pop !

Marie Eve Brassard

C’était une journée idéale. Une journée d’été où l’envie de faire la fête est aussi brûlante que les rayons d’un soleil trop rare. Une journée idéale pour s’amuser, pour boire et manger, en bonne compagnie. Une journée idéale pour souligner le 35e anniversaire de Eve. Avec six mois de retard. La date exacte était le 5 février mais ce jour-là notre chère amie, trop prise par un contrat impossible, avait préféré oublier son anniversaire. Et nous l’avions oublié avec elle en promettant de se reprendre.  C’est donc aujourd’hui que la fête avait lieu. 

Nous avions convoqué toute la gang pour un souper-surprise à la maison. L’arrivée était prévue à 19h. Dans trois heures. Véronique et moi n’avions jamais couru aussi vite sur la rue St-Denis, bousculant les ballades trop lentes d’un samedi tranquille à la recherche du cadeau idéal. J’étais convaincue qu’on devait lui offrir une robe. Elle penchait plutôt pour un sac à main.

-       Celui-là est parfait.

-       T’es sûre ?

Je le trouvais beaucoup trop pratique. Beaucoup trop gros. Beaucoup trop beige. Mais elle connaissait Eve mieux que moi. Et dans trois heures, tout le monde arriverait. Et on devait encore acheter la bouffe. Et l’alcool. Et les ballons. Et il fallait décorer. Et faire le gâteau. Nous avions un léger retard mais étions confiante d’y arriver. Peut-être un peu trop confiante… On n’arrivait même pas à  s’entendre sur un putain de cadeau.

-       Y fait tellement beau. Tu penses pas qu’on devrait appeler tout le monde et changer ça pour une terrasse dans un p’tit resto ?

-       Véro, il est 16h... Tu crois vraiment qu’on peut rejoindre vingt personnes et trouver une terrasse prête à nous accueillir ?

-       Hum… t’as peut-être raison… mais faut trouver le cadeau parce que la SAQ ferme à 17h.

Effectivement, la SAQ la plus proche fermait ses portes à 17h. Tout comme la charmante petite place où on voulait acheter des pâtes fraîches. Sans parler des boutiques.

-       Ok. On prend la sacoche.

-       Oui mais tu ne l’aimes pas.

-       Tu l’aimes toi ?

-       Ben là… tu me fais douter…

-       Tu la trouves belle. Tu dis qu’elle ressemble à Eve. Elle est dans nos prix. On est légèrement en retard. Je pense qu’on s’en fout pas mal que je l’aime ou non.

-       On prend la sacoche.

Paye la sacoche. Traverse au magasin d’à côté pour acheter une carte, un sac-cadeau, des ballounes, des flûtes, des chapeaux et des guirlandes.  Coure jusqu’à la voiture. Stationne en double devant la SAQ. Achète trois bouteilles de bulles. Ramasse le ticket de parking en sacrant. Arrive juste à temps pour les pâtes. Ouf. Un saut à l’épicerie pour acheter des chips et une boîte de mélange à gâteau Duncan Hines, le préféré de notre amie. Et le tour était joué. On pouvait enfin respirer. 

-       Le mousseux va tellement être bon. Tu penses qu’on peut déboucher une bouteille avant que tout le monde arrive ?

-       Je pense qu’on va l’avoir bien mérité.

À 17h30, on garait la voiture devant chez moi. Il y avait trop de sacs mais ni l’une ni l’autre n’avions envie de faire deux voyages.

-       On va prendre l’ascenseur.

Au prix qu’il me coûtait en frais de condo, aussi bien l’utiliser. Appuie sur le bouton et attend. Et attend. L’impatience nous gagne. On regarde l’escalier. Puis nos sacs. Et on attend. C’est un peu long pour un immeuble de trois étages mais notre patience est récompensée. Ding. La porte s’ouvre. On s’entasse à l’intérieur avec nos sacs. Ding. La porte se referme. Et c’est tout. Rien. Il ne se passe plus rien. L’ascenseur ne bouge pas. La porte n’ouvre plus. Tout est mort.

Heureusement, il y a un bouton urgence et une charmante dame, visiblement enchantée de travailler un samedi, daigne nous répondre après treize sonneries.

-       On est prise dans l’ascenseur.

-       Ok. Restez calme. Donnez-moi votre adresse et je vous envois quelqu’un.

Je lui dicte l’adresse.

-       C’est possible qu’il y ait un délai, on est samedi soir… mais on s’occupe de vous. Le plus important est de rester calme.

Rester calme. Ben oui. Pourquoi pas. Ce n’est pas elle qui reçoit vingt personnes à souper dans moins d’une heure. J’avais beau fouiller mon sac, impossible de trouver mon cellulaire. Et celui de Véro était mort depuis longtemps déjà…

On chiale pendant une dizaine de minutes. Et on en vient à la conclusion que ça ne sert à rien. Donc, on s’assoit parterre. Dire qu’on s’effondre serait plus juste. On s’effondre parterre, à travers les sacs. Complètement découragée.

-       Qu’est-ce qu’on fait ?

-       Aucune idée. On peut pas faire grand chose. Mais quand on va sortir d’ici, le mousseux va tellement être bon…

Silence.

-       Est-ce que tu penses la même chose que moi ?

-       Quelques petites gorgées pour nous détendre ?

-       Oh yeah ! Anyway, au point où on en est.

Elle sort donc une bouteille de mousseux et POP ! Il est un peu tiède mais wow. Un délice. Pour le palais et pour l’esprit.

Vers la moitié de la bouteille, nous n’avons toujours pas de nouvelles de la petite dame sympathique. Ni d’un réparateur quelconque. Les invités vont arriver d’une minute à l’autre et il n’y a personne pour les accueillir.

-       Peut-être qu’on pourrait prendre de l’avance pis emballer le cadeau ?

-       Bonne idée. J’ai même sûrement un stylo pour signer la carte.

-       Parfait.

On a besoin de se changer les idées. On a besoin d’oublier qu’il commence à faire drôlement chaud. Et ça fera ça de moins à faire si un jour on sort d’ici.

-       Penses-tu qu’on manquerait d’air si on gonflait les ballounes ici ? Une autre chose qui serait faite…

-       Ben… on peut essayer pis commencer avec 2-3. On va voir si on a l’impression de manquer d’air… J’ai faim. J’ouvrirais un sac de chips ?

La tête commençait à me tourner. Mais je n’étais pas en mesure de dire si c’était dû à l’angoisse, à un manque d’oxygène, à la faim ou aux bulles. Peut-être un mélange de tout ça. Heureusement que nous n’étions pas claustrophobe. Pas encore.

Après environ deux heures prisonnières de l’ascenseur, le cadeau était emballé. La carte signée. Les ballons gonflés. Nous avions dévoré le premier sac de chips et nous étions un peu saoules. Assez saoules pour avoir la bonne idée de déboucher une autre bouteille.

POP ! Avez-vous déjà ouvert une bouteille de bulles dans un ascenseur ? Le son est magnifique.

Je ne pensais presque plus aux invités qui s’étaient sûrement cognés le nez contre la porte. Je ne pensais plus à Eve qui n’aurait pas d’anniversaire ce soir. Je ne pensais même plus à la sacoche beige. Je ne pensais qu’à respirer. Essayer d’oublier qu’il faisait trop chaud et que la ventilation était inexistante.

-       Ouf. Je sue à grosse goutte. Tu serais traumatisée si j’enlevais mon chandail et que je me mettais en brassière quelques minutes ?

-       Ben non. Ça fait assez longtemps qu’on se connaît. J’vais faire ça moi aussi !

Notre tête tournait et on riait. Trop saoules pour paniquer. Trop saoules et en brassière.  

-       Y’a quelqu’un là-d’dans ?

-       Ouuuiiiiiii !!!!! On est là !!!!!

Enfin ! Le réparateur. Quelqu’un pour nous sortir de là avant qu’il n’y ait plus de mousseux.

-       Tenez bon. J’en ai pour quelques minutes !

On s’est regardé et on a éclaté de rire. Trop étourdie pour se lever. Trop étourdie pour même pour se rhabiller. La situation était ridicule. Nous étions assises, à travers une douzaine de ballounes. Véro avait une guirlande autour du cou, un chapeau en carton sur la tête et moi je tenais la deuxième bouteille, vide elle aussi.

C’est à ce moment que la porte s’est ouverte et qu’on a aperçu le réparateur. Le plus beau réparateur d’ascenseur qu’on n’avait jamais vu. Et il n’était pas seul. Derrière lui, se trouvait Eve. Et tous les invités.

-       SURPRISE !

Nous restions là, assises parterre à moitié nue, à rire en regardant tout le monde. Tout le monde et le réparateur.

Eux étaient à jeun. Affamés. Et prêts à faire la fête. Nous, un peu moins. Ils ont ramassé les sacs, les ballons, les bouteilles vides et nous ont aidés à marcher jusqu’à l’intérieur.  La fête a bel et bien eu lieu. Pendant que Véro dormait sur mon lit et que j’étais pliée en deux au-dessus du bol de toilette.

La fête a bel et bien eu lieu. Sans nous. Mais avec un invité surprise. Le sublime réparateur d’ascenseur, qui avait fini son shift.

On n’a pas vu la réaction de Eve quand elle a déballé sa sacoche. On ne l’a pas vu car on dormait. Et on n’a pas vu sa tête non plus quand le réparateur l’a embrassé et lui a demandé son numéro de téléphone. On ne l’a pas vu. On dormait.

BONNE FÊTE !

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