Redondance

coob

Ce texte a été écrit dans le cadre du club d'écriture Extraction-Désenfumage #6. Le sujet donné était le suivant: " Rien de très très bon ni de très très mauvais ne dure jamais très très longtemps." Douglas Copland, Génération X

Redondance

J'ai vraiment envie de devenir écrivain, mais je ne sais pas trop comment m'y prendre.

Queneau dit que c'est en écrivant qu'on devient écriveron, mais en écrivant quoi ? Et avec qui ? Au lycée encore, c'était facile, la prof de français nous donnait des sujets imposés. Mais après ? A la fac, on nous demande juste de pondre des dissertations sur tout et le reste. Thèse antithèse synthèse. Mais où est la créativité dans tout ça ?

J'ai cherché des bonnes adresses sur Internet mais on est en France, et, contrairement aux Etats-Unis où la moindre université du bout du bout propose un cours d'écriture créative avec un écrivain à résidence, ici, nada . Alors, au pays du Canon Littéraire et de l'Académie Française, point de salut pour le péquin moyen qui rêve d'affuter sa plume en bonne compagnie.

Ce qu'il me faudrait vraiment c'est une bande de copains bienveillants, un peu potaches, avec qui faire des gammes sur des sujets donnés, loufoques si possible. Mais là encore, on est en France, les gens de mon âge sont sérieux, ils ont des responsabilités, et surtout pas le temps de s'amuser avec des futilités. Quant aux jeunes … je ne sais rien d'eux. Ils doivent passe leur temps à se droguer, mais sûrement pas à rêver d'écrire.

Après des années de non-création vraiment douloureuse, je me suis donc décidé pour un cours du soir dispensé par un auteur à faible portée. D'ailleurs je ferais mieux de me concentrer, il est en train de rendre les copies.

- Paul, votre conclusion … Ca ne va pas. On ne peut pas répéter « très » comme ça six fois de suite dans la même phrase.

Mr Bobaux réfléchit, il essaie de trouver les termes appropriés pour ne pas me blesser.


- C'est une redondance.

Je hoche la tête, muet.

- J'insiste, et le conseil est valable pour tout le groupe : les mots sont forts par eux-mêmes, ils n'ont pas besoin d'être répétés pour être entendus. Elaguez le superflu, éliminez les participes présents, les adverbes que vous multipliez pour vous rassurer. Mais surtout, surtout, évitez les REDONDANCES.

Il me tend ma copie. La note que j'avais espérée, divisée par deux.

- Vous ferez mieux la prochaine fois, Paul. Courage.

Je le regarde s'approcher de Justine, son visage s'illumine. Il la complimente, elle a su trouver le ton, le rythme. Elle rosit, baisse la tête, remet sa mèche derrière son oreille avec grâce.

Elle a su éviter les redondances, elle.

Redondance. Redondance. Redondance.

Malgré l 'anathème, j'aime ce mot. Il m'évoque mon enfance. La ferme de mes grands-parents au bord de la rivière.

Heureux, don, bedon, bidon, bombance, danse, panse, transe.

Heureux, surtout. Je vois un gros édredon moelleux, tous les cousins serrés dessous, et ma grand-mère qui entonnait «  Cher petit oreiller, comme on dort bien sur toi … » et nous, en choeur, religieusement, à voix basse : « quand on a peur du vent, du loup, de la tempête ... » Elle se penchait alors pour nous embrasser un à un, le parfum de ses cheveux dénoués pour la nuit. Le reflet de la lune sur leur blancheur de neige .

Elle perdait la vue, notre petite mémé, mais on ne s'en rendait pas compte, tout à nos jeux et à nos blagues.

Elle nous réclamait à chaque vacances, tous les six.

Bedon, bidon, bombance, panse. Les veillées au coin du feu, le cylindre percé pour faire griller les châtaignes qu'on tournait à tour de rôle au-dessus de la flamme. Les soupes au lard bien épaisses après une journée passée à gambader dehors. Les quiches, les tourtes, les tartes. Les confitures au mois d'août, les cochons grillés l'été, au coude à coude le long de tablées immenses, les rires, les chants, les tontons facétieux.

Danse, transe, quand on réveillait les vieux 45 tours de nos parents : Jeanne Mas, En rouge et noir, Desireless, Voyage, voyage, Axel Bauer, Cargo de nuit

Nous tous torse-nus, ondulants, en sueur, enroulés dans des boas aux couleurs criardes. Les cousines qui hurlaient les paroles, se mélangeaient, n'en comprenaient pas la moitié.

La première fois que j'ai entendu le mot « don » fut aussi la première fois qu'un adulte m'a parlé sérieusement. C'était dans la cuisine. Mémé nous préparait toujours des tartines de pain-beurre le matin, tellement qu'elles faisaient tout le tour de la table. Je me souviens d'un jour où je m'étais réveillé avant les autres, j'étais seul avec elle et je lui avais lu le poème que j'avais écrit la veille. Elle était debout près de la fenêtre, son bol de café à la main. A la fin de ma lecture, elle m'avait regardé en silence, puis elle avait posé son bol sur l'évier délicatement, et elle m'avait dit « Viens près de moi. » J'avais onze ou douze ans mais j'étais déjà presque aussi grand qu'elle, j'avais trouvé ça bizarre qu'elle me demande de me lever mais je l'aimais tellement, mémé, je ne lui aurais jamais dit non.

Je me tenais devant elle, dans la lumière. Elle avait les yeux très bleus, presque délavés, des traits réguliers, et malgré ses rides, je me suis dit qu'elle avait dû être très belle. Elle m'a caressé le visage tout doucement et elle m'a dit d'une voix que je ne lui connaissais pas : «  Tu as un don, Paul, et je suis fière de toi. Cultive-le. Ne te laisse pas impressionner par les gens qui te diront le contraire. »

Elle savait que je rencontrerais des monsieur Bobaux, avec des petites mains blanches et des petites barbes bien taillées, qui n'aiment pas les redondances ni les participes présents.

Mais moi   J' E C R I S     C E    Q U E    J E    V  E  U  X

N'est-ce pas le propre de l'écriture ? Cette liberté infinie. Cette absence totale de contraintes. Page blanche = carte blanche.

       Je                                                                 Monsieur

                 suis                                           libre,

                      très                           très

                            très             très                            C'est mémé qui l'a dit.

                                    très

  • superbe

    · Ago about 10 years ·
    150x150 000000 80 0 0

    bernichou

  • j'aime beaucoup ton texte . J'étais dans la cuisine avec ma mémé à moi et ses tartines au beurre salé.

    · Ago about 10 years ·
    Img 4806 orig

    la-vie-en-rose

  • J'aime beaucoup beaucoup... et... OH QUE OUI, soyons libres et surtout ne soyons pas frustrés comme Mr Bobohohoh !!! ;)

    · Ago about 10 years ·
    Ange

    Apolline

  • On ne pouvait pas dire mieux! Beau texte.
    J'allais dire que tu t'étais un peu éloigné du sujet donné... Mais...
    Je suis de l'école de Mémé, pas de celle de Bobaux...
    Définitivement. (Tiens! Un adverbe dans sa face, à Bobaux!)

    · Ago about 10 years ·
    Un inconnu v%c3%aatu de noir qui me ressemblait comme un fr%c3%a8re

    Frédéric Clément

Report this text