L'homme de fer

Pierre De Gerville

Participation au concours Néon. Mon sujet : le sport addict. Un texte beaucoup bâti sur du vécu et un peu sur le documentaire de l'Equipe 21 sur l'Embrunman.

Il doit bien faire trente à l'ombre. En tout cas, chaud. Caniculaire. De toute façon, il ne sent plus l'air brûlant qui l'enveloppe, il ne voit plus les gouttes de sueur qui s'écrasent sur le macadam, il est cramé. Lessivé. Il se consume de l'intérieur. C'est sûr que côté vent relatif, c'est mort : il n'avance plus.

Il ne se rappelle plus vraiment pourquoi il s'est inscrit à l'Ironman – ses derniers neurones sont restés au parc à vélo, bien rangés à côté de son casque de chrono flambant neuf, avant qu'il ne s'élance en clopinant sur le marathon. Peut-être un pari ? Pourquoi s'être sorti de sa vie de banlieusard, de sa femme, de sa fille et de son fils pour se tuer à l'entraînement pendant deux ans ? Il n'avait JAMAIS fait de sport. Enfin, un peu de foot dans l'équipe de son école d'ingé. Enfin, pas stricto sensu - mascotte, ça compte ?

En deux ans, il a claqué ce qu'il n'aurait jamais dépensé même pour son voyage de noce dans un vélo aux airs de bombardier furtif, dans un stage aux Canaries parce qu'apparemment on y pédale mieux que sur le continent, dans une combi néoprène et une dizaine de paires de godasses – c'est fou ce que ça s'use, les godasses, sur le bitume.

Il n'avait JAMAIS fait de sport, il a suivi son pote, enfin un pote, en a rencontré d'autres, il s'est mis à nager et courir et pédaler avec la frénésie d'un hamster sur sa roue – merde, on dirait un addict qui raconte comment il a plongé. Sport addict, ça existe ?

Ca fait un an qu'il n'a pas bu une goutte d'alcool. Il fuit devant les graisses saturées comme un vampire face à un crucifix. Il se couche à vingt heures et se réveille à six. Il avale des gels dégueulasses qui le rendent nauséeux. Il a des abdos en béton et une tendinite à chaque genou. La seule différence avec un pro, c'est qu'en plus il travaille.

Quand il repense au temps passé à fractionner sur le stade, il se dit que c'est un peu con, parce que maintenant il marche et qu'il a l'impression qu'on lui arrache les entrailles avec des pinces brûlantes. Test VMA. Fartlek. Cardio et montre GPS et courbes d'effort. Il aurait mieux fait d'apprendre à marcher, tiens. Ha ha.

Il crève de chaud sous ses bas de contention qui ne contiennent plus rien du tout. Putain de sport. En même temps, c'était ça ou quoi ? Trente-cinq ans. Un pavillon de banlieue. Une femme. Deux gosses. La spiritualité d'une vie de poisson de rouge – ou de trentenaire occidental. C'est sûr que quand on a viré Dieu, les idées, les idéaux qui vont avec, il ne reste plus grand-chose dans la plaine. A part une longue bande de goudron qui vibre sous le soleil et qu'il faut parcourir, jusqu'à la ligne, parce qu'au moins cette route est plus grande que soi.

Quand il a posé le vélo, les pros terminaient le marathon. Dur. Tout ça pour ça. Il se dit qu'il est un bel égoïste, quand même, d'avoir consacré deux ans de sa vie à lui-même, à lui tout seul, d'avoir imposé ça à sa famille qui n'avait certainement pas signé pour. Il se dit qu'il aurait au moins pu se rendre utile. Les pompiers. Les restos du cœur. Quelque chose avec plus de sens que d'aller d'un point A à un point B en respectant, s'il vous plait, trois kilos huit de nage, cent quatre vingt virgule deux de vélo et quarante-deux virgule cent quatre-vingt quinze de course – enfin, de course… Si ça, ce n'est pas un tableau de l'absurdité humaine.

Et puis, au kilomètre vingt, il s'est passé quelque chose d'incroyable. Il a senti la main de son fils dans la sienne. Le petit l'a accompagné jusqu'au bout, jusqu'à la ligne, vingt-deux bornes (et cent quatre-vingt quinze mètres) sous un soleil de plomb à un train de tortue, lui qui ne quittait jamais son canapé et sa PSP, vingt-deux bornes à l'encourager et à parler et parler encore sans pouvoir s'arrêter.

Il a senti la main de son fils dans la sienne et d'un coup toute sa vie a pris un sens.

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