SAMSARA

corinne

Il y a 7 ans, un 7 Juillet, la mère de Samsara se pend et dès lors, la jeune fille de 19 ans n’a de cesse de la venger. Ses cibles ? Les avocats du 7è arrondissement de Paris, chiffre qui l’obsède. Ils paieront tous pour celui qui n’a pas su sauver sa maman, à tort accusée de la mort de son père. Du moins en est-elle convaincue…

Ainsi le 7 de chaque mois, égrainant un chapelet invisible, l’orpheline Ugly Betty devenue sculpturale plante vénéneuse donne RDV à un avocat de sa liste pour une séance de sexe violent, inouï, manipulateur. Exultant tous ses fantasmes jusqu’à la jouissance providentielle, psychédélique extase, la victime désormais harponnée, vidée de résistance et libre arbitre, lobotomisée, est jetée du pied dans le caniveau comme une chaussette puante, juste bonne à macérer dans les eaux croupies et pourrir parmi les excréments d’une civilisation condamnée.

Sans état d’âme, Samsara La Fatale ne laisse aucune chance à ces pauvres types pantelants, crâneurs à la barre mais choses minables entre ses mains expertes. Pas de 2è RDV. Ce ne sont que des noms, des n° de rues. Pas de risque qu’ils l’identifient, elle exige qu’ils gardent les yeux bandés pour décupler leurs sensations de plaisir égoïste.

Qu’ils crèvent d’avoir voulu la sauter, car c’est elle qui les aura tous. Oui, quand elle aura baisé tous les avocats du 7è, son travail consciencieusement achevé, elle se pendra avec soulagement – car ce n’est pas évident tous les mois ! La corde est déjà achetée, rouge comme les tentures des théâtres à l’Italienne. Sa seule évasion : l’Opéra, où elle se réfugie pour laver son corps après chaque corps à corps mensuel.

Mais - car il y a toujours un « mais » dans les rouages les mieux huilés - le 7 Juillet de la 7è année, Samsara tombe sur un os : un avocat qui ne ressemble à rien, timide, ringard, si gentil qui ne prend rien d’elle et donne. Contre toute attente, cet homme mûr va l’apprivoiser en ne rien faisant justement. Comment à lui seul, sans arme apparente, ébranle-t-il le château de cartes de sa visiteuse, harponnée à son tour ?

Le fait est que de lectures élitistes en écoutes lyriques, Samsara retrouve le 7 des mois suivants un Maître Jean Jeumont moins gauche, oubliant la liste vertigineuse et vicieuse de ses confrères du quartier. Les entrevues se rapprochent, se régularisent, s’exportent pour un concert au Palais Garnier. Mais quid du chasseur, quid de la proie ? Que fait ce veuf au-dessus de tout soupçon, bon comme du bon pain, attachant tel un Ange sur Terre, avec une corde rouge dans le tiroir de son bureau bouclé à double-tour ?

Deux fins possibles.

Notre personnage s’avère être un serial killer embobinant les femmes avec ses airs de veuf éploré, maladroit et timoré, fidèle à son amour défunt. La prochaine sur la liste, sa liste à lui, est hélas Samsara qui s’est jetée elle-même dans la gueule du loup avec sa lettre. Va-t-il l’étrangler ? Se méfiera-t-elle ? Parviendra-t-elle à sauver sa peau ?

Ou bien notre homme ne cache rien, pas de double visage, rien de plus que ce qu’il montre et captive Samsara. Un homme tombé du ciel sur la route méandreuse de cette brebis malmenée par le sort. Un homme salutaire qui mettra fin à cette stupide vengeance qui l’empêche de vivre, à cette décadente descente aux enfers trop douloureuse pour une si jeune personne.

Point d’orgue à cet instant. Car tel est le dilemme qui agite ce scénariste à succès devant son i-Pad, à bord du TGV qui le mène à Paris pour rencontrer l’équipe du prochain tournage. Il bougonne dès qu’il doit quitter son fief du Lubéron : un mas caché parmi oliviers et romarins. La tablette glacée ne lui renvoie hélas que son propre reflet, elle ne décidera pas pour lui malgré toute sa technologie dévouée à l’humain.

Et si ce prochain film méritait 2 fins : la Happy et la Trash ? Beau double rôle pour le comédien qui sera plébiscité. Du jeu d’acteur pour César, ça ! J’imagine bien un Dussolier ou un Berléand, un Sami Frey. « Oh pardon ! », repliant ses jambes pour laisser passer sa voisine côté fenêtre. Jetant ses cheveux en arrière, une crinière flamboyante, la voyageuse le remercie d’un sourire posé. Médusé, le scénariste la fixe : Samsara…

« Voudriez-vous faire du cinéma ? ».

 -------------------------------------

SAMSARA

Ah! Aaaah (un silence)... Oui!

La robe noire glisse sur ses hanches blanches. Elle dépose sur le bureau en chambard un papier en accordéon – “La lumière de la mémoire hésite devant les plaies" - et sort, laissant la porte béante sur le corps d'un homme assis dans le plus simple appareil, oeil hagard sous un foulard de jais, chaussettes aux pieds et sueur au front.

Dans l’ascenseur, elle enfile sans précipitation mais avec la précision d'un chirurgien une culotte Petit Bateau 100% coton rayé. Un jeans dessus, le bas de la robe rentré dans la taille, manteau reboutonné, menton haut, sourire aux lèvres lavées de leur rouge, elle biffe un nom sur le Moleskine grenat qui ne la quitte jamais et trottine vers le Palais Garnier pour 20h30, ce 7 Juin. Carte d'abonnée en poche.

"Dammi tu forza, o cielo" (Violetta, La Traviata).

Agrippée à la rampe de velours rouge du balcon, elle écarquille ses beaux yeux vides qui prennent peu à peu de la couleur; émerveillée, bouleversée comme la 1ère fois avec sa mère. Grâce à elle, elle connaît tous les airs de divas. Son papa, Professeur de Lettres, lui a donné l'amour des livres. Passion pour Aragon. Qu'ils lui manquent...

Condamnée à tort pour le meutre de son époux, sa mère n'avait pas supporté et s'était pendue, laissant Samsara orpheline à 19 ans. Etudes prometteuses avortées, elle cuisait par force des frites chez Mc Do sous un vilain filet muselant sa flamboyante chevelure blond vénitien.

De retour dans sa chambre de bonne du 7è avec vue sur les toits de Paris, la jeune femme ouvre le tiroir du chevet et saisit mécaniquement une lettre imprimée et l'enveloppe adjacente. Des dizaines de lettres copiées-collées emplissent ce compartiment réduit et autant d'enveloppes pré-remplies déjà timbrées. Pschitt! "Ange ou Démon" de Givenchy aspergé sur un coin de la missive :

Cher Maître,

Je brûle d'envie de vous rencontrer mais n'ose faire le 1er pas. Aidez-moi!

Si vous le désirez autant que moi, je vous rendrai visite le 7 du mois prochain à 19h précises.

Vous laisserez ouverte la porte de votre cabinet et banderez vos yeux avec ce foulard.

Vous m'attendrez alors je l'espère, dévêtu, guettant mon pas.

Souffrant d'une phobie des pieds nus, si vous pouviez garder vos chaussettes.

Voulez-vous faire cela pour moi s'il vous plaît? Il me tarde...

Samsara

ps: porte close, vous n'entendrez plus parler de moi mais ne saurez jamais.

Puis debout devant une armoire grandouverte, Samsara caresse les piles de foulards noirs disciplinés, attendant chacun son avocat destinataire mentionné sur l'étiquette épinglée. Tout est scrupuleusement organisé, sans improvision. Le 7 de chaque mois, une écharpe quitte l'étagère. Rituel immuable depuis 7 années, jamais ébranlé.

Le prochain de la liste, Maître Jean Jeumont. 7è arrondissement toujours, exclusivement. Mais il y a tant de ténors du barreau dans ce quartier de Paris! Parfois Samsara un peu découragée doute de mener à bien sa mission. Malgré sa bonne volonté, elle ne se sent plus à la hauteur de la tâche. Pourtant une seule motivation: venger sa mère des avocats qui l'ont tuée. Le pli cellé place sous l'oreiller, elle s'endort alors comme un bébé. Sans rêve.

Voilà ma lettre est partie pour le RDV du 7 juillet, ça fera 7 ans. Et tant de travail à accomplir encore pour que maman, tu dormes enfin en paix. Je t'ai promis. Si tu savais ce que ces avocats sont stupides et naïfs sous des airs de cador ne réfléchissant pas plus loin que le bout de leur queue, si minus parfois. Tout ce stock pourri de fantasmes inavoués. Pouah les sales types! Avec leurs chaussettes gondolées déshonorant leur illustre statut. Les cons, il font tout ce que je veux (elle rit seule dans la rue en sortant de La Poste). Ils me dégoûtent. Aussi je ne regarde guère au-dessus de leurs guiboles poilues. J'ai tout eu, des cannes de serin aux gros jambons, de Squeletor à Rambo. J'arrive, clic-clac je te les prends, je leur fais l'amour... oh sans amour maman, rassure-toi! Je ne suis pas folle. Et je repars les laissant langue pendante, au bord de l'asphyxie. Je les défonce, je les vide, je les comble, je les tue. Mais jamais ils ne me revoient et leur désir excité me réclame. Pour toujours inassouvi. Non, pas de fiancé, nul besoin puisque bientôt j'irai vous rejoindre, papa et toi.

7/7 19h, une porte entrouverte. Un parfum bizarre, pas comme d'habitude... Une odeur méli-mélo de naphtaline, d'humidité moisie et de Soupline. Bah quelle importance. Elle n'en a que pour 1/4h, vite fait bien fait Maître Jeumont! Quelle tête a-t-il celui-là? Mais pourquoi se poser la question. Ce n'est que de la chair, des pantins, des potiches. Des poupées gonflables qui se dégonflent comme ballon de baudruche. Un de plus à crever. Allez c'est parti.

La porte couine, Samsara tressaille malgré son sang-froid pétri d'indifférence. Le couloir est sombre. C'est quoi ce plan? Y'a personne? Soudain une lumière jaune dans ce même couloir et un homme se tient là, âge mûr, costume 3 pièces comme on n'en vend plus, boutonné tout du long, souriant timidement l'invitant à pénétrer dans son antre: un bureau désuet, immense mais vide, peu de meubles mais des photos d'une femme, partout.

“Ma femme... je suis veuf”. Que sa voix est douce. Samsara pour la 1ère fois lève les yeux sous sa frange fauve pour observer à la dérobée le visage qui vient d'émettre un son si étrange. Son oreille n'est pas habituée à cette politesse gauche, tellement sincère. Mince, qu'est-ce que fout ce mec? Pourquoi il ne se désape pas? Vite 1/4h et je file à l'Opéra. Othello m'attend. Elle ne peut poursuivre ses pensées vindicatives car il se permet de poser sa main sur la sienne, l'entraînant gentiment vers un siège bancale. Bon sang pourquoi je m'assois? J'ai fichtre rien à foutre ici, à faire salon. On est où là? Pour qui se prend-il l'animal?

Maître Jeumont ne soupçonne pas le trouble qu'il génère dans l'esprit d'une Samsara d'ordinaire de marbre. Peut-être si. On ne saurait dire car le sourire doux qu'il affiche ne module pas son intensité. Qui mène qui? Un jeu de chat et souris s'engage à coup de regards comme des coups de griffes suivis de caresses. Seul l'avocat distille quelques paroles choisies teintées d'une pudeur craquante. La sauvageonne muette s'apprivoise, l'iceberg fond en surface gardant heureusement son épaisseur immergée. Ces racines solides et déterminées tiennent Samsara debout; un seul objectif.

Coup d'esclandre pour le panache comme piquée par une épine imaginée, Samsara court vers l'entrée se prenant limite les pieds dans le tapis mité, claque la porte et s'enfuit rageuse, vexée, non sans avoir jeté à la figure de l'avocat la citation du mois triturée entre ses doigts nerveux. “Le silence a le poids des larmes”. Modus operandi incertain cette fois.

Lever de rideau depuis un balcon de l'Opéra, une jolie mélomane tremble d'émotion mais ne sait plus pourquoi. Amnésie passagère. Othello, oui sans doute Othello. Jean... Jean, il ne s'est pas déshabillé... J'ai gardé ma culotte... J'aime l'écouter... Ô Othello viens me sauver de ce piège, je ne me sens pas bien, je... je... En cette tiède soirée du 7 Juillet, une spectatrice assidue s'évanouit au 1er rang du balcon face à la scène. Et personne ne s'en aperçoit.

Que le temps se lambine jusqu'au 7 Août. Qui est le suivant sur la liste? Maître Svorisky. Le coeur n'y est pas. Ne jamais déroger à la règle, tel est le point d'honneur de Samsara fixant l'oeil vague les foulards pliés en 4 sur les rayons du placard. L'étiquette “Anton Svorisky” lui fait de l'oeil, la tête lui tourne, tout ce noir. Pourtant sa main ne peut saisir l'écharpe sur le sommet de la pile comme un aimant repoussé par une charge identique. Les portes de l'armoire cognent l'une à l'autre, la clé tourne sèchement. Aucun foulard n'a quitté l'étagère.

7/8, les pas de Samsara ne la guident point vers le cabinet de Maître Svorisky à qui elle n'a d'ailleurs pas écrit, mais inéluctablement vers Jean, Jean Jeumont et sa porte qui couine. Droguée, soumise, elle ne veut plus rien d'autre que réentendre ce son chaud à son tympan. Faut plus avoir peur, faut plus sentir ce méchant froid dans les veines...

Au pied de l'immeuble comme tigresse en cage, comme chienne devant pisser, une chevelure domptée en chignon tournicote. Le parlophone, elle parle, un mot “bonsoir”, une réponse adorable “Je vous attendais, montez”.

La silhouette hésitante gravit les escaliers et ferme les yeux face à une porte entrebaillée. Tous ses sens se concentrent pour boire à pleine narine cette odeur âcre incroyable. La porte couine avec délice! C'est bon comme le chocolat chaud à la cannelle de sa maman, elle voudrait tellement retrouver ce goût perdu...

“Entrez jeune demoiselle, j'ai pensé que vous aimeriez faire lecture ce soir, si vous avez un peu de temps pour moi. J'ai cru comprendre que vous appréciez Aragon alors voici (lui tendant une édition rare). Il se trouve que j'ai ici ou là quelques bouquins poussiéreux comme moi (il sourit), qui ne demandent qu'à revivre.”

La saisissant fermement par le bras, il lui offre les yeux dans les yeux un poignant “merci”.

Signaler ce texte