La Douleur Qui La Ronge #8 - Les Moleskines - Dans Paris

dyonisos

Carnet de voyage numero huit Bibliothèque François Mitterrand #LaDouleurQuiLaRonge

Ma mère va mourir. Je suis dans la ligne 6, à l'endroit où la rame sort des souterrains morbides et bondit dans le ciel de Paris. Ma mère au téléphone. Un vendredi, de ceux qui font plaisir, les vendredis lumineux, la perspective des murges nocturnes dans un club. Ma mère sort de l'hôpital, la voix chevrottante. J'ai ma sacoche d'homme d'affaires dans la main droite, la serre fort dans mes poings crispés. Ma mère, forte, lumineuse: je sens alors sa main trembler et ses yeux fermés. Le vrombissement des roues sur les rails me fait serrer les dents dans le wagon bondé. Ma mère me pose le diagnostic: le pancréas. Je vois les rires des autres, les conversations insensées et insipides du commencement du week-end. Ma mère est dans le Sud Ouest, loin, très loin de moi, avec mon père qui sait déjà qu'il sera veuf. Quand le mot cancer est prononcé, le deuil commence, la perspective d'un futur sombre et du temps qui fuit. Ma mère fait les promesses des condamnés. J'ai envie de chialer dans ce métro de merde, de prendre une once de ma douleur et de l'injecter dans chacun des idiots bien portants à portée de main, qui rient à gorge déployée et qui se protègent des malheurs des autres. Comme si c'était contagieux. Ma mère me dit qu'elle va me rappeler. Je place le téléphone dans ma poche de costume, baisse la tête pour cacher mes yeux humides et la grimace de douleur qui me déchire le visage.

Ma mère est désormais une ombre derrière moi, elle projette hors de moi, une tristesse qui se lit dans mes yeux et que je ne peux faire taire. Elle a une place sans commune mesure dans mon cerveau, comme un ange logé dans mon hypothalamus.

Depuis sa mort, les Moleskines reçoivent une encre acide qui intègre l'injustice et le hasard du destin.

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Carnet de voyage numero neuf - Porte Dorée #LeBeauEtLeMoche

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