Make Different

Cyril Fievet

Apple a présenté aujourd'hui son tout dernier produit, une machine révolutionnaire qui entend transformer à tout jamais la manière dont sont fabriqués les appareils électroniques grand public.

Apple a présenté aujourd'hui son tout dernier produit, une machine révolutionnaire qui entend transformer à tout jamais la manière dont sont produits les appareils électroniques grand public. Les observateurs sont partagés entre admiration et inquiétude.

Steve Jobs n'est en général pas avare de superlatifs quand il s'agit d'introduire un nouveau produit et sa présentation, donnée depuis la salle de conférence ultra-moderne du Apple Campus 2 de Cupertino, où l'entreprise s'est installée en 2020, n'a pas fait exception à la règle. « C'est assurément le produit le plus révolutionnaire jamais créé par Apple, mais c'est aussi une machine sans équivalent dans l'histoire humaine », s'est réjoui le charismatique gourou en dévoilant son iFab.

De fait, le iFab n'est pas une machine comme les autres. L'imposant cube aux contours lisses et galbés, qui évoque un gros four à micro-ondes des années 1990, ne laisse rien paraître du condensé de technologies innovantes qu'il abrite. Mais il marque surtout un changement de paradigme dans la longue lignée des appareils électroniques qui nous entourent : une machine dont la seule fonction est… de fabriquer d'autres appareils. Sur la base de modèle existants, ou de ses propres créations, l'utilisateur peut facilement, via cette « machine-mère », produire lui-même d'innombrables appareils en tous genres. Une méthode de création radicalement nouvelle, qui simplifie à l'extrême l'intégration de composants électroniques dans des objets de toutes tailles, de toutes formes et de toutes fonctions. Un peu comme si Apple fournissait à l'usager les clés de ses usines et bureaux d'études, et les moyens d'accéder au dernier cri technologique, permettant à tout un chacun de devenir le propre designer de ses gadgets numériques.

Si la démarche est audacieuse, et a suscité un torrent d'applaudissements ébahis, elle soulève aussi des interrogations, y compris parmi les plus fervents défenseurs d'Apple. « En offrant à Monsieur tout le monde la possibilité de créer des appareils électroniques de tous types, Apple prend le risque de couper la jolie branche sur laquelle elle est assise depuis un demi-siècle. Le iFab pourrait bien être l'ultime idée géniale d'Apple, qui fait par essence perdre tout intérêt à ses autres idées, concepts ou inventions ultérieures », écrit Walt Mossberg dans le Wall Street Journal, dans une chronique au titre évocateur : « Steve est-il allé trop loin ? ». Paradoxalement, certains se sentent presque « abandonnés », assimilant le lancement de l'iFab à une forme de « renoncement » de la part de Apple. « Après nous avoir fait rêvé durant des décennies, produit après produit, avec des objets savamment conçus et au design exemplaire, c'est un peu comme si Apple nous disait : maintenant, débrouillez-vous ! », fustige Maggie Koerth-Baker dans le New York Times.

D'autres observateurs et spécialistes estiment au contraire que le principe d'un mode de création et de production déporté sur l'utilisateur fait sens et paraissait même inévitable. Steve Wozniak, l'autre fondateur d'Apple, qui avait sévèrement critiqué ces dernières années la plupart des créations estampillées de la célèbre pomme, défend cette nouvelle direction. « Le iFab s'inscrit dans la logique de l'évolution des technologies et des usages, qui vise à redonner le pouvoir à l'utilisateur, en s'affranchissant des designs et limites imposés par les constructeurs. C'est aussi pour Apple un moyen de renouer avec l'esprit hacker qui a présidé aux premiers produits de l'entreprise. Le tout premier Mac mettait la puissance informatique à la disposition de tous. Aujourd'hui, le iFab va un cran plus loin, en démocratisant à l'extrême la fabrication même des outils informatiques et électroniques. C'est une évolution naturelle, forcément bénéfique pour tous », considère-t-il.

A n'en pas douter, la machine marque un aboutissement, basé sur près de 10 ans de recherche et développement en science des matériaux, en lithogravure et en robotique et, surtout, tirant les fruits de la spectaculaire acquisition par Apple de 3D Systems, en 2022. Le leader de l'impression 3D apporte son savoir faire en matière de fabrication automatisée d'objets physiques couche par couche, tandis qu'Apple fournit logiciels et interfaces faisant de l'iFab un appareil simple et intuitif à utiliser.

Concrètement, le iFab comporte des cartouches rechargeables contenant différents types d'encres 3D. Métaux liquides, polymères simples ou piézoélectriques, résines et composés organiques servent à nourrir l'appareil, dans lequel l'utilisateur télécharge les modèles numériques décrivant l'objet qu'il veut produire, programmant via une interface simplifiée les fonctions qu'il en attend. La machine combine le tout, imprimant les circuits et connexions électroniques nécessaires, intégrant les interfaces, entrées/sorties et écrans de contrôle, ajoutant des couches de protection, et modelant la forme de l'objet final, qui est en général produit ex nihilo en quelques heures.

Le iFab est proposé en deux versions : celle de base, vendue 1999$, comporte huit cartouches et abrite cinq bras robotiques miniatures, terminés par des aiguilles d'une précision nanométrique, chargées d'appliquer les différentes couches de matière. Le iFab Pro, proposé lui à 3999$, permet la fabrication d'appareils plus sophistiqués et plus robustes, avec douze cartouches, huit bras robotiques et un dispositif de placage ionique assurant un traitement de surface plus résistant. Si ces prix demeurent accessibles, ils ne doivent pas faire oublier le coût des consommables. Car seules les encres produites par Apple, reconnues par leur signature moléculaire, sont compatibles et acceptées par le iFab. Ces encres sophistiquées, commercialisées à des prix très variables, de 15 à 250$ la cartouche, selon les matériaux, constituent donc la clé de voute de ce nouvel écosystème Apple, et c'est par ce biais que l'entreprise entend dégager des profits substantiels. « C'est une évolution majeure en termes de modèle économique : il ne s'agit plus pour Steve Jobs et son équipe d'imaginer les produits de demain, mais de livrer les matériaux qui permettront de les fabriquer. Et, surtout, de s'assurer que la technologie demeure propriétaire de bout en bout. Apple cesse donc d'être un "constructeur" pour devenir un "fournisseur de matières premières". Reste à savoir s'il sera possible à tout jamais de forcer l'utilisation de matériaux compatibles labellisés Apple », analyse Forbes, soulignant que le cours de l'action Apple a été « vivement secoué » à Wall Street aujourd'hui, avant de clôturer en léger repli, signe que « les marchés s'interrogent ». « Si quelqu'un parvenait à pirater le dispositif de protection mis en place, pour permettre l'utilisation de n'importe quel type d'encre 3D dans le iFab, ce serait une catastrophe », reconnaît un ingénieur Apple, sous couvert d'anonymat.

Malgré ces inquiétudes, le iFab n'en demeure pas moins spectaculaire. Durant sa présentation, Jobs a lui-même fabriqué, avec un amusement manifeste, plusieurs objets électroniques prêts à l'emploi, notamment un exemplaire personnalisé à son effigie du tout premier modèle de iPhone, qui avait marqué les esprits en son temps. Bien que d'un aspect désuet et d'un encombrement rebutant selon les standards d'aujourd'hui, l'objet fait figure de symbole et illustre bien le potentiel du iFab : offrir la possibilité de fabriquer de façon individuelle, en quelques dizaines de minutes, le téléphone qui était considéré, il y a tout juste une douzaine d'années, comme le nec plus ultra de la technologie mondiale. « On nous a parfois reproché de sous-traiter la fabrication de nos produits, délocalisée dans des usines distantes d'Asie du Sud-Est. Aujourd'hui, nous faisons le contraire, en permettant à tous les foyers, partout dans le monde, de disposer chez eux de leur propre usine pour fabriquer des produits Apple ! », a lancé Jobs.

L'entreprise propose par défaut une bibliothèques de dispositifs rudimentaires – capteurs de pression, antennes, LED, thermomètres, modules GPS, micro-caméras, modules de reconnaissance vocale, etc. – qui peuvent être combinés à l'envie, puis gravés ou imprimés par le iFab pour produire des objets plus complexes, assurant des fonctions variées. Comme le souligne le constructeur, via une vaste campagne publicitaire dont le slogan « Make Different » s'affiche déjà aux quatre coins du monde, « la seule limite est l'imagination ».

Pour ceux qui manqueraient d'inspiration, Apple fournit également les designs de plusieurs dizaines d'appareils et dispositifs qui peuvent être rapidement fabriqués par le iFab, l'utilisateur ayant simplement à choisir des options de configuration et de personnalisation. Sont par exemple proposés des capteurs sans fil adhésifs, dotés de modules de communication à haut débit, d'un dispositif GPS et d'une caméra. L'utilisateur choisit la forme, l'épaisseur et la couleur de ces ubi-étiquettes, qui sont ensuite produites à la douzaine par le iFab, et peuvent être collées sur tous les objets du quotidien, de la voiture aux vêtements. Plus sophistiqués, des « transmetteurs d'émotions » , décrits par Apple comme « la dernière étape avant la télépathie », intègrent différents modules de la bibliothèque, comme des capteurs d'ondes cérébrales et de données biomètriques (rythme cardiaque et activité électrodermale, en particulier), pour mesurer l'état émotionnel d'une personne et transférer le résultat à une personne distante. Celle-ci peut alors « ressentir physiquement et en temps réel les émotions de son alter ego ». Là aussi, l'utilisateur choisit la forme de l'objet (bandeau de tête, collier, bracelet, pendentif intra-auriculaire…), sa puissance et sa portée, toutes les caractéristiques étant intégrées par le iFab. « On peut tout faire avec ça, vraiment tout », insistait Jobs.

De fait, outre des capteurs en tous genres, des outils de communication de formes inédites ou des ordinateurs miniaturisés à l'extrême, il est probable que le lancement du iFab donne naissance à de nouvelles gammes d'appareils électroniques qu'aucune entreprise n'avait jusqu'à présent eu à coeur de produire. Quelques heures après sa présentation, la machine génère une effervescence sans précédent. Par milliers, les idées, concepts et designs originaux visant à tirer parti du iFab affluent sur les réseaux sociaux. Beaucoup se félicitent de ce regain de liberté, leur permettant de donner corps aux idées les plus nouvelles – ou les plus loufoques. John, éleveur canin dans le Kentucky, après avoir soigneusement étudié la bibliothèque de modules proposés par Apple, compte produire des « colliers intelligents » pour chiens. « En couplant un module d'analyse des données vitales, mesurant notamment le taux de glycémie et d'oxygène dans le sang, un module de synthèse vocale et un peu de programmation, je vais pouvoir fabriquer des implants électroniques connectés aux colliers qui m'informent en temps réel des besoins de chacun de mes chiens. Je vais même en quelque sorte leur donner la parole, puisque un chien en hypoglycémie verra son collier dire "j'ai faim", tandis qu'un autre, après s'être blessé, s'écrira "j'ai mal à la patte" ! »… L'une des encres proposées par défaut, du piézo-aluminium liquide et programmable, dont les caractéristiques physiques peuvent être définies et contrôlées par l'utilisateur, offre à elle seule une myriade de possibilités, comme « des bijoux qui changent de forme, de taille et de couleur en fonction de l'humeur, de la météo ou de l'index de satisfaction global mesuré dans le réseau social personnel de chacun », imagine le créateur de mode Christopher Kane. Ailleurs, on met en avant la capacité du iFab à produire à moindre coût des appareils jusqu'alors trop miniaturisés pour être accessibles au quidam. Des étudiants de l'université de Delft en Hollande proposent ainsi à la communauté leur design de drones miniatures, des engins volants autonomes de la taille d'un bourdon, qui pourraient être imprimés en 3D avec des iFab « pour un prix unitaire de moins d'un dollar pièce », ouvrant la voie à « des flottes de milliers de robots volants jetables ».

Ce type de projet et, plus généralement, la simplicité d'utilisation du iFab, suscite d'ailleurs l'inquiétude des organismes de défense des libertés individuelles. « Démocratiser à outrance la production d'appareils électroniques, dont beaucoup peuvent servir à la surveillance, induit le risque que chaque citoyen devienne le Big Brother de ses concitoyens », argue John Perry Barlow, président de l'Electronic Frontier Foundation, soutenant qu'il faudra un jour, d'une façon ou d'une autre, « pouvoir brider le iFab ».

Quoi qu'il en soit, la nouvelle création d'Apple marque une rupture, tant au plan de la créativité que des usages et de la production industrielle, et il est facile d'admettre que le iFab va apporter de vastes changements – positifs ou négatifs. Nul ne peut prédire ce qu'il advient quand tout individu peut fabriquer, chez lui, en quelques heures, des appareils sophistiqués qui nécessitaient auparavant l'intervention de dizaines d'ingénieurs et des mois de production. A l'aube de ses 70 ans, Steve Jobs peut se réjouir. Une fois de plus, il a contribué à changer le monde.

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