Mordre la vie

mglow

Carpe Diem.

Ce matin dès l'aube, j'ai regardé par la fenêtre le soleil se lever. Les feuilles dansaient sous un vent faible et les hommes s'activaient là en bas. J'ai faim. Terriblement faim. Comme si depuis ma naissance, je n'avais jamais mangé. Je veux que mon corps s'illumine grâce au goût inconnu qui m'appelle et me torture.

Dans ma quête d'assouvir ce besoin, je me lance dans un dialogue avec mon esprit. Je veux en savoir plus sur cet appétit. Je le force à imaginer une forme, une couleur, une odeur. Je le provoque les yeux fermés. C'est confus, c'est brutal.

Soudain, un décor s'échappe de ma pensée : me voilà assise sur une terrasse contemplant la vie sans bouger, comme une statue. Je laisse le soleil se poser sur ma peau et je me tais. Elle est toujours là, la faim. J'ai le souffle coupé et je me tords de douleur sur la chaise. 

C'est le printemps. Un printemps qui flirte avec les nuages au-dessus de moi. Un oiseau sur une branche m'observe. Il est comme hypnotisé par ce que je dégage. A quoi pense-t-il? Perçoit-il à quel point j'ai faim?

Le soleil brûle ma peau. J'ai chaud, j'ai faim, j'ai mal. Je me lève et je marche. Je me laisse traîner dans les rues au hasard. Je rencontre les "habitants du dehors" avec qui je partage mon désarroi. Ils écoutent et ils parlent aussi. Il y a ceux qui divaguent et ceux qui s'accrochent. Il y a ceux qui sont drôles et ceux qui veulent cogner. Devant nous, des chaussures se succèdent et les hommes passent sans regarder. C'est triste. 

J'entends sa voix chanter au loin. C'est la faim. Elle se tient là-bas au coin de la rue appuyée contre un arbre. Je la reconnais. Elle m'appelle. Je bafouille et je divague. Je ne tiens presque plus debout. Il faut que je la touche, que je la goûte, que je la lèche. 

Je cours alors derrière elle. Je n'arrive pas à distinguer les formes de son visage. C'est sa voix qui me guide et qui m'encourage à avancer. Je suis muette. Seuls mes oreilles entendent. 

Sur le marché que nous traversons, tout s'enchaîne. Les femmes et les hommes se bousculent pour des fruits, des légumes ou des vêtements. Bientôt, je ne l'entends plus. Elle est comme étouffée par la foule. Je reste alors plantée là, entre les oranges et les bananes. Je ne sais quoi faire. Elle me manque, elle m'appelle. J'ai faim. Je fais demi-tour. 

Je décide d'entrer dans le premier restaurant que je croiserai. Elle sera peut-être déjà là. Installée sur une table près d'une fenêtre. A l'écart, pour un tête à tête. Peu importe, je n'en peux plus. Je n'aurai qu'à choisir le menu qui lui ressemble si je l'entends plus. Je prendrai le temps de lire la liste et d'éliminer ceux qui n'ont rien à voir avec elle.  

Une serveuse se dirige alors vers moi. 

-  Que puis-je faire pour vous ?

-  J'ai faim.

-  Je vous apporte la carte madame. Un instant.

Et voilà que je tiens dans mes mains un nombre impressionnant de repas. J'ai le choix. Énormément de choix. Alors je commence par une lecture appuyée de tous les aliments. 

J'ai trouvé. Elle est là. C'est sa copie conforme. Elle aussi m'appelle. C'est la même chanson, le même rythme. Je... Je ne veux rien manger d'autre que la vie. Oui, c'était ça. Je veux la mordre.

- Votre choix est-il fait ? 

-  Oui. Un simple poisson. Un vivant s'il-vous-plaît. 

-  Pardon ? un poisson vivant ? Mais, ce n'est pas possible...

-  Je veux mordre la vie madame, à pleine dent.

Scandalisée, la serveuse revient quelques instants plus tard avec le plus gros poisson que je n'ai encore jamais vu. Il se tient là, dans mon assiette. Son regard me supplie de l'épargner. Il bouge dans tous les sens pour s'enfuir. Il fait trembler toute la table. 

Je sens sur moi des regards choqués se poser. Ils ne me comprennent pas. J'ouvre la bouche déterminée à goûter. Je mange la vie. 


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