi son cœur et son âme. Il la chassa définitivement de ses pensées. Tout avait été vain : des années d'études, de recherches, et maintenant.. la magie.. partie !

Se sentant la bouche aride, il se pencha vers la vasque où coulait tout à l'heure une eau si pure. Mais la fontaine était tarie, et l'eau était partie elle aussi, ne laissant au fond du bassin que des flaques saumâtres dont l'odeur lui souleva le cœur. Jurant intérieurement, il se leva pour reprendre sa route, même si – réalisa-t-il avec un sursaut - il n'avait plus maintenant de but, plus d'endroit où aller. Traînant les pieds vers la sortie, il s'interrogeait sur ce qu'allait être sa vie, désormais privée du ressort vital. Découvrant que l'accès à la crypte s'était refermé, et qu'il n'y avait nul autre chemin, il tourna follement les yeux dans les quatre directions, cherchant, tâtant les murs, cherchant encore. Mais il n'y avait pas d'issue : Il était bloqué là, en compagnie de la vieille chose ignoble qui se pelotonnait en gémissant dans un coin. Revenant vers la fontaine, il s'assit sur l'anneau qui en soulignait le pourtour puis, par désœuvrement, se mit à lancer des cailloux sur la forme hagarde qui le gardait prisonnier, et qui attendait en vain qu'il la prenne dans ses bras, permettant alors – ce que l'homme ignorait – au charme millénaire de retrouver toute sa force, à la vieillarde putride de recouvrer l'apparence de ce qu'il voulait qu'elle soit, et à lui-même de l'accompagner dans cette éternelle jeunesse retrouvée. Elle espérait, mais l'homme n'avait plus d'amour dans le cœur. Toute sa vie, il avait donné, et donné encore sans compter et sans se ménager. Il était arrivé jusqu'ici à bout de ressources et de forces. Il était venu chercher sa récompense, pour toutes ces années de solitude et de souffrance. Il la méritait.

La femme le savait bien, mais - contre toute attente – elle se disait que.. elle croyait que.. peut-être, il comprendrait ce qu'elle attendait de lui. Car.. que lui restait-il d'autre que l'espoir ?

            Parler lui était interdit, en vertu d'un ancien sortilège qui la liait à ce lieu. Seule la flûte pouvait lui permettre d'attirer celui qui – elle le souhaitait tellement ! – la libérerait du sortilège en la faisant sienne, recouvrant lui aussi force et jeunesse, ainsi que son amour éternel, sans compter un coffre de joyaux dont elle connaissait l'emplacement, non loin d'ici. Et cela faisait si longtemps qu'elle en jouait !

Mais la flûte précieuse n'était plus, réduite en esquilles de métal filé. Devinant ce qu'allait être le dénouement, elle se prépara stoïquement.

 

            L'homme quand à lui n'attendait plus rien de ce lieu qui avait été porteur de tant de rêves. La force qui l'avait amené là s'était évaporée, le laissant aussi faible et démuni qu'un nouveau-né. Il consentit pourtant un dernier effort : N'ayant plus de cailloux à sa disposition, il cassa sauvagement un morceau de la fontaine, qui était devenue friable et poreuse. La brandissant péniblement au dessus de sa tête, juste au moment d'asséner le coup fatal, il eut une pensée triomphale à l'égard de la forme prostrée responsable de sa détresse, qui le regarda avec un amour infini jusqu'au moment où ses bras s'abaissèrent d'un mouvement sec.

 

            « Crève, laideur ! »

 

 

            Parfois, un voyageur dont les pas se sont égarés parvient jusqu'à cet endroit où, autrefois, se dressait fièrement un château, qui s'est entièrement effondré sur lui-même. Alors qu'il se demande ce qui se tenait jadis à la place des ruines, il croit entendre un accord mélodieux se lever sur la lande déserte. Il tend longtemps l'oreille, attentif à l'impalpable. Au bout d'un moment, il secoue tristement la tête.

 

            Ce n'est que le vent : Que pourrait-ce être d'autre ? Le vent, et rien de plus, conclut-il en reprenant sa route.


Report this text