SANTIANO

Isabelle Revenu

Voilà.

J'ai l'aigre-marine qui s'est décrochée. Trop belle pour moi ou trop encombrante.

Achetée avant de partir d'Andernos chez un vrai bijoutier, je l'avais mise à l'index. Elle n'a pas supporté.

Elle est sans doute quelque part sous mes pas. Mais je ne la vois pas.

La lune est cache-misère aujourd'hui.

Pâlie sous le voile nuageux, elle m'observe, me suit partout.

D'une de ses pierres immobiles, j'en ferais bien une autre bague, histoire d'habiller ma main droite d'un peu de délicatesse déchirée.

L'Enfer, c'est les autres ... Bien vu.

J'ai relu la correspondance du bord. Celle que je garde sous clé, planquée. Niée.

Je l'ai relue parce que j'en ai besoin pour asseoir les fondations de ma vie qui arrive. Lui donner naissance avec un zeste de sérénité.

Longtemps je fus de toutes les batailles. De tous les sabordages. 

J'ai connu chaque écueil, chaque prison, chaque sale passe. 

Le capitaine Bligh si fier de son Deux-Moi m'a longtemps eu dans le collimateur. Jusqu'au jour de la Grande Mutinerie. 

Dès que j'eus les cartes en main, celles de ma nouvelle destinée hasardeuse, je n'ai eu de cesse de godiller de toutes mes forces pour accoster quelque part. Sur une lande de glace, une rive étroite, un ruban de sable mouvant. Même seulement dans un de mes marécages intérieurs. Peu m'importait. 

J'ai tenu bon.

J'ai dit mes sources. J'ai redit l'ailleurs. 

J'ai résisté.

J'ai pleuré.

Et résisté encore.

Tout plutôt que ce vaisseau fantôme en perdition. 

Plus de boussole à bord, l'âme du sextant en déroute, les vivres et les rêves sans goût, sans parfum.

Le coup de foudre d'embarquement puis les braises du début du voyage se sont muées en langues acides, en zébrures d'éclair, en grondements perpétuels. 

Quand le feu atteint la poudrière, il n'est plus l'heure de se poser les mauvaises questions et de s'attarder sur le pourquoi du comment des fausses manœuvres.

Le Deux-Moi prend l'eau, s'éventre, et se couche.

Mort.

L'enfer, c'est les autres ...

C'était toi.

C'était sans doute moi aussi.

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