Putréfaction

petisaintleu

L'hiver instaurait un silence de plomb. Dans une Berezina végétale, des feuilles jonchaient le sol.

On pouvait percevoir, par les âcres relents de l'humus, que la Faucheuse préparait déjà le renouveau. Sous le manteau immaculé, une armée d'amibes, des cohortes d'acariens et des légions d'étranges hères s'activaient.

Le cadavre d'une perdrix s'offrait en holocauste. Du grouillement vermiculaire de ses entrailles apparaîtrait la chrysalide annonciatrice d'une nouvelle érection.

Cachés sous la toison d'une mousse, des spermatophytes s'apprêtaient à ramener leurs grains de selles arrachés au complexe limoneux.

Un cerf s'approcha d'un îlot minéral. Sa langue râpeuse saisit une soupe de lichen. Il releva l'échine, le regard attiré vers l'orée du bois. Il pressentait qu'au-delà de la frondaison un univers s'ouvrait, privé de concentration. La terre mise à nu subissait les morsures du vent qui tatouait d'une empreinte glaciale de maigres sillons, ultimes bastions susceptibles d'accueillir la vie.

Il hésitait entre la peste au pelage brun de la meute qui le pourchassait depuis la veille et la plaine qui, si elle le mettait à découvert, lui ouvrait la possibilité d'une illusion.

Arrivé au milieu du champ, il s'immobilisa. Au loin, il devinait que les heurts avec les loups seraient bientôt comptés à coups de crocs et de griffes. Mais ce n'était pas la peur qui le faisait fuir. C'était son instinct de survie. Il savait qu'au printemps il serait le dominant. Il se devait de résister pour témoigner de sa virilité et saillir pour perpétrer.

C'est ce qu'il humât aux limites de l'étendue qui l'arrêta net. Il fut parcouru d'un frisson incontrôlable.

 

Il avait franchi la troisième ligne de barbelés à la faveur d'une coupure de courant. Les groupes électrogènes d'appoint étaient hors d'usage, frigorifiés. S'il atteignait la forêt, il aurait une ultime chance de rencontrer un groupe de partisans, encore heureux s'ils accueillaient un juif.

Il fallait faire vite. La neige recouverte de cendres trahissait son évasion. Ses traqueurs n'auraient même pas à se donner la peine d'amener les chiens. Ses traces étaient visibles comme un nez au milieu de la figure, le signe distinctif.

Il avait parcouru une distance suffisante pour que les cheminées ne portent plus leur ombre quand il entendit un souffle rauque. Depuis une éternité, il n'avait croisé que des hommes perdus dont les mots n'étaient que cris, plaintes et supplications. La bête ne s'enfuit pas au contact du spectre. Elle se laissa caresser et colla ses naseaux sur le torse recouvert d'un tissu zébré.

 

Lorsque les troupes de la 100e division du général Krasavine pénétrèrent dans Auschwitz, les soldats qui pourtant avaient croisé les charniers ukrainiens pleuraient comme des gamins. Ces hommes de vingt ans, endurcis par des mois de combats, geignaient en appelant leur mère. En entrant dans les baraquements, l'odeur de leurs vomissures ne parvenait pas à recouvrir celles des corps en décomposition maculés d'excréments. Certains bougeaient encore, défiant les lois de la gravité des lieux par de ridicules pantomimes. Dans cet univers de comptes de faits de l'indicible horreur, on entendit le bruit de sabots qui franchissaient le sinistre porche. Du brouillard surgit un cavalier au costume rayé chevauchant un ongulé couronné de cors que n'aurait pas négligé ce prédateur de Göring.

Il se raconte encore qu'en se perdant dans les massifs de bouleaux il est possible de croiser d'étranges équipages auréolés d'une gaze de mystère. Le premier s'enfuit ventre à terre, poursuivi par des hommes rehaussés d'une casquette à tête de mort et tenant en laisse des cerbères. Quand le silence retombe, il ne reste que le bruissement des feuilles offertes aux cycles carnassiers du panthéisme.

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