Prostituez-moi /Chapitre 1 - Play

alice--2

Ce matin-là , Virginie observe la ville se réveiller tendrement. Cette impression farouche que c'est son sourire à elle qui illumine cette merveilleuse journée. Les enfants rient à pleines dents , les vieux se réjouissent en racontant qu'un tel a vu untel faire du gringue à la vieille mégère d'en face. Les adolescents en mal d'amour se lovent les uns contre les autres et s'embrassent à pleines bouches. La rue se remplit de toute part , et enfin elle reprend vie.

Elle allume une clope, s'est toujours trouvée fascinante de la façon qu'elle a de faire claquer son Zippo contre ses jambes. Ca lui donne un air de mec, femme d'un autre genre. L’impression un peu dérangeante qu'elle aurait préféré une queue entre ses cuisses , et avoir cette sorte de pouvoir indéfinissable qu’ont les hommes de toute époque.

Elle aspire la fumée à grandes bouffées en s'appliquant à en recracher le moins possible. Autant meilleur que cet air pollué qui rentre chaque fois avec difficulté en elle, viol disculpé, elle n'y peut rien, l'oxygène est obligatoire.

Elle s’émerveille devant ce spectacle vivant , avec ces acteurs anonymes , ces personnages attachants qui jouent le rôle de leurs vies. Tellement sincères , tellement beaux. L’air pur de la petite ville et le monoxyde de carbone contenu dans les cigarettes remplissent ses poumons d'un voile protecteur et apaisant. Rien n’est plus beau qu’à cet instant.

Le rictus posé au coin de ses lèvres avait mis du temps à emménager , elle y pensait aussi souvent qu'elle le pouvait. Tel un film en super 8 , les imagés fixées des instants passés dansaient à l'intérieur de son encéphale vieillissant. Trente-sept ans , et demis.

Le suintement de tant d'années avaient cessé de refaire surface , tel un poison lui lapant l'esprit comme le ferait un chaton devant son bol de lait indigeste , elle ne cherchait plus à comprendre. Comme si ce n'était que de sa faute à elle , comme si personne n'y était jamais pour rien. Alors parfois la nuit s'emparait de ses pensées sibyllines  chaque soir tard , chaque matin tôt. À vomir de ne pas comprendre le pourquoi d'un quelconque comment.

Aujourd’hui ,  c’est jour de relâche , Virginie y avait songé toute la soirée de comment elle allait occuper cette sainte journée. Son client de la veille lui avait donné le cash nécessaire pour passer deux petites heures avec son corps à elle. Un habitué , un régulier , un tas de synonymes pour une flopée d’hommes qui consomment la sexualité , billets en main. Elle avait passé sa soirée à gémir , à lui crier  des « papa » . Les yeux révulsés , il profitait de cet espace de liberté pour lui demander ce qu’il fantasmait , ce qu’il lui foutait la gaule et l’excitait au plus haut point. Elle se répétait sans cesse , distinctement au fond de son esprit , que parfois ce qui est le moins douloureux est le plus difficile à supporter. Réplique d’un film qui l’avait secoué , comme quelque chose qui cogne violement au fond du ventre et qui ne demande qu’à sortir.

Etre pute , sans distinction.

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