Marguerite & Léon.

Hawk

"Il est terrible le petit bruit de l'oeuf dur cassé sur un comptoir d'étain il est terrible ce bruit quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim" Prévert.

Elle a un thermos de thé. Un thé de Noël, cannelle et orange. Elle aime si fort la cannelle que son cou, ses poignets, ses cheveux et ses joues sentent Noël. Elle a un sourire joyeux et sincère et porte sur ses fossettes la fatigue, preuve que les étoiles lui volent ses nuits. Elle est maladroite et timide. Elle porte sur ses épaules une petite écharpe, souvenir de voyage, dont elle est fière. Elle a des manies, des tics. Elle remonte sans cesse ses petites lunettes avec le coté de son doigt, sur sa joue droite. Quelques fois, il lui arrive de les remonter, avec son index, ou son majeur, remontant le long de son nez, les malicieuses lunettes qui prennent plaisir à l'agacer en tombant.
Elle marche d'une allure peu assurée, mais rapide, le long de la rue. Avec son écharpe remonté sur son épaule gauche qui danse derrière elle, sa paire de lunette capricieuse et son thermos de thé. Elle a les cheveux attachés en un drôle de chignon bas. Un peu mal fait, elle est partit en retard : pour ne pas changer.

Elle entre dans la gare, s'arrête, observe, et finit par aller s'assoir à côté d'un homme, loin des autres visages en retard. Il a un beau visage, un peu grisé par le temps, par les gens, par le banc, un peu trop froid. Il a des yeux gris, avec des éclaboussures de vert. Comme si un peintre avait dessiné ses yeux et avait laissé tomber son pinceau, coloré comme les feuilles, juste à côté. Il a des cheveux poivre et sel. Un peu foncé par la poussière du temps et des pas. Il doit avoir vingt-cinq, peut-être trente ans. Il a froid. Il porte des gants. L'usure a grignoté le tissu sur le bout du majeur de la main droite, de l'auriculaire et du pouce de la main gauche. Son manteau est effiloché sur le bas, peut-être à force de tirer dessus pour le couvrir tout en entier. Il s'appelle Léon. Elle lui a demandé. Il est étonné de voir qu'une jeune fille lui adresse un bonjour, et qu'elle lui parle des nuages. Il ne veut pas. Il a essayé de lui dire de s'en aller. Elle ne veut pas non plus. Il a cédé. «Si je te donne mon prénom, tu me laisses tranquille ? » Elle a hésitée, puis acceptée. 
Ils attendent, l'un à côté de l'autre, dans le silence bruyant d'un lundi matin.
Le métro gronde, il faut qu'elle parte. Elle est désolée, mais promet de revenir. Lui, ne bougera pas, il ne peut pas. En plus d'avoir deux yeux fatigués, il a une jambe qui le fait terriblement grimacer dès qu'il la bouge. Alors il ne la bouge plus. Elle monte dans la cohue. Il reste, médusé, il cherche son regard. Elle sourit, elle le voit en train d'avaler une gorgé de thé à la cannelle et à l'orange, fronçant les sourcils et tremblant dans un souffle. Demain elle apportera autre chose. Il n'aime pas le thé à la cannelle et à l'orange.

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