No(r)way

petisaintleu

Il l'avait rencontrée la première fois à la bibliothèque ; entraperçue serait plus juste. Au détour d'un rayonnage, leurs regards s'étaient croisés. Il avait détourné le sien, rougissant, tant pour masquer sa juvénile timidité complexée d'une acné naissante que parce qu'une intuitive et imbécile logique lui signifiait qu'ils n'étaient pas du même monde. Il remit Notre Dame de Paris et Les Misérables à leur place en baissant la tête, contorsionné pour masquer son T-shirt troué.

Il n'y avait qu'une seule classe allemand seconde langue et latin dans le minuscule collège qui était une annexe du lycée Carnot. On y retrouvait toute une marmaille de notables que l'on cherchait déjà à transformer en singes savants pour les satelliser vers les sections scientifiques, une rampe de lancement avant médecine ou les grandes écoles de commerce et d'ingénieurs. Sous un vernis de culture et de bonnes manières, ils n'en étaient pas moins aussi bêtes que leur âge.

Il se sentait à la marge. Son avenir se projetait tout au plus au 25 du mois, quand sa mère, le visage émacié, faisait des miracles en raclant les fonds de casseroles ou en négociant de pouvoir payer à réception de sa paie de femme de ménage dans l'arrière-boutique de l'épicier. Son professeur principal en 5e avait lourdement insisté pour éviter qu'il ne migre par atavisme de classe vers une 4e techno. Ce saint homme était une survivance d'un système éducatif en perdition qui pensait d'abord et avant tout à organiser sa propre survie.

Dès la première récréation, elle se dirigea directement vers lui. Elle demanda si c'était lui qui avait conservé tout l'été le guide touristique sur la Norvège ; elle l'avait vu l'emprunter à la mi-juin. Elle n'avait pas pu préparer son séjour au pays des fjords. De sa faute, ses vacances avaient été gâchées. Son père s'était trompé de route et ils n'atteignirent jamais les montagnes du Jotunheimen. Lui s'était contenté de rester dans la chambre de son HLM de la tour du quartier le plus septentrional de la bourgade, le regard fixé sur le mur d'une blancheur aussi pisseuse qu'un névé.

L'intrus suscita rapidement de la jalousie. Qu'il fut le premier en sport, passe encore. Il avait appris à courir très vite pour échapper aux petits caïds de la cité qui confondaient culture et homosexualité. Ils avaient tagué la médiathèque Pierre Dabret d'un PD, subtil équilibre entre inculture crasse et hommage urbain à l'immense écrivain. Ils rêvaient d'étancher leurs frustrations sur le matelas pourri d'une cave aménagée en penthouse troglodytique. Qu'il excellât dans l'ensemble des matières était un crime de lèse-majesté. Il préféra à la fin du 1er trimestre jeter l'éponge imbibée de leurs crachats méprisants.

À 40 ans, Kevin Préval s'était forgé un empire. L'avènement de l'internet avait été une bénédiction. Il avait très vite compris que ce support était une question d'opportunisme saupoudré de marketing. En moins de dix ans il s'était construit un empire dans l'accessoire fashion pour les burqas. Il avait saisi que derrière les masques imposés dans les banlieues se cachaient, dissimulant les fantasmes aux yeux des intégristes, les mêmes besoins de superficialité.

Ce n'est pas pour autant qu'il avait laissé tomber ses habitudes de moine-soldat. Après avoir quitté le collège, il s'était incarcéré dans sa piaule jusqu'à l'obtention de son bac en candidat libre, ne la quittant que pour se fournir en ouvrages à la bibliothèque. Il entra en prépa à Louis-Le-Grand. La donne avait changé. Les origines sociales étaient oubliées pour laisser place à une féroce compétition pour intégrer les institutions les plus illustres. La résilience fut sa meilleure alliée. Sauter un repas, passer des nuits blanches ou subir les humiliations – profs ou racaille, qu'importe – ne l'atteignaient pas.

Il l'avait reconnue par la photo dès qu'on lui remit son CV pour le poste de directeur financier. Il la convoqua pour un entretien. Il était serein, certain qu'elle l'avait totalement occulté. Il la laissa sortir son pipeau.  Ella avait tant de morgue qu'elle s'écouta parler durant quinze minutes sans, comme il s'y attendait, qu'il n'eut à ouvrir la bouche.

Il tira calmement d'un tiroir un livre et lui tendit avec pour seul commentaire : « Ce n'est pas l'envie de vous dire d'aller vous faire mettre chez les Grecs ou chez les Papous qui me manque. Mais il me semble que vous préférez les Vikings. Voici la dernière édition du Lonely Planet. Profitez-en. »

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