Métro, mais trop !

lanad76

Métro, mais trop !

Combien de stations encore avant de descendre ? Trois, oui c'est cela. Il en a déjà passé deux : Perriene et Wagram, et il en reste trois avant d'arriver gare Saint Lazare. Théo, Parisien depuis toujours, à pourtant presque trente ans, sort le plan du métro de Paris de sa poche pour vérifier encore qu'il ne se trompe pas, puis il surveille le point lumineux vert qui progresse sur le tracé de la ligne 3. Il a toujours été anxieux dans les transports en commun, il aime maîtriser les évènements, il aime conduire sa grande berline noire, cela le rassure, le valorise. Quand il avoue cela à ses amis, ils s'amusent à le taquiner sur le rapport phallocratique des hommes avec leur automobile. Mais ce matin, elle a refusé de démarrer. Ce matin, la batterie était sans doute à plat. Hier soir sa petite amie avait oublié d'éteindre le plafonnier après s'être remis du rouge à lèvres. Le souvenir du baiser fougueux responsable du maquillage à refaire le fait sourire un instant, mais ce matin la grimace remplace le sourire car le moteur est resté muet et il a fallu prendre une décision à la hâte pour pouvoir faire le voyage prévu.

Ici il dépend de tout, de l'horaire, des passagers qui montent et qui descendent de manière incessante lui donnant le tournis. Il s'étonne de la faculté qu'ont les autres à s'occuper dans ce lieu si peu propice à faire autre chose qu'attendre le terminus. Certains lisent, d'autres tricotent, écoutent de la musique, écrivent, travaillent, se maquillent, se recoiffent, draguent, parlent fort... Lui ne sait faire que consulter l'heure sur sa montre toutes les dix secondes et écouter la voix robotisée annoncer le nom des stations, il a l'impression d'être le seul à l'écouter, il a la sensation d'être transparent. Il n'a qu'une hâte, sortir de là, il déteste la promiscuité, les odeurs corporelles désagréables, les microbes qui se baladent dans l'air, sur les poignées ou les sièges crasseux. Il regrette de n'avoir pas pris un taxi mais maintenant il est trop tard, il doit poursuivre l'expérience jusqu'au bout.

Il sait qu'il lui reste peu de temps à supporter ce calvaire mais à la station Malherbes, il est encore plus malmené par les personnes qui se précipitent à l'extérieur, croisant en se bousculant celles qui veulent entrer au plus vite dans le wagon, las de se sentir comme un balle de ping pong entre les hommes d'affaires en retard à un rendez-vous, les ménagères qui reviennent du marché ou du supermarché, les adolescents qui sortent de cours ou vont au cinéma. Il décide alors de s'assoir sur un strapontin pour ne plus se sentir balloté par la foule. Il choisit le strapontin le mieux placé lui permettant de ne pas quitter des yeux le bandeau lumineux qui le raccroche à la réalité, il a trop peur de ne pas descendre à la bonne station. Une fois assis, ce n'est plus la foule qui le fait valdinguer à droite et à gauche mais le bruit saccadé des roues sur le rail qui le berce. Il ressent la somnolence le gagner, il ferme les yeux une seconde et les ouvre de nouveau précipitamment. Non, non, il ne doit pas s'endormir il doit garder les yeux grands ouverts pour surveiller l'heure sur sa montre et les points lumineux qui avancent lentement, jusqu'à la gare et le confort de la première classe.

Théo redresse la tête brusquement, à la limite de lui provoquer un torti coli, trois stations seulement ce n'est pas pourtant pas le bout du monde... Ouf, il s'est assoupi certes, mais pas assez longtemps pour risquer de rater la sortie, il vérifie le bandeau, tiens pourquoi n'y a t-il plus de points lumineux pour suivre l'évolution ? Il est là dans le métro, mais il y a quelque chose de différent, il n'avait pas remarqué que c'était si vieillot, est ce le fait de s'assoir qui offre une perspective différente ? Peut-être après tout... Mais quand même, il y a une atmosphère étrange, tout semble avoir changé, la dame âgée avec sa cane qui était assise en face de lui n'est plus là, c'est une jolie jeune femme qui la remplace, en une seconde elle n'a pas pu changer de place ? Théo scrute les sièges alentours, mais aucune trace de la vieille dame, bizarre. Cette femme le regarde avec un sourire bienveillant, on pourrait presque croire que c'est la fille de la vieille dame, la ressemblance est troublante. Elle se penche vers lui pour lui proposer un bonbon. Théo refuse poliment d'un signe de tête, un peu étonné du geste, a t-il une tête à se faire draguer dans le métro avec des confiseries? Debout devant lui se tient un géant avec une grande et lourde besace comme celle qu'avait son grand-père pour aller à la chasse, il n'était pas là non plus lui, tout à l'heure. La confusion s'amplifie dans sa tête lorsque l'homme assis à côté de lui tente de lui prendre la main, il s'empresse de relâcher l'étreinte et au moment de molester cet inconnu impoli, il reste bouche bée en s’apercevant que cet homme ressemble trait pour trait à son père décédé vingt ans plus tôt, il détourne la tête pour masquer son émotion, il sent une larme rouler sur sa joue jusqu'à la commissure de ses lèvres. Instinctivement il sort sa langue pour sentir le sel picoter ses papilles, comme il le faisait enfant. C'est alors qu'il croise son reflet dans la vitre, il a effectivement dix ans... Il reste quelques instants à s'observer en train de lécher ses larmes quand son père l'oblige à se retourner pour lui parler : « Théo mon fils », dit-il en retirant de son majeur droit une chevalière en or ornée d'un diamant que je ne lui avait jamais vu. « Tu vois cette bague, c'est ton grand-père qui me l'a donné lorsque j'avais ton âge, il m'a fait promettre de la donner à mon fils également ». Ajoute t-il en la posant dans la paume de ma main droite et refermant mes petits doigts sur le joyaux. « Tu la porteras quand tu seras adulte et tu en feras cadeau à ton descendant lorsqu'il aura ton âge en lui répétant ce que je viens de te dire. »

Théo est tellement abasourdi qu'il reste coi, il ne comprend pas, il doit rêver, il faut qu'il se réveille, il va manquer son train ! Il sent de nouveau une pression sur son poing fermé, son père à ses côté de lui est comblé de bonheur et lui confie de nouveau: «  Profites de ta vie mon fils, ne laisse jamais ton passé t'empêcher de vivre ton avenir. Le présent ne suffit pas à être heureux, on doit apprendre l'endurance, l'engagement, il ne faut pas avoir peur de prendre des risques, Nietzsche a dit ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort, tu en comprendras le sens rapidement. Si un jour ton passé te rattrape ne reste pas enfermé dedans, regarde loin devant toi ». Son débit de parole se fait de plus en plus rapide, mais son articulation moins accentuée comme s'il se parlait à lui même.

Le métro arrive à la station Villiers et freine brusquement, le géant debout, déséquilibré envoie malencontreusement son sac de jute dans la tempe de Théo et l’assomme en se précipitant hors du wagon.

Théo se réveille, il a mal à la tête, il regarde sa montre soulagé, il n'a été inconscient que quelques minutes, quel drôle de rêve... Il observe les alentours, il cherche des yeux le point vert pour s'assurer qu'il n'a pas fait capoter son voyage d'affaires. A la place du bandeau lumineux siège une espèce d'hologramme, la seule chose rassurante est que cette image étrange lui indique que la station Europe n'est pas encore passée. Les personnes autour de lui semblent toutes sorties d'un film de science-fiction ou d'un bal costumé. De nouveau, l'atmosphère dans le wagon paraît étrange, comme intemporelle, aseptisée. Devant lui un petit homme en costume argenté semble en apesanteur. Est-il encore en train de rêver ? Pas d'odeur, ni agréable, ni désagréable, pas de bruit, ni du métro, ni des personnes qui semblent toutes calmes. Théo lui a le coeur qui s'emballe, un malaise s'empare de lui, surtout lorsqu'il s'entend prononcer les mots suivants destinés au petit garçon assis à sa droite : « Marc, mon fils, regarde cette bague à mon index, c'est ton grand-père qui me l'a donnée, il l'avait lui même reçu de son père. L'année prochaine tu auras 10 ans, et tu recevras cette chevalière dont tu devras prendre grand soin. » Au même moment le petit homme semble redescendre sur le sol et Théo aperçoit ses tempes grisées et toujours douloureuses dans les petits miroirs du costume. A cet instant toutes les lumières irisées du wagon s'éteignent. A la grande surprise de Théo, pas de cri de panique, pas de bousculade, un silence trop pesant qui permet d'entendre le battement de son artère temporale prête à exploser de panique.

Lorsque la lumière revient, tout reprend sa place, les odeurs, le bruit mais aussi son reflet dans la vitre. Finalement cet environnement qui lui semblait hostile de prima bord, devient maintenant rassurant. La lumière verte du bandeau lumineux indique qu'il arrive enfin gare saint Lazare. Il se lève rapidement, attrape son bagage, s'empresse de descendre de la rame pour rejoindre la salle des cents pas afin de vérifier le numéro du quai de son train. Il souffle enfin lorsqu'il s'installe confortablement dans son fauteuil réservé. Il retrouve ses marques, son organisation, son timing, pas question de s'endormir à nouveau, Théo veut oublier ce cauchemar troublant. Il doit se concentrer sur son travail, vérifier les derniers détails du contrat pendant l'heure de trajet. Il saisit son attaché case de la main droite pour le déposer sur la tablette, rassuré par cet environnement connu. Alors, son sang se glace, là sur son majeur, trône une magnifique chevalière sertie d'un diamant, il n'a jamais porté de bijou quel qu'il soit, il a le souffle coupé, retire la bague pour l'observer de plus près. A l'intérieur, une inscription « à mon fils, Athanase, Antoine, Harry, Théo ». Alors donc ce n'était pas un rêve, mais qu'était-ce alors ? Une prophétie ? Un retour vers le futur ? Trop d'émotion pour Théo qui s'évanouit en laissant rouler la bague dans le wagon et le train prend son départ. Mais quelle est sa destinée ?

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