Nourris moi de peur

lilyhamelin

A table, je craque

Et engloutis tout un repas

Une dose risible, pour quelqu'un comme toi

Une faute atroce, pour quelqu'un comme moi

"Mais tu déconnes ? Du riz, du pain et un yaourt, tu vas pas en faire tout un plat !"

Mais alors que ma bouche pêcheuse reste fermée, mon âme hurle à quel point je suis grosse, moche, que je mérite de mourir de faim.

"Tu sais que tu as un corps parfait ? Tu as pile l'IMC entre le surpoids et le sous poids. J'aimerais tellement être comme toi, tellement belle et parfaite..."

Être comme moi a un prix, sugar, lourd à payer. Pour un corps que tu envies, il y a l'incapacité de l'aimer. Il y a les larmes et la détresse d'être si dégoûtée par soi même. Il y a la brûlure acide de mon foie qui fait la gueule. Il y a l'entraînement intensif, jusqu'à ce que des points blancs dansent terriblement dans ma tête embrumée. Il y a les mensonges.

"J'ai mangé, promis ! Mais non je n'ai pas perdu tant que ça, mais non, je n'ai pas vomi mon repas. Laisse moi tranquille, ne t'inquiète pas."

Briser mon jeûne, manger, quelle horreur ! Je me trahis, et je me hais. J'aimerais tout rendre dans un flot infernal, acide, douloureux, jusqu'à cracher du sang. 

Les petites courbes arc en ciel, que je trace obsessionnellement sur mon cahier, ne sont pas fières de moi. 

"Regarde ça ! Semblent-elles dire. Deux jours où tu manges plus de 200 calories, grosse vache ! Regarde ! Tu as repris un centimètre de tour de hanche ! Tu avais pourtant atteint ton objectif ! Tu n'as plus qu'à tout recommencer, sale baleine ! Fais plus d'abdos ! Plus de pompes ! Mange moins, jeûne plus longtemps, prends des douches plus froides, plus longues, résiste ! Comment veux-tu arriver à la perfection un jour si tu n'as aucune volonté !"

Et en larmes, gémissante, je reprends l'exercice malgré tout mon corps qui me fait mal. Je reprends ma famine malgré mon estomac si douloureux. Je repasse le jet d'eau glacé encore une fois sur ma poitrine, et sur ses cicatrices. Maigrir, maigrir, bordel je dois maigrir ! 

Et je me souviens

De cette assiette de riz

De ce yaourt

De ce morceau de pain

Et je me hais de les avoir laissés entrer dans mon corps.

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