MESSE DE MINUIT

Véronique Maitressfemme

La messe de minuit

Recette inspirée par Jehan Rictus

Sauce tonton Georges.


Le vent du nord gelait ce soir

Le bassin de la place Carnot.

L'hiver, c'n'est pas vraiment la gloire

Pour nous, clochards un peu poivrots.

Nous sommes entrés à Saint Michel

S'chauffer à la messe de minuit

Et demander pardon au ciel

De n'pas souvent l'avoir béni.

Tous les bourgeois en rangs d'oignon

Rotaient la dinde et le foie gras.

Leur femmes, roulées dans du vison

Trouvaient normal que l'on ait froid.


Asséchant son trop plein de haine

Jacquou le veuf, l'inconsolé

Séchait dans son bonnet de laine

Les pleurs de glace d'un endeuillé.

Jeannot soufflait à plein poumon

Sur ses doigts gourds endoloris

Sirotant les mots du sermon

Comm'des gorgeons de Kiravi

Moi qui n'savais mêm'plus mon nom

Tant j'carburais à l'antigel

Je grelotais dans mes haillons

Les yeux perdus dans un missel.


Sûr qu'on ne sentait pas la rose

Ni l'after-shave, ni le savon.

T'as plus accès à tout'ces choses

Quand t'as pour lit, un seul carton.

Si bien qu'une mégère en colère

Craignant des puces ou je ne sais quoi,

Voulut, dehors, qu'on prenne l'air

Pour voir si elle n'y était pas.

Jacquou le veuf l'envoya paitre

Jeannot lui fit un bras d'honneur

« Silence au fond !» cria le prêtre

Rivant le bec des chicaneurs.


Mais quand survint l'heure de la quête

Autour de nous l'air frissonna

Devant nos gueules de pickpocket

L'enfant de chœur se débina.

Moi qui voulais mettre une obole,

D'une main leste je l'alpaguais.

Craignant que je le cambriole

Tout le monde était aux aguets.

Se trompant sur mes intentions

La mémère se mit à beugler

« Arrêtez ces pilleurs de tronc ! »

En essayant de m'étrangler.


Il s'en suivit une bastonnade

Farcie aux gnons et aux marrons

On aurait dit une tornade

Dans un champ de potimarrons.

Pleuvaient sur nous méli mélo

Des coups de cierges et de prie-Dieu

De poings gantés, d'sacs en croco,

Une avalanche tombée des cieux.

Pour étrenner leurs souliers neufs

Ces bons chrétiens trouvèrent sympas

De savater Jacquou le veuf

De la part de l'épiscopat.


Outré l'abbé du clore l'office

Et sonna la fin des combats.

Au nom du père, au nom du fils

Renvoya tout le monde chez soi.

Il en perdit tout son latin

En constatant nos ecchymoses.

Nous ressemblions à des lapins

Frappés par la myxomatose.

En nous ouvrant sa sacristie

Le curé se fit Hippocrate

Il nous requinqua, sapristi !

Puis l'on trinqua au saint picrate.


Le lendemain, jour de Noël

Il nous garda jusqu'à la messe.

Il leur remonta les bretelles.

Puis les passa tous à confesse.

Tous à genoux sur le pavé,

Pour laver leur « mea culpa »

Huit cents pater, autant d'ave

Non ! Le saint homme ne mollit pas.

Transformés par ce magicien

Encore rongés par le remord

Ils furent de bons samaritains

Qui nous traitèrent comme des milords.


De partout des dons affluèrent

Qui de la dinde, qui du poulet,

Qui des offrandes pécuniaires,

De quoi nous rincer le gosier,

Un coin tranquille où bivouaquer,

Dans un endroit très bien chauffé,

Aussi de quoi nous relooker

Style golden boys endimanchés.

Jamais autant de Pères Noël

Ne prirent tant soins de nos souliers.

Vraiment merci Papa Noël

De nous rembourser la raclée.


Depuis les années sont passées.

Jacquou le veuf s'est remarié.

Jeannot, hélas, est trépassé.

Enfin blanchi, j'bois du Perrier,

J'm'occupe du jardin du curé.

Même si parfois j'téte ses burettes,

C'est juste pour pouvoir m'assurer

Qu'son vin n'est pas de la piquette.

Pendant la messe on m'voit sourire.

Aurais-je enfin trouvé la foi ?

C'est un peu tôt pour vous le dire.

Je r'crois en l'homme, c'est l'premier pas.

Report this text