Pourquoi je n'ai jamais été aux putes

vincb

Il était presque midi. C'était l'heure qu'il avait choisi pour me faire visiter Pigalle. Personnellement, j'aurais préféré découvrir ce quartier by night. Mais mon guide, un copain de fac dont les grands-parents habitaient Neuilly, avait choisi de me le faire voir de jour. Il tenait plutôt à me faire découvrir le Fouquet's, autre endroit mythique. Avec le recul, ce détail me fait sourire.
Quoiqu'il en soit, même à la mi-journée, il y avait des rabatteurs devant les cabarets. Forcément le premier nous a accosté. Moi, ça m'a amusé. Lui moins. J'ai négocié l'entrée : le prix d'une conso dans un bar.
Monsieur a fait son blasé, celui qui a déjà goûté aux nuits folles. Sauf que moi, j'étais attiré par l'inconnu, le mystère, la face cachée, le côté sombre.
Au dire du baratineur, vu le prix et la qualité du spectacle, mon pote n'a pu me refuser l'entrée. Nous avons donc pénétré dans cette antre à peine éclairée. Je ne me rappelle que d'un seul client, attablé avec un seau à champagne, regardant le désolant spectacle d'une stripteaseuse décharnée se trémoussant mollement.

Nous nous sommes assis. J'étais conquis par l'ambiance. Ça puait la misère sexuelle et l'arnaque. Un régal ! Mon ami ronchonnait à côté de moi. Je l'ai rassuré, lui disant que je n'avais pas l'intention de m'éterniser, que j'avais vu ce qu'il y a à voir, et que ce chapitre de notre séjour serait bientôt clos.

Avec nos consommations sont arrivées deux hôtesses. Elles se sont assises chacune de part et d'autre. La mienne m'a demandé si j'avais envie de compagnie. J'ai décliné l'offre.
Elle m'a demandé si j'acceptais tout de même de lui payer un verre ?
Je lui ai répondu que bien qu'il y ait écrit touriste sur mon front, je n'étais pas une buse.
Mon pote, soit-disant dandy, qui aurait dû connaitre parfaitement les us et coutumes, n'a refusé ni la compagnie, ni la consommation, quand bien même je lui balançais de violents coups de genoux sous la table.
Tandis qu'en tant que brave étudiant en sociologie, il dispensait un cours magistral d'urbanisme à une pute, je me délectais du show pathétique qui n'aurait même pas réussi à faire bander un légionnaire en permission, découvrant à mon grand désarroi, que l'expression « filles de joie » a décidément perdu tout son panache.

Lorsque l'armoire à glace a déboulé avec la douloureuse, les évènements se sont soudain accélérés.

Mes yeux se sont écarquillés en voyant la note. Mon compagnon a blêmi et sorti son porte feuille. J'ai demandé si conformément à la législation en vigueur les tarifs étaient affichés. Le videur les a éclairés avec sa lampe de poche. Ils étaient bien indiqués, compagnie et cocktail exorbitant compris. L'espace d'un instant j'ai songé à attraper mon pigeon de copain par le bras et le tirer dehors, sauf qu'il avait déjà dégainé sa liasse de billets.

Pour le prix, nous aurions pu visiter l'étage. J'ai demandé s'il y aurait un autre péage ? Mon ami est sorti décolérer. Je l'ai suivi pour le consoler. Et je n'ai jamais été aux putes.

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