Renouveau

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Renouveau

Samedi 1er décembre 2012

Martin se réveille à 6h00 du matin, comme quasiment tous les matins. Il quitte son lit bien chaud et s’habille rapidement, descend l’escalier, se couvre d’un manteau épais, et ouvre la porte d’entrée. La bise glaciale qui souffle ce matin s’insinue dans la maison. Il sort dehors et referme la porte rapidement. Il traverse la cour enneigée et rejoint l’étable. Malgré les nombreuses épaisseurs dont il s’est vêtu, le froid le mord. Il traverse la cour rapidement. A chacune de ses expirations, de  grandes volutes se forment. Il entre dans l’étable et conduit son troupeau de vaches vers la salle de stabulation pour la traite quotidienne. Il répète ce rituel depuis de nombreuses années, sans montrer aucune lassitude, avec quelques variantes selon les saisons : en été, les vaches restent au pré la nuit, ce qui n’est plus le cas depuis quelques semaines, depuis que l’hiver s’est installé dans la campagne franc-comtoise.

Une fois la traite terminée, et les vaches reconduites à l’étable, il se dirige vers le hangar pour récupérer deux ou trois grosses bûches de bois. Arrivé devant la porte d’entrée, il jette un coup d’œil rapide sur le thermomètre extérieur  accroché au mur : - 10°C. Une température habituelle en Franche-Comté l’hiver. Rentré chez lui, il enlève son manteau et s’attèle à l’allumage du feu. Quelques brindilles savamment disposées dans l’âtre de la cheminée, du papier journal, une allumette craquée et les flammes apparaissent. Il s’assoit dans un fauteuil près du feu et pense à ce qu’il va faire aujourd’hui. La journée va être longue. Par ce froid, aucun travail agricole extérieur n’est envisageable : la terre des champs est gelée, couverte par une bonne épaisseur de neige. Il ne peut que s’occuper de ses bêtes et régler tous ses problèmes de gestion de l’exploitation agricole.  Ou passer tranquillement la journée avec Hélène et Justine.

D’ailleurs, il les entend se déplacer à l’étage. Il quitte le salon et part préparer le petit-déjeuner dans la cuisine. Hélène est la première à le rejoindre, alors qu’il est  en train de faire couler le café. Elle s’approche dans son dos et le serre contre elle. Il se retourne alors, regarde la femme aux boucles blondes qui se tient devant lui comme s’il ne l’avait jamais vu, l’embrasse et caresse le ventre déjà bien rond. Elle en est à son cinquième mois de grossesse. Martin se penche et dit bonjour à son futur fils. Il est conscient du ridicule de la situation mais c’est un rituel qui s’est instauré peu à peu. Ils s’assoient tous deux à la table de la cuisine et commencent à prendre leur repas en discutant de la nouvelle chambre qu’ils doivent préparer pour l’arrivée du bébé. C’est alors que Justine les rejoint, deux poupées dans les bras. Justine a onze ans et est aussi blonde que sa mère. Elle embrasse ses parents et se met également à table, essayant de participer elle aussi à la conversation. Martin a l’impression qu’elle grandit plus rapidement chaque jour. Il a de plus en plus de mal à reconnaitre la petite fille qu’il tenait dans ses bras il y a encore quelques temps. Tous terminent leur repas. Puis, pendant que les filles s’occupent de la vaisselle, Martin monte à l’étage et va dans la salle de bains. Il se déshabille et se regarde dans le miroir. Il note l’apparition de nouveaux cheveux blancs. Sa barbe de trois jours présente aussi quelques poils blancs. Il vieillit. Il est un peu nostalgique de sa jeunesse et des excès qu’il pouvait se permettre alors, mais il s’avoue aussi que vieillir a du bon, permet d’acquérir une certaine quiétude et un certain recul face aux événements de la vie. Il se dit finalement qu’il ne regrette pas d’avoir trente-cinq ans. Il se glisse dans la cabine de douche et savoure ce moment d’intimité sous l’eau chaude.

Séché, habillé, il rejoint sa femme et sa fille dans le salon. Il discute avec Hélène au coin du feu, en buvant un mug de café, pendant que Justine joue avec ses poupées. Les parents se mettent d’accord sur le planning de la journée : ce matin, ce sera tâches administratives et comptables pour Martin et tâches ménagères pour Hélène, puis ils iront en ville cet après-midi pour faire quelques achats pour la chambre de leur fils.  Martin quitte donc sa femme et sa fille pour se s’installer à son bureau.

Une fois son mari parti, Hélène regarde sa fille en souriant puis fixe le foyer de la cheminée. Faut-il lui avouer ? Elle ne sait pas. Elle aime tant Martin. S’il apprend qu’elle a un doute sur sa paternité, il risque de les quitter, elle et sa fille. Pourquoi ? Mais pourquoi a-t-elle cédé aux avances de Julien ? Peut-être pour se prouver qu’elle peut encore séduire, qu’un homme peut encore la désirer. Elle regrette mais ne se sent pas coupable. C’était si agréable de sentir les regards insistants du jeune homme, de répondre avec une fausse timidité à ses sourires, de jouer à nouveau le jeu de la séduction. Elle ne voulait pas que cela aille plus loin. Mais c’est aller plus loin. Un jour de juillet, alors que Martin était absent toute la journée et qu’il avait confié les travaux agricoles à Julien, elle a cédé à ses pulsions et a rejoint l’ouvrier agricole dans la grange. Elle voulait lui apporter une bière pour qu’il se désaltère. Quand elle est entrée, il était occupé à ranger les ballots de foin. Elle l’a interpellé, lui a souri en lui montrant la bière. Il lui a rendu son sourire et a tout de suite compris. Il a lâché sa fourche, s’est approché d’elle, l’a tenu dans ses bras et l’a embrassé. Elle n’a opposé aucune résistance. C’était la première fois. Puis leur aventure a continué. Maintenant que la belle saison est passée et qu’il n’y a quasiment plus de travaux à la ferme, elle ne rencontre que rarement Julien. Celui-ci la presse alors de quitter Martin, lui demande de faire un test de paternité. Il est persuadé qu’il est le père de son enfant. Elle lui fait alors des promesses qu’elle n’a aucune intention de tenir. Car elle aime toujours Martin. Elle ne veut pas le perdre, ni détruire sa famille. Un cri la sort de ses réflexions.

Justine a poussé un cri de surprise, pas de douleur. Elle ne ressent que rarement la douleur. Elle voulait jouer à couper les bras et les jambes de ses poupées et à profiter de l’inattention de sa mère pour sortir le couteau récupéré tout à l’heure, lorsqu’elle faisait la vaisselle avec sa mère. Elle a voulu testé le tranchant de la lame sur son bras avant de s’attaquer aux poupées. Elle a été surprise de pouvoir couper aussi facilement sa peau. Elle regarde le sang couler de la plaie alors que sa mère se précipite pour la consoler. Justine sait qu’elle doit pleurer et qu’elle doit faire semblant d’avoir mal. Alors elle imagine que ses parents sont morts. Les larmes commencent à couler. Elle en rajoute en criant des « Maman » mais, pas trop cependant, car elle ne veut pas passer pour une geignarde. Hélène emmène sa fille à l’étage dans la salle de bains. Martin, alerté par les pleurs de Justine, l’a rejoint et lui embraye le pas dans les escaliers. Tous deux nettoient la plaie et consolent la jeune fille.

La matinée suit son cours. Après l’incident du couteau et une mise au point avec Justine, Hélène et Martin sont retournés vaquer à leurs occupations pendant que Justine boude car elle est consignée dans sa chambre. Au déjeuner, les parents lèvent la punition de la jeune fille. Le repas se passe dans la bonne humeur habituelle. Sitôt celui-ci fini, toute la famille monte dans la voiture familiale, un vieux break cinq portes, et file vers la ville, plus précisément vers le centre commercial. Ils font le tour des boutiques d’ameublement et de maternité pour acheter un landau, une poussette et une table à langer en kit. Hélène et Martin ont, en effet, revendu tout leur matériel de maternité lorsque Justine a grandi, la grossesse actuelle d’Hélène n’étant pas programmée à cette époque. Une fois les achats effectués et rangés dans la voiture, la famille décide de prendre un chocolat chaud dans un café du centre commercial. Ils regardent les gens passer devant la vitrine du café tout en discutant et en s’amusant. Un vieil homme s’arrête soudain devant eux, pose ses mains sur son cœur et s’écroule. La famille regarde la scène, interloquée. Puis Martin se précipite à l’extérieur pour aider le vieil homme tandis qu’Hélène sert Justine dans ses bras. Rapidement, Martin regarde sa femme et secoue la tête. Le vieil homme est mort. Justine s’agite car elle veut voir la mort de près. Hélène la retient et lui demande de se calmer. Lorsque les secours arrivent, Martin rejoint sa femme et sa fille. Ils quittent le café. Martin et Hélène pensent à leurs parents. Ceux-ci sont morts il y a quelques années déjà mais chaque décès leur rappelle ces moments douloureux. Ils rejoignent leur voiture et demande à Justine si elle a des questions. Justine n’en a pas car elle sait ce qu’est la mort et l’accepte comme un élément naturel et nécessaire. Sur le chemin du retour, ils ne disent rien.

Arrivés chez eux, ils déchargent la voiture et déposent ce qu’ils ont acheté dans la chambre du bébé. Justine s’enferme dans sa chambre, aux anges après cet épisode excitant. L’après-midi s’achève. Martin file traire ses vaches. Arrivé au champ, il constate que l’aînée du troupeau est étendue sur le sol de l’étable, morte. Il est plus troublé qu’il ne le voudrait, probablement à cause de ce qui s’est passé au centre commercial. Il devra appeler Julien pour transporter le corps à l’équarrissage demain. Il trait le reste du troupeau et rejoint sa femme à laquelle il annonce la perte. Hélène le rassure, ce n’est qu’une vache, cela arrive. Puis ils dînent et passent tranquillement la soirée devant la télévision. Avant de se coucher, Martin se brosse les dents en se regardant dans le miroir. Il plisse les yeux, approche son visage du miroir. Il est sûr qu’il n’avait pas cette petite ride au coin de son œil droit ce matin, et qu’il avait moins de cheveux blancs sur les tempes. Il repense à ce vieux qui est venu décéder devant eux, à cette vache retrouvée morte. Il termine de se brosser les dents, inquiet. Il se dit qu’il devient paranoïaque et hypocondriaque. Il sourit, se moque de lui-même. Puis il rejoint sa femme dans son lit. Justine, elle, sourit dans son lit. Elle rêve d’un monde nouveau.

Dimanche 2 décembre 2012

Martin se réveille à 6h00 et se lève aussitôt. Il a mal dormi. Il repense à la journée d’hier. Elle l’a plus bouleversé qu’il ne veut l’admettre. Dans la salle de bains, il vérifie que son visage n’a pas une nouvelle ride, que de nouveaux cheveux blancs n’ont pas fait leur apparition. Non, rien n’a changé. Il s’habille et descend l’escalier. Il ouvre la porte d’entrée après avoir mis son manteau. Il s’arrête, surpris. Il fait toujours froid mais moins qu’hier. Il regarde le thermomètre fixé près de la porte. Celui-ci indique -5°C. La météo d’hier soir annonçait un refroidissement. Ils se sont encore trompés. Lorsqu’il traverse la cour, une bise glaciale se lève, qui lui rappelle que l’hiver est  installé pour quelques mois encore. Dans l’étable, le corps de la vache morte est toujours étendu sur le sol. Il emmène le reste du troupeau à la salle de traite et installe les trayeuses.

Hélène ouvre les yeux. Elle reste allongée dans le noir. Quelque chose se trame. Elle le sent. Mais elle ne sait pas quoi. Elle caresse son ventre. Elle a l’impression qu’il a grossi depuis hier. C’est bizarre car elle n’avait jamais eu cette impression pendant la grossesse de Justine. Mais elle se rappelle le vieil adage : chaque grossesse est différente. Elle repense à Julien et à Martin. L’idéal serait un couple à trois. Elle sourit. Elle a des idées étranges quelquefois. Mais il est vrai que ce serait bien. Elle ne chasse pas l’idée et la garde dans un coin de sa tête. Puis elle se lève. Elle s’habille, passe dans la salle de bain. Le miroir lui renvoie l’image d’une femme un peu plus fatiguée que d’habitude, avec la peau qui commence à se détendre. Ce doit être la grossesse. Tout redeviendra comme avant dès que le bébé sera né. Elle note quelques cheveux blancs qui ont fait leur apparition. Puis elle descend préparer le petit déjeuner. Dans la cuisine, elle constate que les orchidées posées près de la fenêtre sont mortes. Elle est pourtant persuadée qu’elles étaient encore en fleurs hier. Peut-être pas finalement. Elle ne sait plus. Elle jette l’ancien filtre de la cafetière puis prépare du café frais.

Martin entre dans la maison alors que le café termine de couler. Il embrasse Hélène. Il a l’impression que son ventre a grossi depuis hier. Mais ce ne doit être qu’une impression. Il annonce à sa femme que les températures ont grimpé et va préparer le feu dans la cheminée pendant qu’Hélène monte réveiller Justine. Lorsqu’elles descendent l’escalier, Martin est en train d’appeler Julien pour qu’il l’aide à transférer le corps de la vache morte dans le van de la ferme. Il note inconsciemment que le visage de sa femme se crispe. Il raccroche et rejoint sa femme et sa fille déjà installées à la table de la cuisine. Ils doivent se dépêcher sinon ils seront en retard à la messe.

« Maman, c’est quoi l’apocalypse ?

- C’est un texte qui annonce la fin de notre monde et le début d’un nouveau monde.

- Pourquoi Monsieur le curé en a parlé ?

- Parce que c’est un texte de la bible.

- Pourquoi il a pas parlé de Noêl ?

- Il en parlera la semaine prochaine, je pense. Il a parlé de l’apocalypse aujourd’hui car des textes annoncent la fin du monde pour le 21 décembre 2012.

- On va tous mourir alors ?

- Mais non ma chérie. C’est juste une prophétie. Mais rien ne dit qu’elle va se produire.

- C’est quoi une prophétie ?

- C’est comme une vision du futur, mais rien ne dit que cette vision va se produire. »

A l’arrière de la voiture qui les reconduit à la maison, Justine se tait et médite les paroles de sa mère. Ses parents échangent un regard puis s’isolent chacun dans ses pensées.

Julien arrive en début d’après-midi. Il aime bien cette famille discrète. Il sait qu’ils ont peu d’amis et qu’ils n’ont plus de famille, ou ont coupé les ponts avec eux.  En tout cas, ils n’en parlent jamais. Il note qu’Hélène évite son regard. Il trouve que la grossesse l’embellit. Il est sûr que c’est son enfant. Il faut qu’elle fasse un test de paternité.  Il devrait parler de tout ça à Martin. Mais il n’ose pas car il l’estime, il ne veut pas perdre son amitié.  Rapidement, Martin et Julien quittent la maison et se dirigent vers l’étable. Tous deux s’arrêtent sur le seuil. Le corps de la vache morte est toujours là. Mais il n’est pas le seul. Trois autres vaches sont étendues, la langue pendante.

« Oh, mon Dieu ! Mais que se passe-t-il ?

- Une de tes vaches a dû attraper une maladie.

- Mais elles n’ont pas l’air malade.

- Peut-être un nouveau virus. En tout cas, on ferait mieux d’appeler le vétérinaire en urgence, non ?

- Oui, va l’appeler. Je reste ici. »

Julien court vers la maison en essayant de ne pas glisser sur la neige verglacée. Il y entre en trombe. Hélène pousse un cri de surprise. Soudain, elle a peur que Julien ait provoqué un « accident ». Elle craint pour la vie de Martin. Mais pourquoi pense-t-elle à cela ? Julien n’a jamais montré de signe de violence.

« Qu’est-ce qui se passe Julien ?

- Il y a d’autres vaches qui sont mortes. Il faut que j’appelle le vétérinaire en urgence.

- Oh non ! »

Pendant que Julien téléphone, Hélène réalise ce qui se passe.  S’ils perdent le troupeau, il ne faudra compter que sur son salaire, ce qui sera juste pour faire vivre une famille et préparer correctement l’arrivée du bébé. Justine, qui jouait dans le salon, s’approche de sa mère.

« C’est l’apocalypse.

- Mais non, ma chérie. C’est une maladie. Comme toi, les vaches peuvent tomber malades.

- Je te dis que c’est l’apocalypse qui commence. »

Julien, qui a entendu Justine, et Hélène se regardent puis fixent Justine. Celle-ci retourne à ses jeux, tranquillement, comme si de rien n’était.

Julien a rejoint Martin dans l’étable. Ils attendent le verdict du vétérinaire. Après auscultation des animaux, il annonce qu’il ne détecte aucun symptôme particulier. Il demande que les vaches mortes soient isolées. Il téléphonera aux services vétérinaires le lendemain pour qu’ils viennent récupérer les carcasses et puissent effectuer une autopsie approfondie.

« C’est bizarre ce qui se passe en ce moment.

- Comment ça bizarre ?

- Vous n’êtes pas les premiers à m’appeler. Plusieurs personnes ont trouvé des animaux morts, sans raison apparente.

- Des vaches ?

- Toutes sortes d’animaux et de toutes les tailles. Des biches dans la forêt, des chiens, des souris, des poules… Je ne sais pas ce qui se passe mais ça commence à m’inquiéter.

- Le plus important, c’est les animaux de ferme. S’il y a une épidémie qui les tue et qui se transmet d’espèces à espèces, on risque de perdre nos sources de revenus.

- Pas que ça, Martin. Il n’y aura plus de nourriture.

- Tu as raison, Julien. Et si ça se transmet à l’homme ? »

Personne ne répond. Le vétérinaire pose une dernière question avant de quitter les deux hommes.

« Il n’y a pas un point commun entre toutes les bêtes qui sont mortes ? Hormis le fait qu’elles appartiennent toutes au même troupeau.

- Non, je ne vois pas.

- Si, intervient Martin. Il y en a un. Ce sont les plus âgées qui sont mortes.

- Les plus âgées, et donc les plus fragiles. Rien de vraiment étonnant en somme.»

Les trois hommes déplacent alors sans un mot les bêtes mortes vers une grange attenante à l’étable. Puis le vétérinaire quitte Martin et Julien, qui s’interrogent intérieurement sur leur avenir proche. En retournant vers la maison, un corbeau tombe raide mort devant les deux hommes. Ceux-ci ont un mouvement de recul dû à la surprise puis se penchent vers l’animal. Il est comme foudroyé par une crise cardiaque.

« Mais qu’est-ce qui se passe, bon sang ?

- Aucune idée. Moi, ça me fait de plus en plus flipper.

- Moi aussi. Tu sais qu’hier on a vu la même chose au centre commercial. Un petit vieux qui passait devant nous est mort comme ça, d’un coup. J’ai vraiment peur qu’il existe finalement ce virus mortel qui se transmet à tous les animaux, comme dans les films de science-fiction.

- C’est peut-être qu’une coïncidence.

- J’en suis pas si sûr. J’ai vraiment peur. Je crois qu’on va rester ici. Dans la maison. Sans sortir.

- T’es malade ? Tu veux plus sortir parce que de vieux animaux meurent et parce qu’un vieux a fait une crise cardiaque devant toi ?

- Non, pas vraiment, tu as raison. Mais si les choses s’aggravent, j’y pense sérieusement. »

Julien ne répond pas. Lui aussi s’inquiète, même s’il ne veut pas le montrer. Les deux hommes regagnent la maison et Martin invite Julien à rester avec eux pour le reste de l’après-midi, invitation que Julien accepte. Il espère pouvoir se retrouver seul avec Hélène pour la serrer discrètement dans ses bras et lui parler, même en présence de Martin. Mais Hélène s’arrange tout le reste de la journée pour l’éviter. Elle lui répond à peine quand il lui parle. Martin et Julien racontent à Hélène ce que le vétérinaire leur a dit.

« Martin, j’ai peur.

- Pourquoi ?

- Ce matin, j’ai trouvé les orchidées de la cuisine séchées. Alors que je suis sûre qu’elles étaient en fleurs hier. Une orchidée ne meurt pas en une nuit. C’est pas possible.

- Tu ne penses quand même pas qu’il y aurait une maladie qui se transmet entre animaux et aussi aux plantes. Allons, Hélène, ça va pas bien là !

- Je ne sais pas. C’est juste que ça fait beaucoup de coïncidences quand même.

- Comme tu le dis, ce ne sont que des coïncidences. »

Julien regarde Martin. Il sait qu’il ne pense pas un mot de ce qu’il vient de dire à Hélène. Pas après leur échange au retour de l’étable tout à l’heure. La discussion se poursuit, chacun essayant de rassurer l’autre et de se rassurer.

Allongés dans leur lit, Martin a les yeux fermés tandis qu’Hélène réfléchit les yeux ouverts. Elle pense à ce qu’a dit Justine quand elles ont appris la mort des animaux, elle pense à l’apocalypse. Elle frissonne. Sont-ils condamnés ? Martin, lui, pense à leur avenir compromis, aux factures qu’il va falloir payer même si leurs revenus diminuent. Ils ne se parlent pas. Chacun s’isole dans ses craintes, de peur d’inquiéter l’autre. Justine ne dort pas non plus. Elle sourit. L’ancien monde meurt, comme l’a dit le curé. Elle n’imagine pas une seule seconde qu’elle aussi en fait partie et qu’elle aussi pourrait disparaitre.

Lundi 3 décembre 2012

Martin est à la salle de traite quand Hélène se réveille. Elle soulève avec dépit la couette et se dirige dans la salle de bains pour se doucher et s’habiller. Elle a mal dormi et serait bien restée au lit plus longtemps ce matin. Le bébé n’a pas arrêté de gigoter et de lui donner des coups de pieds. Dans le miroir, elle constate que son visage est de plus en plus marqué par de petites rides, comme si la grossesse la vieillissait prématurément. Elle monte sur la balance. Elle a pris un kilogramme en une semaine. C’est bien ce qu’elle pensait. Elle avait l’impression d’avoir grossi. Il va falloir qu’elle fasse plus attention à ce qu’elle mange. Elle enfile son pantalon de grossesse noir mais elle n’arrive pas à le fermer. Pourtant elle arrivait encore à le mettre la semaine dernière. Elle va dans son armoire chercher un pantalon plus large. Elle n’en revient pas. Elle est obligée de s’habiller avec des vêtements pour le sixième mois de grossesse alors qu’elle n’en est qu’à son cinquième mois. Il va vraiment falloir qu’elle fasse attention. Une fois habillée et maquillée, elle va dans la chambre de Justine. Elle la réveille en lui parlant doucement et déposant un baiser sur son front puis lui dit de se préparer rapidement car, sinon, elles vont être en retard. Hélène descend l’escalier et rejoint la cuisine. Elle prépare le petit-déjeuner pour tout le monde mais, en semaine, Justine et elle ne le prennent pas avec Martin car ils n’ont pas les mêmes horaires et les mêmes impératifs. Elle sent son ventre se serrer quand elle voit le rebord vide de la fenêtre, sans orchidées, et qu’elle repense à ce qui s’est passé hier. Elle a déjà bu une partie de son café quand Justine la rejoint.

Une fois le petit-déjeuner avalé, Hélène et Justine récupèrent leurs affaires, sac à main et cartable, et rejoignent le garage situé de l’autre côté de la cour. Au passage, Hélène jette un coup d’œil au thermomètre extérieur fixé près de la porte d’entrée car elle trouve qu’il fait plus chaud ce matin. Il fait 1°C. La température a encore augmenté. D’ailleurs, la neige commence à fondre, le manteau blanc laissant place à une boue glissante par endroit. Justine et sa mère montent dans la voiture et s’engagent sur la route. Hélène emmène tous les matins Justine à l’école puis rejoint son lieu de travail. Ce matin, rien n’est différent. Si ce n’est les animaux étendus morts dans les champs et sur les routes. Il commence à y en avoir de plus en plus. Hélène dépose Justine puis se dirige vers la maison de retraite où elle est aide-soignante depuis quinze ans maintenant. Arrivée sur le parking, elle constate qu’il y a du remue-ménage. Il y a plus d’ambulances que d’habitude et des hommes en combinaison blanche, avec masque, charlotte et bottes plastiques. Comme s’il y avait une épidémie. Le cœur d’Hélène s’emballe, son estomac se noue. Ses craintes semblent se confirmer : une nouvelle maladie qui se transmet à tous les êtres vivants est en train de se propager. Elle se gare rapidement et se précipite vers la maison de retraite.

« Comment ça tous morts ?

- Oui. En deux jours, tous les pensionnaires de la maison de retraite sont morts. On ne sait pas ce qui s’est passé. Les services de santé soupçonnent une épidémie bactérienne mais pour l’instant rien n’est prouvé. Ils attendent les résultats des autopsies et des tests bactériologiques.

- Mais c’est horrible ! Qu’est-ce qu’ils en pensent ? Est-ce que, nous, on risque quelque chose ?

- Pour l’instant, ils disent que non. Mais peut-être qu’ils diront le contraire demain.

- Est-ce qu’on t’a dit si ça a un lien avec les cadavres d’animaux qu’on retrouve un peu partout ?

- Aucune idée. Mais vu qu’ils ont très rapidement sorti l’artillerie lourde, il est probable qu’ils pensent qu’il y a effectivement un lien.

- Mon dieu.

- Le personnel qui était de service ce week-end est en quarantaine dans l’établissement. Ceux qui ne travaillaient pas, comme nous, sont au chômage technique et sont priés de rester chez eux et d’avoir le moins possible de contacts avec l’extérieur. »

Voilà, c’est tout ce qu’Hélène a pu apprendre d’Annie, sa collègue et son amie. Et c’est tout ce que sait cette dernière.  Annie a eu toutes ses informations en téléphonant au directeur lorsqu’elle a été bloquée à l’entrée de l’établissement. Hélène ressasse encore et encore ces paroles dans la voiture, alors qu’elle est sur la route pour revenir à la ferme. Elle pense à nouveau à Justine, à ce qu’elle a dit. Annie la suit avec sa propre voiture. Elles ont décidé de passer la journée ensemble. Hélène regarde la voiture d’Annie dans le rétroviseur et s’interroge. Elle ne se souvient pas qu’Annie avait le moindre cheveu blanc. Or, elle en avait une mèche entière ce matin. Soudain, une voiture qui circule sur l’autre voie traverse la chaussée et percute celle d’Annie. La voiture d’Annie tombe sur le bas-côté et fait des tonneaux sous la violence du choc. Hélène s’arrête net et court sur le lieu de l’accident. Avec son téléphone portable elle appelle les secours. Elle se dirige vers la voiture d’Annie. Elle crie son nom mais cette dernière ne lui répond pas. Hélène pleure. Elle sait que son amie est morte. Elle attend les secours, prostrée.

A l’hôpital, Hélène apprend qu’Annie est morte des suites de l’accident, ce qui n’est pas le cas de l’autre conducteur, une femme de soixante ans. Celle-ci, d’après les premières conclusions, est morte avant de provoquer l’accident. C’est ce qui aurait entrainé la perte de contrôle du véhicule. Martin l’a rejoint et essaye de la soutenir comme il peut. Mais lui aussi est préoccupé. Il a accueilli les services vétérinaires ce matin. Ils lui ont annoncé que certains agriculteurs ont déjà perdu tout leur troupeau. Cela ne présage rien de bon et Martin risque de perdre le sien avant la fin de la semaine. De nouvelles têtes du troupeau sont déjà mortes dans la nuit. Mais il doit se concentrer sur Hélène. La disparition d’Annie risque de la déprimer alors qu’elle est enceinte. Il faut qu’il pense à elle et au bébé. Ses vaches peuvent bien attendre. Martin et Hélène passent la journée à l’hôpital, en compagnie de la famille d’Annie, à essayer de se soutenir mutuellement et à régler les différentes formalités. A 16h30, ils partent et passent chercher Justine à son école. Elle voit bien que quelque chose ne va pas et leur demande ce qu’ils ont. Ses parents lui expliquent ce qui s’est passé. Justine ne répond rien car elle voit que sa mère est bouleversée, elle l’a rarement vu pleurer autant. Elle pense que c’est l’apocalypse qui continue. Tout va disparaitre. La route du retour se fait dans le silence. A l’extérieur, les animaux morts commencent à s’amasser sur les bas-côtés, dans le mélange terre-neige fondue qui s’est formé aujourd’hui.

Tout le reste de la soirée, Hélène et Martin parlent peu. Justine ne semble pas plus affectée que cela. Mais ce n’est qu’une enfant. Elle ne comprend probablement pas tout. Lorsqu’ils allument la télévision, Hélène et Martin voient que de nombreux flashs infos sont diffusés. Les journalistes commencent à parler des animaux, sauvages et domestiques, qui meurent et qui s’entassent. Ce phénomène laisse les scientifiques perplexe car il a lieu partout dans le monde, y compris en pleine mer où des bateaux rapportent avoir vu des cadavres de poissons, de requins, de dauphins, et même de baleines, accumulés à la surface des eaux. Les pays du Sud rapportent aussi la mort inexpliquée de nombreuses plantes, phénomène peu visible au nord de l’équateur en raison de la saison hivernale. Peu de journalistes parlent de morts d’êtres humains. Mais des informations commencent à circuler sur internet. Hélène et Martin ont pu le vérifier, plus tard dans la soirée, lorsqu’ils ont lu leurs mails et qu’ils ont surfé sur le réseau. Ils n’ont pas pensé à regarder plus tôt, l’utilisation d’internet n’étant pas un réflexe pour eux. Mais il s’avère que de nombreuses personnes ont vécu les mêmes événements que ceux qu’ils ont vécus ces trois derniers jours.

« Martin, qu’est-ce que tu crois que c’est ?

- Aucune idée. Mais ça me rassure que, finalement, tu sois obligée de rester à la maison. Surtout dans l’état où tu es.

- Je ne suis pas impotente, Martin.

- Tu sais très bien que ce n’est pas ce que je voulais dire.

- Martin. Il y a autre chose.

- Quoi ?

- J’ai l’impression de vieillir.

- On vieillit tous, ma chérie.

- Non, là, je parle de vieillir tous les jours ; Et que ce soit vraiment visible. J’ai l’impression qu’à chaque matin, j’ai de nouvelles rides, de nouveaux cheveux blancs, la peau qui se met de plus en plus à pendouiller. Et Annie, ce matin, avait une mèche de cheveux blancs. Mèche qu’elle n’avait pas vendredi !

- Tu t’inquiètes pour rien. Tu t’imagines des trucs qui n’existent pas et qui ne peuvent pas avoir lieu. C’est peut-être dû à la grossesse.

- Non, Martin. Ce n’est pas la grossesse. »

Martin ne répond pas. Hélène connait suffisamment son mari pour savoir que s’il fait cela, c’est qu’il a aussi remarqué ces événements étranges mais qu’il veut faire comme s’ils n’existaient pas. Elle tentera de lui en parler à nouveau demain matin. Et de la grossesse aussi. Hélène a l’impression que sa grossesse s’accélère, que tout va trop vite. Si ça continue comme ça, elle va accoucher dans deux semaines. Elle essaye de se raisonner mais en vain.

Pendant que ses parents regardent la télévision en bas, Justine se mesure avec le mètre de couture de sa mère dans la salle de bains. Elle a grandi de quelques centimètres. Peut-être un pic de croissance. C’est normal à son âge. Devant le miroir, elle soulève son pyjama et regarde à nouveau sa poitrine. Elle a l’impression que ses seins apparaissent. Si ça continue, bientôt, elle aura ses règles. Elle grandit trop vite. Elle le sait. Elle se rhabille et retourne dans sa chambre. Elle prend son journal intime et note ce qu’elle a fait aujourd’hui, ce qu’elle a ressenti, ce qui l’a le plus marqué, comme toute jeune fille. Puis elle note la mort d’Annie sur une feuille insérée dans son journal intime et intitulée « Apocalypse ».

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