Palo Alto

Marc Laroche

Une toponymie rêvée...


"Et toi, où tu en es ?

-Où j'en suis sur quel plan ? professionnel, affectif, artistique ?

-Tous.

-Tu veux savoir ? Affectivement, c'est pas la joie; à toi je vais pas raconter de salades: depuis qu'Evelyne est partie, j'ai couché trois fois, sur presque un an… je saurais même plus te dire comment elles s'appelaient ni quel visage elles avaient… jamais revues… 

Professionnellement, bon, tu connais le naufrage de l'Éducation Nationale et tu connais même les noms des naufrageurs…

Tiens, cette année j'ai des 1ères com; tu veux faire rédiger des dissertations littéraires à des élèves qui ne maîtrisent rien ? Ceci étant, j'entretiens de bonnes relations avec ces élèves-là; ils voient bien que je travaille beaucoup pour eux et que les notes désastreuses qu'ils obtiennent ne sont pas pour les saquer; ils ont d'ailleurs pleinement conscience d'être absolument en-dessous de ce qu'on attend d'eux, mais qu'est-ce qu'ils peuvent faire ? Et moi, qu'est-ce que je peux faire pour limiter le désastre?

-Et tes textes personnels ?

-Pas le temps, et surtout plus envie. Ou sous forme de velléités: l'autre nuit, après une préparation de cours, vers deux heures et demie, encore le cerveau en ébullition, au lieu d'aller me coucher, j'ai ouvert un tiroir de mon bureau; va savoir pourquoi. J'ai retrouvé les 30 feuillets d'un texte écrit voilà une douzaine d'années; un truc que j'avais complètement oublié. L'histoire d'un jeune, très brillant, qui au moment d'intégrer l'ENA part pour les États-Unis sur un coup de tête.

Je l'ai trouvé faible, ce texte ! mais faible ! Je comprends pourquoi il y a dix, douze ans, je l'ai abandonné. La seule chose qui avait dû vraiment m'intéresser, à cette époque, c'était la première phrase: "Bien qu'il eût réussi le concours d'entrée, il se passa d'ENA et s'esbigna en laissant tout en plan pour aller s'installer en Californie; là, au bout de trois semaines, il se retrouva, comme pour une destination inévitable, à Pasadena…" "passa d'ENA/ Pasadena", c'est un peu limite comme contenu... On tient pas tout un roman sur un jeu de mot pareil.

-Oui, mais je suppose qu'il y a autre chose dans ces trente pages, non ?

-Ouais, mais c'est un roman qui démarre mal; je vois très bien ce que je voulais faire en écrivant ce début, à l'époque: un roman sur la fascination non pas de l'Amérique mais des mots, des noms de l'Amérique, une sorte de monologue en forme de rêve éveillé sur la toponymie américaine...

Mais aujourd'hui encore, je suis bien incapable d'écrire ça; il faudrait être... Nathalie Sarraute… 

En fait je ne sais pas quoi mettre dans l'histoire de ce jeune gars, ça ne m'intéresse d'ailleurs pas qu'il y ait une intrigue qui raconte ceci ou cela; mais sans un minimum d'intrigue, comment faire surgir sa passion pour ces noms de lieu qui le font rêver, au point qu'il ait envie d'aller à Pasadena, à Ticonderoga, à  Los Alamos, à Palo Alto?

-C'est quoi Timachinroga ?

-Ticonderoga ? D'abord, pour moi, ça a été le nom bizarre d'un porte-avions américain chargé de récupérer des astronautes dans le Pacifique au retour de missions Apollo, au début des années 70. C'est un nom que j'ai entendu là, pour la première fois, lors d'un reportage à la télé. Un nom qui m'a paru tout drôle, un nom qui ne faisait pas américain. Et longtemps après, à cause de ce souvenir, j'ai eu envie que mon personnage s'intéresse à ce nom et qu'il cherche d'où il vient.

-Et tu le sais, toi, d'où il vient ?

-Oui, mais pas comme tu peux croire; enfin… je veux dire que la vie a de ces latences qui peuvent durer des décennies; et moi, je peux te dire que je n'ai pas du tout cherché, dans ces années des missions Apollo; c'était juste un truc qui s'est logé, malgré moi, dans le fatras de ma mémoire.

Faut dire aussi que maintenant tu es devant ton Mac, tu tapes une demande, et même si tu as mal orthographié ton mot, tu te retrouves en zéro secondes et des poussières avec des floppées de réponses à ta question; c'était pas aussi facile, avant; merci monsieur Youhou! et merci monsieur Gougle.

-Et alors, P'tit con des Raugas, c'est quoi ?

-TIconderoga. C'est justement le nom d'un lieu, un nom indien bien sûr.

-Et où il est ce bled ?

-Au nord de l'État de New York; c'est un ancien fort, qui s'appelait Fort Carillon.

-Carillon !?

-Eh oui, Carillon ! C'était un fort construit par les Français.

-Pendant la guerre d'indépendance ?

-Non, bien bien avant!

-Mais qu'est-ce que des Français foutaient dans l'État de New York ?

-Je te parle là de la "Nouvelle France". Tu sais que la Louisiane, à l'origine, était infiniment plus vaste que l'actuel État du Sud; c'était un immense territoire qui allait du golfe du Mexique au Canada. Et justement, on avait construit un verrou stratégique au sud de Québec, Fort Carillon. Et en 1758, un an avant la chute de Québec, Montcalm, je crois, a remporté là une grande victoire face aux Anglais.

Plus tard, après l'indépendance, ce fort s'est trouvé englobé dans le territoire de l'État de New York, et les Américains lui ont donné le nom iroquois de Ticonderoga.

-Et ton personnage, qu'est-ce que tu lui fais faire à Fort Carillon/Ticonderoga? Juste du tourisme ?

-Même pas ! Il n'en fait rien, il n'y va pas, puisqu'il est en Californie.

-Donc c'est seulement un nom qui le fait gamberger; mais comment tu racontes cette gamberge ? À quoi tu la rattaches ?

-Mon rêve c'est, comme je t'ai dit, une sorte de long monologue plein de considérations sur la vie, les gens, les choses, quelque chose un peu comme le soliloque de Marlowe dans Lord Jim, et puis par là-dessus, une mince, très mince, couche de pur récit, avec, finalement, très peu d'événements, complètement dilués dans le monologue.

-Ah oui ! Conrad, excusez du peu !...Et les autres noms de lieu ?

-Les autres noms qui font rêver mon pseudo-énarque, tu les connais: Los Alamos, c'est l'endroit du Nouveau Mexique où est née l'arme nucléaire, Alamogordo, le site de la première explosion, en juillet 1945. Tu notes que ce sont des mots d'espagnol, et qu'on retrouve dans plusieurs "alamo", qui veut dire "peuplier": "les peupliers" ou "gros peuplier".

-Et le fort Alamo, c'est donc le fort du peuplier ?

-Oui, mais en fait de fort, c'était, en 1836, une ancienne mission espagnole où s'étaient retranchés les Texans indépendantistes; on le visite aujourd'hui au centre de la ville de San Antonio; j'ai longtemps cru que c'était dans la ville de Houston, mais non, c'est à San Antonio.

-Et Palo Alto ?

-Ah ! Palo Alto ! Peut-être le nom qui le fait le plus rêver, mon énarque. Mais là, il y va, parce que c'est en Californie, que c'est dans les environs de San Francisco, et comme il a été bercé par "la maison bleue adossée à la colline…", ça lui parle.

-Est-ce qu'il cherche à aller à l'université de Stanford ?

-Pas "de Stanford", simplement "Stanford"; c'est le nom du fondateur, pas d'une localité; la localité, c'est justement Palo Alto.

-Et en espagnol, qu'est-ce que ça veut dire, Palo Alto ?

-Il est encore question de bois: "palo" c'est un poteau, un mât, un poteau élevé, mais c'est peut-être un "grand arbre". En fait je ne sais pas. Disons que mon énarque ne sait pas.

-Et en fin de compte, qu'est-ce que tu lui fais faire à Palo Alto ?

-Je lui fais reprendre ses études, et, bien sûr il devient étudiant de René Girard et de Michel Serres, nos deux Français qui enseignent à Stanford.

-Ah, Michel Serres, je ne savais pas.

-Quoi, tu n'as pas vu ce reportage, il y a des années, où Michel Serres fait visiter le campus à Bernard Pivot ? Il y a un moment formidable: Serres montre à Pivot un bâtiment élevé, dans le style des années 20 et explique, en se marrant, avec son bel accent d'Agen:

"C'est une bibliothèque construite grâce à un legs du président Hoover, qui avait été étudiant ici; pour cette raison on a l'habitude de l'appeler "la dernière érection du président Hoover"."

-Mais c'est vachement bien, tout ce que tu me racontes, là; il faut que tu le reprennes, ce texte, que tu le fasses aboutir !

-Peut-être, mais tu sais, tout ce que je pourrai jamais écrire, moi, ça ne pourra pas aboutir, comme tu dis, à l'érection… d'une bien grande bibliothèque."

  • Un très bel acte manqué

    · Ago almost 6 years ·
    Default user

    dianesophie

  • Super texte avec une mise en abyme réussie ! On se laisse aller très naturellement au dialogue que développent les deux protagonistes. Et j'aime aussi ce personnage sensible aux noms. Une façon bien originale d'évoquer les Etats-Unis. Merci !

    · Ago almost 6 years ·
    1769087351450 iaymvv16 l

    luz-and-melancholy

Report this text