Rien n'est impossible

manulelela

RIEN N’EST IMPOSSIBLE

 

 

1952

Mon souffle se fait court.

Je n’entends plus rien. Les voix qui s’animent autour de nous, les cris, les encouragements, les sifflets.

Je ne vois plus rien. Les banderoles, les drapeaux, les bras qui s’agitent.

Nous sommes juste toi et moi. Un peu perdus au milieu de tout cela, je dois bien l’avouer.

Mais tu es avec moi. Et grâce à toi, je me sens plus forte.

Digne, fier, conquérant, courageux. Ces quatre adjectifs te définissent à merveille. Toi seul pouvais réaliser cela. L’exploit que tu me fais l’honneur de partager avec moi.

Tu m’as sauvée. Tu m’as fait revivre.

Dès que je t’ai vu, j’ai su que tu allais changer ma vie.

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Tout n’avait pas été rose les mois précédents pour moi. La maladie, l’hôpital, les soins, les médecins et leur verdict. Sec. Tranchant. Sans appel. Poliomyélite.

« Vous ne remarcherez jamais ! »

A un moment de ma vie que j’aurais dû savourer, où j’allais bientôt m’accomplir en tant que mère, tout s’effondrait.

Mais là-bas, à l’hôpital, j’étais dans un cocon, une parenthèse entre ma vie d’avant et la nouvelle. Je n’étais livrée ni à moi-même ni aux regards des autres. Le pire était assurément à venir.

J’ai troqué ma paire de jambes contre un deux-roues à manipuler avec les mains ou à faire pousser par quelque âme charitable. J’étais désespérée. Je ne serai plus jamais une femme fatale, séductrice, diva. Mes jambes ne serviraient qu’à décorer ce fauteuil, à enfiler des chaussures dont les semelles ne seraient plus jamais râpées, à flétrir comme de vieilles fleurs dans un vase aride. Ma vie n’aurait plus aucun sens désormais. Même si je portais la vie en moi.

Dès lors, mes jours abritèrent de sombres pensées, ruminées comme des idées noires, malaxées, mélangées, exagérées. Mes nuits furent fiévreuses, souvent plus blanches qu’auparavant, peuplées de cauchemars, agitées de soubresauts.

Mon esprit vacilla. Pourquoi moi ? Si jeune en plus. A un moment si important pour moi. Pourquoi tant d’injustice ? Qu’avais-je fait pour mériter cela ? Comment pourrai-je m’occuper de mon enfant dans cet état ?

J’aurais dû courir dans les champs après mon enfant, nager dans la rivière voisine, escalader les collines et dévaler les pentes. Mais il n’en serait rien. Je devais me faire une raison.

Les minutes, les heures, les jours et mois passant, sentant ma raison chavirer, ma mère nous emmena, moi et mon ventre rond, en promenade de santé comme elle disait. Nous allions faire le tour des activités accessibles aux handicapés.

Couture : non merci, je n’étais pas encore à un âge assez avancé pour m’ennuyer en compagnie de mamies grabataires mais déambulant mieux que moi.

Echecs : très peu pour moi, beaucoup trop intellectuel.

Bibliothèque : ou comment souffrir en marchant par procuration, à travers des livres peuplés d’histoires à l’eau de rose.

Piscine : je refusais que tout le monde voie mes jambes s’atrophier.

J’avais fait la tournée des grands ducs pour handicapés, ne me résignant ni à ce statut ni à ses contraintes, moralement abattue.

Puis le 1er avril, non ce n’est pas un poisson, je t’ai rencontré ! Tu as bouleversé ma vie.

Je me souviens de tout ce qui s’est passé. Au moindre détail près. A l’odeur la plus infime. Aux couleurs. Aux sons. Aux pensées, aux regards que nous avons échangés.

Je t’ai vu de loin. Cette allure. Cette prestance. Cette noblesse. Tu étais vraiment le plus beau. Mon cœur s’est arrêté de battre quand tu es venu vers moi. J’étais trop intimidée pour faire le premier pas.

Je me rappelle encore ton odeur, âcre, sauvage, naturelle, quand tu as reniflé mes cheveux. Je n’ai pas osé rire. J’étais bien trop impressionnée. Tes naseaux ont émis un drôle de bruit. J’ai fermé les yeux, priant en silence pour que tu n’aies pas l’envie de manger mon nez ou mes oreilles. Quand on est petite, on croit toujours aux sornettes que racontent les adultes. Mon papi me disait souvent que les chevaux mangeaient les oreilles des petites vilaines filles. Je retenais mon souffle. Mais tu n’as rien fait de tel. Je n’étais peut-être plus tout à fait une petite fille. Ou bien étais-je toujours sage. Oui, c’est cela. J’étais sage. Je suis sage. Je serai toujours sage.

Tu as planté tes yeux dans les miens. Pour me sonder. Je pouvais y lire ta gentillesse, ta douceur mais aussi une détermination certaine, une force de vivre, un caractère trempé et assumé. Dans tes yeux, pour la première fois depuis longtemps, j’ai vu mon visage. Celui d’une jeune femme, bientôt maman, assez jolie. Je n’ai vu ni mon fauteuil ni mon ventre. Il n’y avait que toi et moi.

« Lis, je te présente Spring. Spring, je te présente Lis. »

Voilà les seuls mots qui parvinrent à mes oreilles. Ils avaient été prononcés par Elisabeth, ma kinésithérapeute. C’est elle qui avait eu l’idée de m’emmener visiter ce haras. Ma fée. Ma bonne étoile.

J’étais bouleversée. Tétanisée. Je ne m’attendais pas à toi.

Il y en avait pourtant d’autres tout autour de nous. Des blancs, des noirs, des gris. Mais je ne voyais que toi.

Je me souviens avoir pris une profonde inspiration, priant et implorant qu’il ne m’arrive rien, puis avoir passé une main sur de ton encolure d’un noir ébène. Tu étais doux. Tu n’as pas reculé ni même esquissé un soubresaut.

« Spring est un hanovrien. Il est jeune. Il a deux ans. »

J’avais toujours peur. Mais un peu moins. Nous nous apprivoisions, par le regard, par l’odeur, par mes caresses. Nous étions dans notre bulle.

Je ne me doutais pas du tout, à ce moment-là, de tout ce que nous allions vivre tous les deux.

Quelques jours plus tard, je devins maman. Pour la première fois. Ce fut mon bonheur le plus intense. Je voulais à tout prix que ce bébé soit le plus heureux au monde. Je m’y attellerais avec force et détermination. Un jour, il serait fier de moi.

Alors plusieurs semaines après l’accouchement, quand Elisabeth me parla de toi, mon cœur s’emballa.

« Tu pourrais le monter.

-         Le monter ? Mais je ne marche même pas !

-         Quand tu fais du cheval, tu n’as pas besoin de marcher. On te portera pour que tu puisses monter sur Spring. Et on t’aidera aussi à descendre.

-         Je n’y arriverai jamais. Mes jambes sont trop faibles. Mes bras également.

-         Bien sûr que si. Tu y arriveras ! De toute façon, tu peux essayer. Et si ça ne te plait pas, si tu ne t’en sens pas le courage, si tu as mal, alors tu n’auras qu’à arrêter. »

J’ai passé une nuit blanche à réfléchir. Je revoyais tes yeux. Ton regard était si doux. Je repensais à ta force. Celle que, sans aucun doute, tu saurais bientôt partager avec moi.

Et je ne m’étais pas trompée.

Nous nous sommes retrouvés quelques jours plus tard. Mon fils dormait dans le couffin. Il était si paisible. Le moment a été merveilleux. Je t’ai de suite reconnu. Il n’y en avait pas deux comme toi. Tu t’es avancé vers moi et tu as recommencé à me renifler. Tes yeux ont plongé dans les miens et j’ai senti ta force me traverser.

A ce moment-là, un espoir est né en moi. Profond.

Non.Une certitude plutôt. Nous y arriverons ensemble.

Un projet aussi. Nous ferons de grandes choses.

Le lad et Elisabeth m’ont aidée à sortir du fauteuil et à m’installer sur toi. Je me suis surprise à te susurrer des mots à l’oreille. Je t’ai parlé de ma peur, de ma frustration, de ma colère aussi. Je crois bien que tu m’as écoutée. Parfois tu secouais la tête. Etait-ce pour me signifier ton accord ?

Nos premiers pas communs ont été légers. Elisabeth me tenait une main, le lad l’autre. Je n’ai pas eu peur de tomber. Tu étais assez fort pour nous deux. Tu marchais doucement, comme si tu faisais attention à ne pas me brusquer. Pas d’écart, pas de soubresaut, pas de tressaillement. Tu me tenais comme si j’étais un bébé de quelques mois. Je sentais sous mes cuisses la chaleur de ton corps et cela me faisait du bien.

A ce moment-là, j’ai ressenti une immense joie m’envahir. J’avais à nouveau des jambes. Et ces jambes, c’étaient les tiennes. Tu me les offrais, comme un cadeau tombé du ciel.

Je baissais alors la tête vers tes oreilles et te murmurais : « Merci de me prêter tes jambes. Je te promets d’en faire de grandes choses. »

Tu as simplement secoué la tête. En signe d’assentiment.

Une complicité était née.

Que nous allions passer des années à entretenir, peaufiner, développer.

A partir de ce jour-là, nous avons beaucoup travaillé. Je venais te voir quatre fois par semaine. Au début, je ne pouvais monter que quelques minutes. Mais parallèlement, je travaillais avec Elisabeth. Il fallait que j’essaie de muscler mes cuisses. Car nous pouvions peut-être encore les sauver. Je ressentais certaines sensations à ce niveau-là. Ce qui n’était pas du tout le cas en dessous des genoux.

Je me faisais mal. Souvent, je sortais des séances de kiné ou de musculation avec d’atroces douleurs, quasi insupportables. Mais le jeu en valait la chandelle. La contrepartie était le droit de te monter. Lundi. Mercredi. Vendredi. Dimanche.

Ils sont devenus les plus beaux jours de ma semaine.

Nous commencions à avoir nos habitudes. Je venais te voir avec un petit cadeau ; une carotte, une pomme ou du pain dur. Je flattais ton encolure, caressais ton museau. Tu reniflais mes cheveux ou me chatouillais le cou.

Ça, c’était pour fêter les retrouvailles. Ensuite commençaient les choses sérieuses.

Tu relevais la tête, plongeais ton regard déterminé dans le mien et me transmettais ta force. Je pouvais alors, une fois prête, te signifier mon accord d’un hochement de tête. Tu relevais la tienne dans un hennissement de contentement, j’imagine, et me montrais le chemin.

Les lads m’aidaient à monter sur ton dos et nous faisions une petite balade. D’abord cinq minutes.

Puis dix.

Puis quinze.

Vingt.

Trente.

Je te racontais ma vie, mes espoirs, mes rêves. Je savais que tu m’écoutais, tu secouais la tête pour me répondre. Parfois, j’avais même l’impression de voir un sourire sur ta face.

Tu marchais à une allure tout à faire régulière, paisible, comme toi. Mais parfois, quand je te racontais des blagues, des choses drôles, tu accélérais. Je ressentais alors poindre une sensation nouvelle, une mini euphorie. Je tenais les rênes pour essayer de te contrôler. Et ça fonctionnait. Avec beaucoup de docilité, tu te laissais faire. Je me suis rendue compte que de par la position de mon corps, la tension des rênes, la pression des jambes, je pouvais te guider.

Plus vite. Moins vite. Droite. Gauche.

Trot. Pas. Trot. Pas.

Nous nous comprenions parfaitement….si bien qu’une idée germa petit à petit  dans ma tête.

Il fallait que j’en parle à Elisabeth.

Vite.

Un jour, à la fin de la séance, je courus la voir. Enfin, bien entendu, courir étant ici une expression.

« Elisabeth, j’aimerais que nous discutions un peu de ce que je pourrais faire avec Spring.

-         Bien sûr. Je t’écoute.

-         Tout d’abord, j’aimerais te remercier. Pour avoir cru en moi, pour m’avoir poussée à travailler avec lui. Grâce à toi et surtout avec lui, je reprends petit à petit l’usage du haut de mes jambes. Je me muscle. J’ai retrouvé la souplesse et surtout le courage et l’envie.  Il m’a transmis sa force, son courage. Je sais que rien ne m’est impossible. »

Un sourire se dessina lentement sur son visage. Elle est heureuse et fière, je crois.

« C’est un plaisir pour moi, Lis. Mais tout cela, tu le dois à une seule personne : toi. Tu te bats chaque jour. Tu as vaincu tes propres peurs, tes préjugés et aujourd’hui, tu ne peux que te féliciter. »

Je rougis.

«  Merci Elisabeth. Mais ….bref….le sujet n’est pas là. Je voudrais que tu m’aides encore, si tu veux bien.

-         Bien sûr. Que puis-je faire pour toi?

-         Je voudrais participer à des concours de dressage avec Spring. Je sais que je le maitrise bien. Mais surtout, je crois que lui et moi, nous sommes connectés. Nous nous comprenons d’un simple remuement d’orteil, si je puis dire.  Je crois que Spring est le prolongement de moi-même. Il est non seulement mes jambes, mes bras mais mon cœur également. Aujourd’hui, je ne veux pas seulement le monter pour récupérer un peu de mes jambes. Je voudrais que nous accomplissions quelque-chose de grand tous les deux. Pour que Spring reste dans l’histoire. Pas seulement comme le cheval de l’handicapée. Aussi parce qu’il est un grand cheval, digne, fier et combattif. Il a tellement d’allure. Parce que je voudrais qu’il soit un exemple. Si je peux le faire, d’autres également. Je veux prouver que le cheval est une thérapie fabuleuse. Du corps et de l’âme.»

Elisabeth resta un moment silencieuse, se gratta le bout du menton puis dit :

«  Très bien Liz. Je vais te faire rencontrer un entraineur. De haut niveau. Il te dira ce qu’il en pense. Et parallèlement, il te faudra continuer voire intensifier tes exercices quotidiens avec Spring. Tu as besoin de récupérer encore plus de muscles. Le bas de tes jambes est toujours paralysé. Il le restera, je dirais, à 99%. Mais tes cuisses, tu peux, à force de travail, les fortifier. Ce sera indispensable pour dresser Spring.

-         J’en suis convaincue. Je suis prête à travailler plus. Encore plus. Je sais que l’on peut y arriver.

-         Très bien. je vais voir ce que l’on peut faire. »

Le sujet était clos.

Je n’en reparlais plus durant ce qui allait me sembler une éternité et qui pourtant, ne dura que quelques semaines.

Elisabeth revint me voir et, tout sourire, m’apprit qu’un grand entraineur allait venir nous voir, le soir-même, toi et moi. Je crus que mon cœur allait exploser de joie. Non, je n’avais pas peur. Depuis toi, je n’avais plus peur de grand-chose en vérité.

Ce soir-là, je te montais fièrement. Tu levais la tête, comme si tu savais ce que j’attendais de toi. Je suis persuadée que tu comprenais tous les mots que je susurrais à ton oreille. Oh que nous devions être beaux tous les deux !

Apparemment, nous l’avons vite conquis. Nous lui avons fait belle impression.

Car c’est lui-même qui est venu m’aider à descendre de ton dos et à m’asseoir dans mon fauteuil.

« Vous formez un duo merveilleux. Vous avez une allure superbe, madame. Votre cheval est royal. Il a un port de tête princier. Une aura. Une prestance. Je pense que nous pourrons faire de très belles choses, tous les quatre.

-         Et mon handicap ?

-         Quel handicap ? »

Nous étions partis d’un grand éclat de rire.

Tout cela me semblait si simple, naturel quoique irréaliste et totalement barré certainement pour les autres. Et pourtant…

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C’était il y a trois ans. Quasiment jour pour jour. Malgré tout, je m’en souviens comme si c’était hier.

Je me souviens des heures d’entrainement. Le but ultime : nous allions concourir pour la discipline reine, la base, la mère de toutes les autres disciplines équestres.

J’ai tout appris : le mouvement, la grâce, la légèreté, l’impulsion. J’étais désormais, sur toi, tout ce que je ne pouvais être dans mon fauteuil.

Pirouette, levade, croupade, pas espagnol, travers, renvers…. Le vocabulaire hippique n’a aujourd’hui plus de secret pour moi.   

Je me souviens de nos heures à discuter, toi et moi.

Je sais que ça peut paraitre surréaliste. Pourtant, tu me parles. Tu m’as appris à me battre, à ne jamais baisser les bras. Tu m’as appris à m’accepter telle que je suis, à ne pas laisser les autres décider pour moi. Tu m’as transmis des valeurs que peu d’hommes peuvent se targuer de connaitre.

Je me suis ouverte, confiée à toi. Je t’ai parlé de mes rêves, mes espérances.

Nous nous sommes apprivoisés, compris, aimés.

En ce jour de l’an 1952, avant de nous élancer d’un seul corps dans l’épreuve reine du concours hippique olympique, au coeur de l’arène brûlante d’Helsinki, avant de décrocher une médaille d’argent que je n’ose même pas espérer en rêve, alors que je tente de faire le vide dans mon esprit, une dernière pensée m’effleure :

« Il y a courage et courage… Celui du tigre et celui du cheval »

Ralph Waldo Emerson

 NB : ceci est une histoire vraie

celle de Lis Hartel, cavalière danoise, médaille d'argent de dressage aux JO en 1952 puis 1956 et handicapée suite à une poliomyélite

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