Pigalle 1930

hectorvugo

Soir d’avril 1930 à Pigalle j’avais 20 ans.  J’étais coursier pour un truand corse. Chaque soir il descendait chez Madame Bérénice, il me demandait de l’accompagner. Lui s’acoquinait à l’étage avec Mathilde. Moi dans la chambre d’à côté je profitais des bienfaits de Josée. Elle avait la fâcheuse manie d’ouvrir sa fenêtre en grand et  brailler son plaisir. Aussi la place  entendait la jouisseuse chanter. Le tramway  s’arrêtait, la foule, les putes  restaient prostrées devant l’hôtel. Les soirs où Josée s’éclaircissait la voix, on dénombrait des retards au Moulin rouge, au Rat Mort, au Monico.

Ce soir là je la quittai plus tard, le patron ayant discuté avec Madame Bérénice, une histoire de dettes à régler.  Elle lui remit une enveloppe avec de l’argent, beaucoup d’argent. Il valait mieux ne pas traîner dans les rues avec une somme pareille. Car les mauvaises rencontres étaient nombreuses, les bonnes aussi. Le quartier brillait par sa mixité. Pigalle c’était comme au régiment, il y avait de tout. On était heureux de se mélanger avec la canaille, les artistes, les gens du peuple. Le monde était là, tolérant, beuglant, s’invectivant.

Je n’avais pas le temps pour moi, j’étais en mission. Je devais remettre la fameuse enveloppe à Tony les grosses olives. Il m’attendait au Tahiti, un bar à la clientèle variable.

Je traversai  la rue, je  fis la sourde oreille devant les appels aux désirs de ces dames  des trottoirs, lesquelles criaient  des slogans ne donnant pas  place à l’équivoque. Les morues occupaient le marché, les harengs stationnaient en bancs entiers, frétillant de leurs queues comme pour vérifier si leurs tuyauteries réagissaient encore. Peu de ces tapines étaient belles mais beaucoup avaient la générosité des formes, l’humanité bien placée et l’oreille tout aussi aimante que leur langue. Bavardes et caressantes.

Pas comme le videur du Tahiti que l’on surnommait Tino Rossi. Je n’ai jamais su pourquoi il avait hérité de ce sobriquet là. Il ressemblait plus à un bagnard balafré. Vous montriez pattes blanches et vous vous retrouviez dans ce sous sol. Entre les volutes des cigarettes vous aperceviez la pourriture du monde et la quintessence de ce qu’il faisait de mieux.

Je dis le mot magique : «  je viens de la part de Dominique ».  Tony les grosses olives arriva et prit le pli.  J’avais fait mon boulot, place à la fête. On m’ouvrit la porte.  Mes yeux picotèrent,  les voix masculines et  féminines me parvinrent, la musique aussi, des mélodies de négres, des notes américaines. Au bar il y avait une agitation incroyable. Elle était là belle, insolante, un peu garçonne avec les cheveux courts, la Joséphine, la Baker. Oui la danseuse du moulin rouge buvait un verre avec un homme tout aussi connu qu’elle. Un barbu verbe et coude hauts, un certain Ernest H. Vous me croyez si vous voulez  je lui ai cassé la gueule pour coucher avec elle. Un gars a dessiné la scène : Pablo Picasso.

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