Dans les sables du temps

athanasiuspearl

1er décembre

Tout a commencé par du sable. Une longue traînée claire, pulvérisée dans la cave à vin. Juste sous les casiers où s’entasse mon bordeaux. Et cela à cent lieues des dunes de l’Atlantique, dans une maison qui plonge ses fondations dans un sol de nature argileuse ! Il y a de quoi vous surprendre. J’avoue cependant ne m’être pas inquiété outre mesure. J’ai simplement imaginé que le béton avait craché de ses entrailles quelque substance mal digérée ou que, peut-être, les anciens propriétaires avaient fait construire leur demeure dans le lit d’un torrent asséché. Je me suis emparé d’un balai et j’ai expédié le sable à la poubelle. Bien sûr, le fait qu’en dessous le sol me soit apparu alors sans aucune fissure m’a plutôt étonné. Je m’attendais à une fente, à une fêlure, une lézarde – bref, quelque chose qui pût expliquer cette étrange infiltration. Mais rien, la chape de ciment était parfaitement lisse. La porte qui donne accès à ma collection de grands crus reste pourtant hermétiquement close et je suis le seul à en posséder la clef. Le sable n’avait donc pas pu pénétrer par là. Non, il avait dû emprunter d’autres voies… S’insinuer par… je ne sais où… En vertu de… Ah ! c’est que je n’en ai aucune idée !... une forme de porosité ?

Enfin ! Je n’allais pas faire une montagne de ces quelques alluvions déposées au hasard du temps, comme un lointain souvenir de l’enfance. J’ai saisi la bouteille de vieux médoc que j’étais descendu chercher, et je suis remonté sans plus m’inquiéter, après avoir soigneusement refermé derrière moi la porte de la cave à vins.

C’est alors que je l’ai vu, assis sur les marches de l’escalier, presque nu dans son maillot de bains vieillot.

– Mais qu’est-ce que tu fais là, mon bonhomme ? demandai-je à mi-voix ?

– J’ché pas, répondit-il en pleurnichant. Je m’suis réveillé comme ça, dans le noir, pis la lampe s’est allumée et t’es arrivé.

– Allez, monte ! Nous allons appeler tes parents, lançai-je d’un ton joyeux, comme pour le réconforter.

 

Je posai ma bouteille sur le bar qui sépare la cuisine du séjour et me dirigeai vers le téléphone.

– Tu connais le numéro de tes parents, petit ?

Le gamin secoua la tête négativement et se mit à sangloter de plus belle.

– Nous n’avons pas le téléphone, dit-il dans un hoquet.

– Ce n’est pas grave, assurai-je. Saurais-tu m’indiquer ton adresse ? Je vais te reconduire à la maison.

– J’chuis pas d’ici, répondit l’enfant, toujours sur le même ton geignard.

Je le considérai un instant. Il ne devait pas avoir plus de sept ans. Petit, blond, un peu rond, il me contemplait d’un œil ingénu, très pur – l’iris d’un bleu presque incolore. Les larmes avaient creusé deux sillons clairs dans la crasse de ses joues. À l’endroit du sexe, son maillot de bain – on aurait dit de la laine, un truc des années ’50 – présentait une petite tache d’urine. Depuis combien de temps se promenait-il ainsi ?

Il me regardait dans un état de total abandon. Visiblement, il attendait que je résolve ses problèmes. D’un claquement de doigts, peut-être !…

– Tu dois avoir froid, à te balader de la sorte, lui-dis-je. Tu t’appelles comment ?

– Eben… Ebenezaar, répondit-il en reniflant.

– Bien, Eben, voilà ce que je te propose. Je vais aller chercher une couverture à l’étage. Tu t’y enrouleras. Puis quand tu auras bien chaud, nous commencerons à réfléchir. Il doit bien y avoir une solution à ce qui t’arrive !

Je montai l’escalier quatre à quatre, en maudissant le sort. Pour une fois qu’Ariane avait accepté une invitation, qu’elle allait pénétrer dans mon antre et peut-être se mettre à ma merci, voilà que j’héritais d’un petit morveux. Ce gamin allait évidemment me mettre en retard. Les brochettes de gambas n’étaient pas prêtes, le couvert pas même mis. Heureusement, le champagne était au frais depuis le matin.

Je redescendis avec un gros plaid pour en envelopper mon visiteur. Puis j’attrapai la boîte de kleenex derrière le bar et la lui posai sur les genoux.

– Tiens ! Mouche-toi !, fis-je, un peu bourru.

Il tira l’un des minces voiles de cellulose, l’observa longuement, puis me demanda, les yeux exorbités :

– Là-dedans ?

Je hochai la tête. « D’où viens-tu donc, mon petit bonhomme ? », pensai-je en le voyant approcher lentement le rectangle duveteux de son nez sale.

 

– Bien, fis-je lorsqu’il se fut mouché avec soin, ce dont témoignaient les boules de papier, hâtivement froissées et entassées sur la table du salon. Où habites-tu donc ? Et pourquoi tes parents ne sont-ils pas avec toi ?

– J’chuis de Saint-Christophe-sur-Veyre, marmonna-t-il. Et j’ché plus où c’est ! ajouta-t-il en éclatant en sanglots.

Je le contemplai, ébahi.

– Mais… mais c’est ici ! Tu vas voir, dans cinq minutes tu seras chez toi. Même si tu ne m’indiques qu’une vague direction, le village est si petit ! Nous n’en aurons pas pour bien longtemps et…

– Pas la peine, coupa-t-il, la mine résignée. J’dois venir d’un autre Saint-Christophe-sur-Veyre.

­– Allons ! Ne raconte pas de sottises. Avec un nom pareil, il n’y en a qu’un ! affirmai-je d’un ton qui se voulait rassurant.

– Alors, c’est que notre maison a disparu, conclut-il.

– Comment cela ? Voyons ! Ce n’est pas possible.

– Oui, soupira-t-il, mais pourtant c’est vrai !

– Nous allons bien voir !, lui dis-je, l’air résolu. Peux-tu me conduire à l’endroit où tu habitais ?

– Bien sûr, fit le gamin. Et tu pourras vérifier qu’je mens pas.

Tout en maintenant la couverture autour de ses épaules, il se leva du fauteuil dans lequel il se tenait lové et me tendit la main.

Je nouai le plaid à son cou et nous nous mîmes aussitôt en route.

 

Ebenezaar habite – ou plutôt habitait – dans la partie basse du village, au « Voile tombé », au bout d’une impasse dont j’ignorais jusque-là l’existence. Quand nous sommes arrivés à l’emplacement de sa demeure, il m’a montré, triomphant, les bâtiments préfabriqués et le large trou circulaire qui s’ouvrait devant eux.

– Tu vois bien, c’est pas une maison, ça !

Il pointait de l’index une large enseigne où l’on pouvait lire :

 

Établissements Delabaitte et Cie

Maison fondée en 1867

Sables et graviers

 

– Mais tes parents ?, demandais-je. Ils ont bien déménagé quelque part !

– Je crois qu’ils sont morts ! fit-il en se remettant à pleurnicher…

Sans un mot, je lui saisis la main et l’entraînai sur le chemin du retour.

 

Le soleil était couché depuis longtemps quand nous avons atteint la maison. Ariane m’attendait devant la porte, sous la lumière du réverbère. En apercevant de loin sa silhouette, je me suis dit qu’elle devait être furieuse. Il m’a fallu un bon moment pour réaliser qu’elle n’était pas seule. Je n’étais qu’à quelques pas de la porte quand j’ai remarqué la petite fille qui l’accompagnait. Elle devait avoir dans les six ou sept ans…

– Désolé d’être en retard, ai-je bredouillé la mine contrite. Vous êtes deux ?

Ariane m’a dévisagé longuement avant de répondre. Ce qui se lisait dans ses yeux s’apparentait moins à une sourde colère qu’à un secret désarroi.

– Toi aussi, ce me semble ! a-t-elle lancé d’une voix lasse. Je te présente Mehetah.

J’ai dévisagé la gamine qui, agrippée à la veste de mon amie, tentait de se dissimuler dans ses jupes. À peine plus petite qu’Ebenezaar, elle était aussi sale et me parut non moins désespérée. Douée de cet esprit pratique qui caractérise les femmes, Ariane l’avait vêtue d’un gros pull en mohair dont elle avait retroussé les manches jusqu’aux coudes. Mais je devinais que, sous cette chasuble improvisée, la petite devait porter un affreux maillot de bains en laine.

 Mehetah a levé le nez et m’a dévisagé de son regard clair. J’ai senti un frisson me parcourir l’échine. Ses yeux avaient la même couleur que ceux d’Ebenezaar. Un bleu très pâle qu’on aurait dit translucide.

 

Mes hôtes prirent place dans le salon. Je m’empressai quant à moi de recouvrir les gambas de sauce puis de les glisser dans le micro-ondes. Saisissant deux flûtes, je revenais avec la bouteille de champagne, quand je pris conscience qu’il fallait également que j’offre à boire aux deux enfants.

– Qu’est-ce qu’ils prennent ? demandai-je à Ariane.

– Comment veux-tu que le sache !, me répondit-elle dans un grand éclat de rire. Mehetah n’est pas ma fille…

– Pas plus qu’Eben n’est mon fils !, rétorquai-je en grommelant.

Les deux petits s’étaient assis à même le tapis. Comme s’ils s’étaient reconnus d’emblée, ils s’étaient mis à jouer à l’un de ces divertissements qu’affectionnaient les gosses d’antan. Mehetah avait sorti de je ne sais où – son maillot avait-il des poches ? – un bâtonnet creusé en son milieu d’une large rainure autour de laquelle était nouée une cordelette. Cette dernière s’achevait, à l’autre extrémité, par un nœud coulant assez lâche. Après y avoir à moitié passé la tête, Ebenezaar y avait glissé les mains et en avait aussitôt couvert ses oreilles, formant ainsi, juste sous la mince ficelle, comme deux coques résonatrices. Mehetah tournait lentement le bâtonnet sur lui-même ce qui devait sans doute produire un crépitement, pour nous inaudible, mais considérablement amplifié par le dispositif composé de la cordelette et des mains du garçonnet. Toujours est-il que, régulièrement, Eben éclatait de rire jusqu’à se rouler sur le tapis, à la grande joie de sa camarade.

– Je vais leur servir un jus d’orange, proposai-je avec un sourire contraint. Puis nous nous raconterons mutuellement nos petits malheurs.

 

Détailler ma rencontre avec Ebenezaar, en prenant soin de n’éveiller je ne sais quel sentiment d’inquiétude chez les enfants, me prit tout le temps de l’apéritif et de l’entrée – mes maudites gambas, manifestement trop cuites. J’allais servir la viande quand je vis mes petits hôtes lever la main exactement au même instant.

– Est-ce qu’on peut quitter la table, m’sieur ? demanda Mehetah.

– On n’a plus faim, confirma Eben.

Moi qui avais pris la peine de couper les deux steaks en quatre, et de n’en recouvrir de sauce que deux moitiés ! J’appréciai cependant la politesse des enfants – la plupart de leurs camarades auraient déjà repris leurs jeux sans demander leur reste. Bien sûr, s’ils avaient été parfaitement éduqués, ils auraient attendu le dessert pour présenter leur requête. Mais pour tout dire, je préférais ne pas les avoir près de nous, pour écouter les confidences qu’Ariane allait me faire. Je pourrais ainsi poser toutes les questions qui me viendraient à l’esprit. J’accédai donc à leur demande et les accompagnai même jusqu’à la chambre d’amis, pour qu’ils puissent s’y amuser à leur guise.

 

– C’est ton tour, à présent !, ai-je lancé à l’intention de mon amie, alors que je regagnais la table. Dis-moi comment tu as fait la connaissance de Mehetah…

– Tu sais, a répondu Ariane, mon histoire n’est guère différente de la tienne. Sauf que pour moi, ça s’est produit en redescendant du grenier. J’étais monté là-haut…

Elle s’interrompit brusquement.

« Mince, fit-elle, avec cette histoire j’ai oublié !... Je voulais t’offrir une collection de plumes d’oie… Elles datent du xviie siècle et appartenaient à mon grand-père. Toi qui n’écris qu’avec ton maudit ordinateur, elles auraient bouleversé tes habitudes, et qui sait, mis un peu de piment dans ta syntaxe… Bref, je pensais que ça te ferait plaisir. Dire que je suis arrivée les mains vides et que je n’y ai même pas pris garde ! »

– Cela n’a aucune espèce d’importance, ai-je rétorqué. Tu sais bien que ta venue vaut tous les cadeaux du monde…

– N’exagère pas, Athan, a protesté Ariane. De toutes façons, tu n’y couperas pas. Je te les apporterai une autre fois, ces plumes, ainsi que l’encrier de cristal qui va avec. Mais bon, continuons…

« J’étais montée au grenier pour y chercher mon petit cadeau. Et c’est là que mon œil a été attiré par une traînée de sable. Je ne me suis nullement inquiétée pour si peu. Ma nièce avait grimpé là-haut quelques jours plus tôt pour extirper d’une vieille malle la robe censée lui servir de déguisement lors de son anniversaire. Or elle a pour habitude, quand elle va à la plage l’hiver, de ramasser les objets les plus hétéroclites – coquillages vides, morceaux de bois, étoiles de mer… – et de se les enfouir dans les poches. J’ai pensé que c’était elle qui m’avait ramené ces quelques poignées de sable. Je l’avoue, je ne suis pas allée chercher plus loin. C’est à l’instant, quand je t’ai entendu conter ton histoire de cave et de bordeaux, que j’ai commencé à me poser des questions…

« Mais bon ! Je redescends le petit escalier rétractable, le dos tourné, tes plumes dans une main, et la rampe dans l’autre. Dans ces cas-là, je regarde toujours en l’air. Et voilà que je bute sur Mehetah. Elle devait être assise sur la troisième ou la quatrième marche. Et tout comme Eben, elle pleurnichait, presque nue, dans une petite culotte de laine. J’ai posé ton cadeau et je me suis occupée d’elle… »

– Tu lui as demandé d’où elle venait ?

– Bien sûr, mais elle m’a répondu : « loin d’ici », et s’est mise aussitôt à sangloter. Alors je n’ai pas insisté. Et puis, tu t’en doutes, j’étais déjà fort en retard.

– Ebenezaar aussi m’a dit qu’il habitait fort loin… Cela fait de drôles de coïncidences quand même ! Je ne vois pas ce qu’on peut faire d’autre que prévenir la police…    

 

– Allô !... Le commissariat ?

Une voix nasillarde, un peu haut perchée, vient vibrer à mon tympan.

– Oui ! Quel est votre problème ?

– C’est que… Je voudrais savoir si l’on vous a signalé des disparitions d’enfants ? Un petit garçon, une fillette. Dans les sept ans tous les deux.

– Vous êtes sérieux ? Vos gosses ont disparu ?

Ma réponse fuse, un peu sèche :

– Évidemment, je suis sérieux ! Ce ne sont pas mes enfants. Mais justement…

– Non, parce qu’ici, voyez-vous, on aurait plutôt affaire au phénomène inverse…

– Comment cela ?

– Ben…, explique la voix, on est plutôt confronté à des apparitions d’enfants. Ici ou là… Le téléphone sonne sans cesse. Et je dois vous avouer que nous sommes totalement débordés. Il vaudrait mieux que vous vous déplaciez jusqu’ici pour faire votre déposition.

Je raccroche, totalement décontenancé. Ariane m’interroge du regard. Mais je ne réponds pas sur-le-champ. Mehetah et Eben ont quitté la chambre d’amis et regagné le salon. Ils ont trouvé un nouveau jeu. Ils ont sorti de je ne sais où deux vieilles bobines de fil, dont les bords ont été crantés et le conduit central obstrué par une sorte d’essieu.  Propulsées par un mécanisme dont j’ignore le détail, mais dont l’essentiel doit se réduire à un élastique, ces sortes de toupies roulent l’une vers l’autre en battant régulièrement le tapis au moyen d’un clou fiché dans le moyeu.

Un temps fasciné par ces objets, je ne prête pas garde aux propos des enfants. Ce n’est qu’à l’instant où je lève les yeux vers Ariane que j’analyse enfin les raisons de mon trouble. Ponctué de rires enfantins, le gazouillis qui s’élève de la bouche des deux petits n’a rien d’une conversation ordinaire. On dirait le bourdonnement d’un appareillage électrique.

– Mais quelle langue parlent-ils donc ? bredouillé-je entre mes dents, tandis que je m’assieds aux côtés de ma compagne et que, tendrement, je la prends dans mes bras.

 

2 décembre

 

Ariane et Mehetah ont passé la nuit à la maison. Mon amie est trop bouleversée pour retourner dormir chez elle avec une inconnue dont elle ne sait rien et qui, de ce fait, l’effraie un peu. Nous avons couché les deux enfants dans le même lit. J’ai laissé ma chambre à Ariane et me suis contenté du canapé. Cela paraîtra sans doute un peu désuet. Elle et moi, nous nous voyons régulièrement depuis près de trois mois. Il nous arrive de flirter, de nous retrouver dans une boîte à la mode et de rester collés l’un contre l’autre dès qu’une danse un peu lente le permet. Mais à quarante ans tous deux, nous attendons autre chose de notre récente conjonction qu’une aventure passagère. De toutes façons, avec les enfants dans la chambre voisine, les choses s’annonçaient difficile. Bref… Nous avons passé la nuit à dix mètres l’un de l’autre, séparés par un étage et par une cloison.

Il devait être deux heures du matin quand je me suis réveillé en nage. Des bourdonnements résonnaient dans la pièce et j’ai cru qu’Eben et Mehetah venaient de se réveiller. Toutefois, à peine eus-je ouvert l’œil que le calme revint. J’allais me recoucher quand j’ai eu le sentiment que ce drôle de bruissement reprenait, mais… comment dire ? On aurait pu croire qu’il se produisait en moi. Je suis monté à l’étage en prenant garde de ne pas faire grincer les marches de l’escalier. Je suis entré dans ma chambre. Un pâle rayon de lune filtrait par la fenêtre. Dans la pénombre, je me suis approché d’Ariane. Je voulais voir si elle était sensible au phénomène qui me troublait tant. Rien ne semblait cependant perturber son sommeil. Sa respiration était calme et régulière.

En revanche, un second bourdonnement est monté de la pièce voisine. J’avais dû réveiller l’un des deux enfants. Je voulus battre en retraite, mais heurtai la table de nuit. Ariane se réveilla presque aussitôt.

–  C’est toi Athan ?, demanda-t-elle d’une voix inquiète.

– Oui, fis-je. Navré de te réveiller. Il m’arrive un truc bizarre.

Elle devait chercher en tâtonnant le commutateur de la lampe de chevet. Je la devinai qui se redressait dans le lit et ramenait le drap jusqu’à ses épaules. Puis la lumière jaillit.

– Ne me dis pas que…, commença-t-elle en roulant des yeux dans les orbites… Tu n’aurais pas osé…

– Mais non ! Je voulais simplement savoir si tu percevais des bruits, une vague rumeur.

– Je n’entends rien, répondit-elle après un temps de silence.

– Pas même dans la chambre d’à côté ?

– Non, pas le moindre son…

– Je deviens fou ! dis-je en regardant mes mains.

– Les grands mots, tout de suite ! commenta la jeune femme, d’un ton ironique. Ce ne sont peut-être que des acouphènes. Il s’agit le plus souvent d’un phénomène bénin, tu sais !

– Cela n’a rien à voir… Et puis… Je me sens comme une furieuse envie d’écrire.

Ariane éclata de rire.

– Alors, c’est encore moins grave. Ce doit être l’inspiration ! Tu prends ton ordinateur, tu t’installes dans le salon, tu transcris ce que te dictent les muses et… tu me laisses dormir, par pitié. Je te l’ai dit avant d’accepter ton invitation. J’ai eu une grosse journée, hier. Je suis claquée, mon chéri.

Elle tendit le bras, fit glisser sur ma joue ses ongles peints, impeccablement manucurés. Le geste avait laissé choir un pan du drap, dévoilant un sein à la courbe parfaite, le mamelon rouge comme un bouton de corail. Ariane surprit presque aussitôt mon regard, et remonta rapidement les couvertures jusqu’à son cou.

« Et restez le gentleman que j’apprécie tant, Monsieur Pearl ! », ajouta-t-elle dans un sourire.

 

De retour dans le salon, j’installe l’ordinateur portable sur le bar et prends place sur l’un des tabourets. J’ai à peine posé les doigts sur le clavier qu’ils se mettent à en frapper les touches, et cela avant même que j’aie pu forger mentalement la première phrase. Les mots qui s’inscrivent de façon mécanique les uns derrière les autres ne composent en rien un récit du genre de ceux que j’écris d’ordinaire. Je ne fais que transcrire une succession d’images dont j’ai l’impression qu’elles me sont dictées par Ebenezaar et Mehetah

 

[Ebenezaar] La caravane qui longtemps a suivi sa route dans le désert vient de s’arrêter sur un ordre de son chef. Devant les hommes harassés par la fatigue se dresse un erg aux formes chaotiques, fait de sable et de rocailles. Des ruines émergent, ici ou là, des restes de constructions en briques émaillées, dont on devine par endroits les couleurs vives, or ou azur le plus souvent. Au sommet de la colline, un édifice semble avoir mieux résisté au temps. On reconnaît encore une grande masse trapézoïdale et ce qui a dû constituer une rampe d’accès.

L’homme qui conduit la petite troupe désigne de l’index le bâtiment puis, d’un simple coup d’étrier, force sa monture – un étalon à la robe alezane – à monter à l’assaut de la dune. Le sable vole sous les sabots de la bête, les pierres roulent en contrebas. L’animal hésite, mais son maître, qui ne tient pourtant que mollement les rênes, parvient à le rassurer. Les voilà à présent tous deux sur le vaste plateau que forme l’erg, à deux pas du bâtiment en partie conservé. Le cavalier immobilise sa monture et, brusquement, fait face. On ne sait s’il fixe le soleil, déjà haut dans le ciel, ou quelque vautour égaré, à la recherche de sa pitance quotidienne.

D’un geste péremptoire, l’homme désigne un endroit dans le sol et lance à ses congénères quelques mots dans une langue inconnue. Trois autres cavaliers surgissent et grimpent à l’assaut de la colline, tandis que le gros de la troupe met pied à terre. Montés pour la plupart sur des dromadaires, ils renoncent à l’escalade et préfèrent mener leur bête à l’ombre. Un maigre bouquet de palmiers leur servira de point d’attache. Ils font camper leurs méharis à proximité et déchargent les coffres fixés à leurs bâts.

Tous ces hommes sont équipés d’une tenue identique. Ils portent une ample robe de coton damassé, brodée sur la poitrine, et arborent sans exception les mêmes couleurs sombres, brunes ou bleues. La tête enveloppée d’un chèche noir, ils ne laissent apercevoir que leurs yeux. Dans cette uniformité déconcertante, c’est le regard, incroyablement clair, qui distingue le chef des autres. On dirait deux gouttes d’eau serties dans l’émail et soulignées d’un trait de khôl. Seule cette prunelle liquide peut défier le feu du désert, l’azur que la lumière embrase, et peut-être même l’œil unique du soleil.

Aux pieds du maître, la valetaille s’active. On a sorti des pioches, des pelles ou des seaux. Et voici que, son attirail à l’épaule, chacun s’emploie à gravir les flancs de l’erg. Un nuage de poussière monte dans les airs tandis que la montagne semble s’effondrer tout entière dans le vacarme des pierres et des briques croulant en contrebas.

La troupe se rassemble enfin autour du point désigné par le chef et se met à creuser. Sans qu’un mot soit échangé – on garde ses paroles au frais, dans sa gorge –, chaque homme du rang trouve sa place. L’un casse à coup de pioche la croûte épaisse, recuite par la chaleur du désert. Un autre bêche le sol ainsi ameubli, remplissant les seaux que son voisin s’en va vider plus loin. On sent que le travail va durer des heures, des jours entiers peut-être.

C’est alors que des ânes arrivent. Avec une grappe d’enfants, agglomérés autour des bêtes comme un essaim de mouches. Une quarantaine de garçons et de filles, d’environ six ou sept ans, dépenaillés et sales. Tous ont les mains et les pieds entravés par des fers, fixés à quatre longues chaînes. Ils ont l’air résignés, comme s’ils n’ignoraient rien du sort qui les attend et étaient convaincus de ne pouvoir y échapper, de quelque façon que ce soit.

Soudain l’un de ces pauvres prisonniers se retourne et scrute l’espace. Dans le masque de crasse où les larmes ont creusé deux sillons clairs, j’aperçois ses yeux. Ces iris pâles, presque incolores !… Dieu ! qu’ils ressemblent à ceux du chef ! C’est pourtant un regard d’esclave qui s’est tourné vers moi et sur lequel j’ai pu aussitôt mettre un nom : Ebenezaar !

 

[Mehetah] C’est un tout autre paysage qui se déploie devant moi. Pourtant, j’en jurerai, nous n’avons pas changé d’endroit. Une cité toute en terrasses s’élève à la place de l’erg. Des bruits d’eau, des cris d’oiseaux montent tout autour de moi. À mes pieds, des jardins par centaines marquent de leurs taches vert sombre les cours en pierres blondes. La brise légère qui vient de se lever porte des senteurs de jasmin, de rose et de jacinthe. Des enfants jouent dans les bosquets, des esclaves s’affairent auprès des fontaines, des litières promènent de hauts dignitaires dans le dédale des ruelles. Des sons me viennent à l’esprit, dont je ne sais s’ils forment le nom d’une femme ou celui d’une ville : Ribla !…

Je me retourne et contemple un instant l’édifice qui me fait face. Je prends alors conscience de l’endroit où m’ont conduit les rêves de Mehetah. Je me tiens au sommet de la grande ziggourat, sur la dernière plateforme, devant la maison des Noces divines, à l’endroit même où le dieu Baal descend du firmament, à chaque solstice, pour épouser la plus belle de nos filles.

Des événements, dont je ne conserve qu’une mémoire vague, m’ont fait comprendre que ce mariage n’était que mystification destinée à duper le peuple. J’en ai certes perdu la foi, mais rien ne pourrait me faire renoncer à l’amour que je porte à ma ville. Est-il vrai que tout ce qui en fait la beauté va disparaître ? Ces fontaines aux mosaïques raffinées, ces façades de brique ornées de reliefs émaillés, ces vergers où chaque arbre porte des myriades d’oiseaux… la nuit, à les frôler alors qu’ils sont endormis, on dirait des grappes de fruits trop mûrs.

Ce ne sont pas tant les prédictions de l’astrologue du palais qui m’inquiètent que tous ces signes accumulés comme autant de menaces au-dessus de nos têtes : les canalisations d’eau qu’il faut déboucher sans cesse, tant est grande la rapidité avec laquelle le sable les obture, l’affaissement de certaines des terrasses de la ville dont les soutènements de bois paraissent dévorés aux termites, l’écroulement brusque d’une cloison à l’intérieur d’une demeure, et par-dessus tout, dans le désert alentour, ces fosses qui s’ouvrent brusquement, avalant le cavalier qui passe à proximité ou le palmier qui, depuis des générations, étendait là son ombre tutélaire.

Mais il me faut presser le pas. Le soleil ne va pas tarder à disparaître derrière l’horizon. Je dois rejoindre le Haut Conseil du Sanctuaire. Melchisédech, le grand prêtre, a prévu d’y prendre la parole. Les dieux, à ce qu’on dit, lui auraient enseigné une façon de combattre ces fléaux. Je crains d’avoir deviné ce qu’il va proposer à la curie. Une fois de plus, sans doute, un sacrifice inutile. Et une fois de plus, j’acquiescerai. J’ai beau avoir été désigné comme son successeur et jouir des prérogatives attachées à mon rang, je ne ferai rien pour m’opposer à ses desseins. J’ai toujours été lâche, soucieux au premier chef de mon confort tant matériel qu’intellectuel.

Lorsque je pénètre dans la salle, les regards sont déjà tournés vers Melchisédech, comme suspendus à ses paroles. Il y a là tous les officiants du premier et du second rang. Je dévisage une à une ces mines hébétées ou roublardes, acquises d’avance à la cause de leur supérieur, que ce soit par admiration béate ou par calcul personnel. Je m’assieds à ma place habituelle, à la droite du grand prêtre, tandis que celui-ci entame sans plus attendre une longue incantation à Baal.

– Un moloch ! finit-il par bredouiller de sa voix chevrotante, il faut s’attirer les faveurs du dieu par un moloch…

C’est donc ainsi qu’on va combattre les fléaux qui nous assaillent ! Par le sacrifice des aînés de chaque maison – à tout le moins ceux qui n’ont pas encore fêté leur septième anniversaire ? Pauvre Melchisédech ! Ton imagination est aussi indigente que tes yeux sont secs.

 

Les images défilent soudain à une allure vertigineuse. Je vois devant moi une sorte de puits immense. Une carrière creuse ses cercles concentriques jusque dans les profondeurs de la terre. Je marche derrière le grand prêtre, sur l’étroit sentier qui sous nos pieds décrit une interminable spirale autour du gouffre. Coiffés l’un comme l’autre de la haute tiare des pontifes, nous avons revêtu nos habits sacerdotaux d’azur gansé d’or et poussons devant nous un troupeau de jeunes enfants. Pas un qui n’ait plus de six ou sept ans. Les moins aguerris, qui ne marchent pas encore, sont portés par leurs nourrices, des femmes du désert, à l’allure fière et la hanche vaste.

Plus nous descendons, plus la chaleur se fait intolérable.

 

La procession s’est arrêtée devant un large autel de pierres noires – de l’obsidienne me souffle une voix lointaine. Au-dessus de ce qui doit être la table sacrificielle, trône une statue gigantesque du dieu en majesté. Baal-Zabuth ! Il tient un arbre dans une main, symbole de sa fécondité, un fouet dans l’autre, insigne de son pouvoir. À la hauteur du sexe, une tête de serpent, la langue bifide largement tirée, sort de sa tunique.

L’atmosphère est devenue suffocante. Une nourrice, un peu trop grasse sans doute, s’effondre, son bébé dans les bras. Je la pousse du pied pour lui éviter d’être piétinée par le troupeau des martyrs, agneaux bêlants que la peur affole.

Pour autant nous n’avons pas atteint le fond du gouffre. La terre et le sable mêlés s’ouvrent encore largement à nos pieds. En contrebas, à plus de cent coudées, on aperçoit comme une marmite énorme où bouillonne une soupe incandescente. Des bulles montent à la surface et éclatent mollement, projetant vers les cieux un nuage d’escarbilles.

Melchisédech me tend un long couteau de jade. Puis il se saisit d’un enfant, au hasard dirait-on, et le couche sur l’autel. C’est une fille. Elle se débat, tape des pieds contre la table d’obsidienne, tente de se dégager de la poigne terrible du vieillard. D’une main, le grand prêtre lui enserre le cou, de l’autre il la maintient par les genoux. Le moloch va commencer. Je saisis aussitôt ce qu’on attend de moi : que j’égorge la première victime. Je m’approche en silence, pose la pointe du couteau sur le torse de l’enfant. Et soudain, je ne peux retenir un juron. Bien sûr, je la connais, cette gamine. Je l’ai identifiée d’emblée sous sa défroque d’esclave. À des siècles de distance, je l’ai vue jouer dans mon salon avec des objets étranges. Ce n’est donc pas tant cela qui m’effraie que l’expression qu’arborent les traits de Melchisédech. À l’instant de la jouissance, Ariane doit avoir très exactement ce regard-là. Ce sont ses yeux en tout cas qui luisent d’un éclair mauvais dans les orbites du grand prêtre. Deux prunelles vertes qui vous brûlent l’âme, comme l’émeraude tombée du front de Lucifer…


3 décembre

Hier déjà, en me rendant au commissariat, j’avais pris la mesure du phénomène, mais aujourd’hui c’est pire. Des enfants, par centaines. Dans les tenues les plus incroyables. Des petits en loques, d’autres vêtus en fils de famille. Tout ce joli monde est apparu dans les environs voici un jour ou deux. Et le phénomène continue. Sans cesse, on signale de nouveaux venus. Les radios, les télévisions ont envoyé des correspondants, des équipes de tournage pour rendre compte du phénomène.

Pourquoi ici ? À ce stade, nul n’a pu encore formuler d’hypothèse. Une chose est sûre, rares sont les enfants originaires du lieu. Plus le temps passe, plus leurs types physiques, plus leurs vêtements varient. Seuls leurs yeux, d’un bleu très clair, demeurent identiques. J’ai rencontré ainsi un petit bonhomme de six ans, un large chapeau sur le crâne, qui m’a apostrophé en vieux patois flamand. À côté de lui une demoiselle s’exprimait dans le plus pur des florentins. J’ai croisé une Espagnole, bavarde comme une pie, un groupe de Portugais sombres et taiseux. Et des sujets de sa Majesté britannique par dizaines !...

Ce qui vaut pour l’espace vaut également pour le temps. Eben et Mehetah ne nous faisaient remonter qu’aux années cinquante. Depuis, j’ai aperçu des petits Gallois qu’on eût dit droit sortis d’un roman de Dickens. Plus loin dansaient des écoliers en sarraus noirs dignes d’une image d’Épinal. Bien sûr il est difficile d’apprécier le degré d’ancienneté des fils de paysans ou des pauvres vêtus de loque. Mais avec sa veste de brocart bleue et son jabot de dentelle, un garçon à mouche et perruque m’a paru être leur aîné à tous – quoiqu’il n’ait pas plus de sept ans. J’ai eu la chance de pouvoir lui adresser deux mots avant qu’il ne rejoigne les autres. (Lorsqu’ils apparaissent, les enfants sont toujours un peu perdus ; ils se confient au premier adulte qu’ils croisent.)

À ce qu’il raconte, il viendrait de Marseille. Il aurait fui avec sa mère l’épidémie de peste apportée par le Grand Saint Antoine, l’un des navires de son père. Un simple saut dans la Wikipédia suffit à me renseigner : cet enfant, qui vient tout juste d’apparaître, nous ramène en juin 1720. Quant aux traces de brûlure qu’on aperçoit sur les endroits visibles de sa peau, j’en ai eu l’explication tout à l’heure, en me rendant à la bibliothèque municipale. J’ai pu mettre la main sur l’ouvrage que Paul Gaffarel a consacré à cet épisode de l’histoire. On y apprend que le fils ainsi que l’épouse de Jean-Baptiste Estelle, propriétaire du bateau infesté, disparurent lors de l’opération de nettoyage organisée par Nicolas Roze. Leurs corps furent mêlés aux milliers de cadavres que le bon chevalier et ses forçats jetèrent dans les bastions de la Tourette, avant de les recouvrir de chaux vive.

Ce sont donc des morts qui reviennent ! Je me demande si, tout comme le petit Estelle, Eben et Mehetah n’ont pas disparu à l’occasion de quelque exécution massive. Leurs prénoms sont manifestement juifs. Viendraient-ils des camps de la mort ? Seraient-ils des rescapés d’un nouveau type ? Si de la sorte, au fil du temps, on voit réapparaître des défunts de plus en plus anciens, vont-ils tous rappeler à notre mémoire oublieuse les épisodes les plus horribles de l’histoire de l’humanité ? Remonter dans l’horreur jusqu’au massacre des Saint-Innocents, ou à ces molochs dont j’ai découvert hier les images…

Des morts qui reviennent. Il est difficile de se rendre à pareille évidence ! Les équipes médicales du C.N.R.S., le Muséum d’Histoire naturelle ou le Bureau des Ressources génétiques, pour ne rien dire des institutions étrangères, ont dépêché une pléiade de spécialistes. Ceux-ci ont pris d’assaut l’unique hôtel de la commune, installé leur matériel dans une dizaine de camions stationnés sur la place du village. Ils attrapent les gosses au hasard, leur font subir des interrogatoires, leur inoculent des substances dont nous autres, profanes, ignorons les effets. Mais pas la moindre information ne filtre de leurs hôpitaux ou laboratoires de campagne. Il faut se contenter de ce qu’en rapportent les médias. Or les reporters se perdent en conjectures.

Il me semble pourtant que les choses sont simples. Peut-être s’agit-il d’un nœud dans l’espace-temps, d’une mutation brusque de la matière, d’une dégénérescence des bosons de Higgs…  que sais-je ? Mais les faits sont là : ce sont des morts qui reviennent. Moi, l’athée impénitent, j’ai passé la journée d’hier à me faire à cette idée. Et peu à peu ont émergé de ma mémoire ces passages de l’Apocalypse où l’on voit les défunts, « grands et petits », sortir du néant, puis se présenter devant Dieu pour voir leur sort tranché de façon définitive. Qu’on les tire de l’eau, de la terre ou des enfers, ils seront jugés, à en croire le Livre, « selon leurs œuvres. » Et j’en viens à me demander si le traducteur n’a pas commis une erreur, interprétant à sa guise une proposition infinitive : ne sont-ce pas eux, plutôt, qui reviennent pour nous juger « selon nos œuvres » ?

 

Dans cette histoire insensée, il reste un élément qui ne fait aucun doute. Quelle qu’en soit l’origine, tous ces représentants d’outre-tombe se reconnaissent. Ils vont de façon instinctive les uns vers les autres. Jamais ils ne se trompent. Pas une fois je n’en ai vu un s’apparier avec un gamin du village ou des hameaux voisins. Et depuis ce matin, ils se déplacent en bande, rassemblant, dans un même essaim hétéroclite, les nationalités et les époques les plus diverses. Malgré ce qui les différencie, tant par le langage que par le comportement, il est clair qu’ils se comprennent et même qu’ils communiquent entre eux.

Voici une heure à peine, je suis passé à proximité d’un de ces groupes – plus près que je ne l’avais jamais fait. Une quinzaine d’enfants s’étaient assemblés en cercle autour d’un des leurs, sans doute pour échanger diverses informations. Leur discussion, qui s’effectuait sans un geste et presque sans un mouvement des lèvres, se traduisait par un ronflement puissant, assez semblable à celui que dégagerait une bobine de Ruhmkorff. C’était, quoique nettement plus faible, le même bourdonnement qu’Eben et Mehetah avaient fait entendre dès le premier soir, me plongeant dans une complète consternation. Encore que dans ce cas, je voyais manifestement mes petits protégés sinon articuler, du moins prononcer les sons que je percevais. Le groupe dont je me suis approché aujourd’hui m’a paru, quant à lui, s’exprimer différemment. À dire vrai, je n’avais pas le sentiment que les enfants se parlaient, mais plutôt qu’ils rassemblaient leurs pensées en une masse tourbillonnante.

L’effet produit fut terrible. Cela commença par une impression désagréable au creux de l’estomac qui s’estompa peu à peu pour faire place à une étrange sensation de plaisir. Des images défilèrent à une vitesse effarante, des scènes qu’en d’autres circonstances j’aurais trouvées épouvantables. Elles ne montraient que des enfants suppliciés, les yeux agrandis par l’horreur, des corps déchiquetés, entassés pêle-mêle, livrés aux flammes. On aurait dit un film projeté en accéléré et dont on ne cessait d’inverser le sens de déroulement.

Les chocs visuels qui s’ensuivaient n’éveillaient néanmoins aucune forme d’effroi. Les changements d’éclairage, de forme, de mouvement se changeaient en une musique sublime qui m’allégeait l’âme autant que le corps. Je flottais dans une atmosphère lumineuse et ouatée. Un faisceau d’ondes mystérieuses me parcourait, électrisant mon corps jusqu’en ses régions les plus secrètes.

Puis tout disparut. Les ténèbres s’emparèrent de mon esprit et un mouvement de chute s’amorça. Je m’enfonçais dans une nuit noire, glacée, au milieu de vociférations poussées par d’invisibles créatures. Je n’aurais pu dire s’il s’agissait d’animaux ou de monstres. Puis j’entendis un pauvre cri, humain cette fois, et un peu plus loin, retentit un long feulement, pareil au bruit d’une étoffe qu’on déchirerait à mains nues. Je sus alors qu’un nouveau drame venait de se produire, en un point indéterminé de l’espace et du temps, et que de ses répercussions dépendraient tous les événements à venir. Une douleur vive me terrassa tandis que je sentais mes jambes fléchir.

 

Quand je revins à moi, je me trouvais à genoux au milieu du trottoir. Un liquide épais me coulait sur les joues. Les passants me dévisageaient, avec cette expression de commisération qu’on affiche devant un fou ou un pauvre diable atteint d’un mal incurable. Certains ont bien vite détourné le regard. D’autres toutefois ont fini par m’adresser la parole. J’ai vu leurs lèvres remuer, leurs gestes s’animer, mais je n’ai perçu que de vagues borborygmes. J’ai porté les mains à mes oreilles pour leur faire comprendre que j’entendais mal. C’est alors seulement que j’ai pris conscience de ce qui m’arrivait. En rabaissant les bras, j’ai vu mes doigts, mes paumes, mes poignets. Ils étaient trempés de sang. L’intense ronflement engendré par la petite troupe m’avait visiblement endommagé les tympans. Je me suis relevé péniblement, en prenant appui contre les façades, et j’ai longuement inspecté la rue. Toute trace des enfants avait disparu.

En reprenant le chemin de la maison, je me suis demandé pourquoi j’étais le seul à percevoir l’activité sonore des revenus. Déjà lorsque Eben et Mehetah avaient fait monter en pleine nuit leurs curieux gazouillis, il n’y avait eu que moi pour les entendre. Ariane, elle, continuait à dormir à poings fermés. Depuis, j’ai vu dix de ces groupes d’enfants, vingt peut-être se réunir en divers endroit du village. D’assez loin par chance, sauf en ce qui concerne le dernier. Les passants les frôlaient sans la moindre gêne puis poursuivaient leur route. Pas un des villageois que je croisai par la suite ne saignait des oreilles. J’avais même l’impression qu’aucun d’entre eux ne percevait le vrombissement qu’engendre pourtant chaque attroupement. Or pour ce qui me concerne, à cinquante mètres, je surprends déjà une vague rumeur, d’intensité variable selon la taille du groupe. À moins de vingt pas, le bruit devient insupportable et je prends aussitôt mes distances. Quant à m’approcher plus encore d’un de ces attroupements improvisés, l’expérience a montré ce qui en pouvait découler.

Qu’ai-je donc fait pour que le sort me désigne de cette façon ? Je ne suis ni musicien ni particulièrement sensible aux ondes sonores. Lorsque nous allons danser, Ariane et moi, elle est la première à se plaindre de l’acoustique, la première à trouver l’amplification trop forte. Il y a là quelque chose d’aussi incompréhensible que les images qu’éveillent en moi les enfants. Car même lorsqu’ils se tiennent au loin et que leur activité est à peine audible, j’assiste à leurs incompréhensibles projections. Ce qui change avec la distance ou le nombre d’éléments composant leur groupe, partant, avec la virulence de leur inlassable fredon, c’est le rythme plus ou moins accéléré selon lequel les scènes se succèdent et l’intensité des impressions qu’elles éveillent en moi. Quand je reste à l’écart, ces flashes s’organisent en une succession cohérente de tableaux. Si je m’approche un peu, les couleurs, les formes se superposent, s’entrecroisent, de sorte qu’il n’est plus d’histoire possible. Tout se résout en une symphonie visuelle aux beautés souvent insoutenables.

J’ai demandé à mes voisins s’ils étaient sujets à des phénomènes comparables. Ils m’ont considéré avec des mines atterrées. Le discours d’un aliéné n’eût pas produit sur eux plus d’effet.

 

J’ai regagné, épuisé, la maison. Il me fallait prendre un peu de repos. Mais une fois franchie la porte d’entrée, de nouvelles images m’ont envahi. Je n’avais entendu ni le bruit de mes pas sur les marches du perron, ni le grincement de la serrure dont j’aurais dû huiler le pêne depuis des mois, ni même le claquement de la porte qu’une saute de vent rabattit violemment sur le chambranle. J’évoluais dans un silence total. Sitôt passé le seuil cependant, j’ai perçu le bourdonnement maléfique. Eben et Metetah avaient invité certains de leurs congénères. Ils devaient être montés dans la chambre d’amis. Combien étaient-ils ? Au moins une vingtaine d’après la puissance du son. Et aussitôt les images affluèrent à mon esprit. Des scènes dont j’avais le sentiment qu’elles se déroulaient à l’instant même.

Je vois les enfants, répartis autour de nos petits protégés. Ils dansent en se tenant la main. Ils décrivent une sorte de double ronde dont les cercles évoluent en sens contraire. L’ensemble forme un engrenage humain dont la signification m’échappe tout à fait.

Le bruit gagne en intensité et je découvre plus nettement les visages d’Eben et Metetah. Ils sont maculés de sang. Connaîtraient-ils les mêmes affres que moi en compagnie de leurs semblables ? Je me ravise presqu’aussitôt, ce ne sont pas leurs oreilles qui sont blessées, mais leurs joues… À moins qu’il s’agisse de leur bouche… Oui ! c’est cela ! je m’approche encore. Deux filets rouges coulent aux commissures de leurs lèvres. Ils sont blessés à la langue ou au palais…

Voilà qu’Eben m’adresse un sourire. Aussitôt la vérité se fait jour. Ces dents taillées en pointe sont celles d’un carnassier. Nos chers petits ne sont pas blessés. Ils sont en train de dévorer de la viande crue. Ce que je vois à présent à leurs pieds est bien la carcasse d’un animal entier, un agneau, une brebis peut-être. J’ai envie de vomir tandis qu’un gros plan se fixe sur les reliefs de ce festin. De la viande, des os, une large carcasse… Et puis soudain… Je m’entends hurler. À tour de rôle, les enfants poussent du pied un débris sanguinolent. Je viens de reconnaître une main… Une main de femme aux ongles vernis et soigneusement manucurés…

Le vrombissement a cessé. Une inspiration subite s’empare de moi. Je monte quatre à quatre l’escalier et me rue jusqu’à ma chambre. Je me calme toutefois dès la porte poussée. Ariane est là. Elle a fermé les volets, mais malgré la pénombre, je distingue la forme de sa tête, sa longue chevelure enfouie dans les oreillers. Elle dort paisiblement. Je m’assieds sur le bord du lit et plonge la main dans l’épaisse toison, je descends sur la joue, frôle les lèvres entrouvertes, les maxillaires, j’atteins la nuque et soulève lentement la couette.

Je me penche pour déposer un baiser et soudain mes doigts se figent. Je veux crier. Mais aucun son ne sort de ma gorge. Il n’y a pas de corps sous les draps. Le cou porte la trace des morsures ignobles qui ont fini par le détacher des épaules. Malgré la pénombre et le silence, je devine qu’au sang d’Ariane se mêle un autre liquide. Des larmes, sans doute. Je me frotte les yeux, les joues. Je m’arc-boute et me prépare à pousser un hurlement de rage et de douleur.

Est-ce là toutefois le résultat de mon infirmité nouvelle ? Les éclats sonores que je sens vibrer au plus profond de mes chairs n’ont rien d’une plainte déchirante. On dirait plutôt le ricanement d’une hyène, une série de spasmes qui m’ébranlent le corps et montent dans les ténèbres muettes de la chambre.

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