Train de nuit

Yann Sayr

Le train filait à vive allure au plein de l'hiver Hongrois. Il roulerait toute la nuit pour parvenir au terminus de la ligne Budapest/Crovsta , vers 6h15, alors que l'aurore amorcerait à peine sa longue courbe frémissante.
Dans le compartiment, tous dormaient, ou presque, et personne ne prêtait plus aucune attention aux photos touristiques encadrées et accrochées au-dessus des banquettes vert foncé.
Se trouvaient là huit personnes qui laissaient filer le temps avec une profonde torpeur. Le repas avait été rapide et frugale, les restes nettoyés et rangés, la lumière principale, d'un commun  accord, éteinte et remplacée par celle bleutée beaucoup plus propice à un long sommeil, les larges couvertures épaisses plus ou moins partagées.  A présent, ivres de fatigue, toutes les têtes affalées sur les poitrines ou pliées en direction de quelques voisins familiers, se balançaient comiquement à l'unisson aux rythmes des mouvements agaçants du wagon.
Le silence du compartiment, derrière le claquement régulier des roues, était saisissant et les mouvements, hormis ceux imposés, réduits au minimum; un peu comme si ce lieu étroit et confiné se transformait, le temps de quelques heures, en un univers parallèle, tranquille et chaudement abrité, venant délicieusement s'opposer aux froidures extrêmes de la longue nuit hivernale que traversait à pleine vitesse, indifférent, le convoi.
Parmi les dormeurs, il se trouvait un jeune couple, marié tout neuf au sortir de leurs noces campagnardes avec, sans doute, une envie toute relative de dormir.  La couverture jusqu'au nez, ils se lançaient sans cesse des regards de connivence à chaque instant et semblaient s'amuser en silence de la situation et des voisins affalés sur eux-mêmes. La fille possédait deux nattes blondes très longues qui s'agitaient sur la couverture et des yeux rieurs qui passaient alternativement de son mari aux autres voyageurs qu'ils détaillaient un peu trop longuement.
Tout à côté du couple en question, sur la même banquette, sommeillaient deux femmes d'une quarantaine d'années dont les mouvements de tête de l'une, étrangement, s'obstinaient à ne pas vouloir obéir aux capricieuses secousses de la machine. Ce qui revient à penser que cette dernière exerçait une résistance musculaire aux mouvements imposés par le wagon et que, donc, malgré toutes les apparences qu'elle s'efforçait de maintenir, cette femme ne dormait pas. Ce petit manège n'échappa pas à nos tendres oiseaux tandis que la femme, de son côté, comprit vite aussi que ceux-là s'en étaient parfaitement rendu compte; les uns observant les autres.
- Chéri, je t'aime! Souffla Buda à l'oreille de son mari.
Pour toute réponse, par dessous la couverture, l'autre tapota chaleureusement la cuisse de sa nouvelle femme si belle et si jeune. Il approuvait, ô combien!
- Tu sais, j'en ai encore envie! Continua-t-elle sur le même ton badin mais avec en plus un petit tremblement de la lèvre inférieure qui faisait toute la différence.
L'autre, en entendant ces mots, s'étouffa de rire.
- Chut! Mais tais-toi donc. Ils vont nous entendre!
Buda posa sa main sur la bouche de son mari et en profita pour glisser sur sa joue un rapide baiser. Elle se trouvait à l'extrémité, côté fenêtre et observa la femme qui faisait semblant de dormir - elle en était certaine! – juste de l'autre côté de son mari, sur la même banquette.
- Tu crois qu'elle dort, fit-elle en la montrant du menton?
- Non, bien sûr!
Il se pencha sur elle et se colla à son oreille.
- Elle nous épie! Continua-t-il.
Buda acquiesça en soupirant d'un mouvement de tête rapide.
- N'empêche, j'en ai encore envie. Calme-moi!
- T'es folle!
- Non, excitée... et toute mouillée!
Ils s'esclaffèrent en silence et l'homme se tourna aussitôt vers sa voisine de droite pour voir si elle ne saisissait pas ce qu'ils disaient. Mais soudain, un grognement bestial émergea de l'énorme poitrine de la très vieille femme qui se trouvait exactement en face de Buda; un ronflement interminablement long, qui n'en finissait plus de mourir entre les plis graisseux de sa bedaine tremblotante. Son voisin, sans doute le mari, dormait comme un bienheureux, nullement dérangé par les gargarismes vocaux de l'autre.
- Pfff! Eclata la jeune femme, surprise.
La voisine du mari - celle qui faisait semblant de dormir -  se mit à trembler elle aussi, prise soudain d'une quinte de toux; celle-ci camouflant très certainement un soudain fou rire. Le couple la regarda. La femme n'ouvrit pas les yeux et se calma rapidement. Buda se colla tout contre son mari.
- C'est sûr qu'elle dort pas! T'as pas chaud, demanda-t-elle?
- Non, mais toi, sans aucun doute, petite vicieuse!
- j'y peux rien, aujourd'hui, tu m'a baisée que trois fois. Avant la messe, après le cochon....
- et après la gavotte! Continua-t-il.
- Humm... voui, celle-là, elle était bonne! Minauda la jeune femme, imposant une moue enfantine à sa petite bouche toute rose.
- La gavotte?
- Non, idiot, la baise!
- Ouais, dans le placard à balai, c'était pas banal!
- Attends, fit-elle soudain prise d'une inspiration. Bouge pas!
Elle glissa ses mains sous l'énorme couverture qui les couvrait tous les deux, ramena sous ses fesses sa jupe de laine puis, tout en restant le plus discret possible, souleva le bassin de quelques centimètres afin de faire glisser sa culotte jusqu'aux genoux.
- On va se faire repérer, fit l'homme, complice.
- Chut!Puis elle se pencha en avant, positionna ses mains devant elle, se saisit du léger vêtement et le fit glisser habilement jusqu'aux pieds. Enfin, elle le dégagea sous elle rapidement.  
- Voilà, c'est fait! A poil !
L'homme se colla contre ses cuisses et aussitôt y glissa une main baladeuse. La voisine – toujours la même -  ouvrit un œil effaré vers le couple un peu trop à l'aise;  n'en croyant pas ses yeux, cherchant une preuve; elle tentait d'apercevoir sous la banquette le bout de tissu infernal.
- Hum! Tu es incroyable. On aura des histoires à raconter à nos petits-enfants quand on sera vieux! Fit-il.
- Heu... Peut-être.
Il se jeta littéralement sur ce corps offert à l'insu des autres et chercha tout de suite à plonger ses doigts au cœur des deux seins plantureux, sur son ventre doux et chaud, au moelleux de la touffe magnifiquement libérée entre des cuisses ouvertes.
- Attends, va doucement quand même! Suis excitée mais pas une bête quand même!
- une adorable chatte sauvage, en tout cas, pour moi.
- miaouw! Siffla-t-elle.
Puis elle se tourna à son tour vers l'homme et chercha à déboutonner la fermeture éclair de son pantalon. Elle voulait du contact, de la chair, de la chaleur animale. L'homme se laissa faire. Il n'était plus lui-même; certes, il aimait jouer à ce genre de jeu mais jamais il n'aurait pensé un seul instant être capable d'agir ainsi en un tel lieu; leur mariage si proche, les circonstances, l'heure, la présence des autres, le train qui filait dans la nuit pour le voyage de noce, le doux anonymat de la couverture, sa femme et sa folie soudaine, enfin le fait qu'il l'adorait et ferait n'importe quoi pour lui marquer ce sentiment, tout ceci faisait qu'il se sentait capable de toutes les audaces tout en sachant pertinemment que ce n'était là qu'une simple parenthèse, improbable en temps ordinaire.
Il écarta un peu les cuisses pour faciliter le geste de sa femme et ne se rendit pas compte tout de suite qu'il touchait également les jambes de sa voisine et que sa propre main venait de chuter sur le bras dénudé de cette dernière. Celle-ci, sous ces contacts imprévus fut prise d'une convulsion qu'elle eut grand peine à contrôler. Elle tourna soudain la tête vers le couple, ouvrit les yeux franchement et les observa faire.  
En face d'eux, sur la banquette en vis-à-vis, le couple âgé ne se rendait compte de rien, tandis qu'à leur gauche, deux militaires blondinets, assez jeunes - deux frères, sans doute -  paraissaient, eux aussi, emprisonnés dans les bras de la douce Morphée.
- Qu'est-ce que tu es impatient! Chuchota Buda à son homme alors qu'il ne cessait de parcourir d'une main le corps quasi nu sous la couverture.
- je te rappelle que c'est toi qui me voulais, non?
- Oui, oui... je sais .. mais non... mais oui, continue ainsi. J'adore!
- tu es incroyable! Et je t'aime pour ta folie douce.
Sa femme l'embrassa et glissa aussitôt une main sous la couverture pour se saisir du membre raide qui pointait hardiment en dehors du pantalon. L'homme poussa un soupir.
- Fais ton cirque en silence, mon chéri. Je ne voudrais pas réveiller tout le monde. Ca me poserait, mon coeur, un petit souci, vois-tu.
Le mari se mit à rire doucement et s'amusa, pour jouer, à soulever la couverture.
- T'as fini, idiot! Je montre pas mes cuisses à tout le monde!
- mais non, ils dorment tous. Regarde.
Ils parcoururent ensemble des yeux les quatre qui se trouvaient face à eux.
- Les deux vieux dorment à poings fermés; impossible de les réveiller, chuchota l'homme, quant à nos jeunes militaires, ça va!
Les quatre ronflaient effectivement tranquillement, affalés sur eux-mêmes, ignorants des choses qui se déroulaient face à eux; les deux femmes, tout à côté du couple, semblaient endormies, elles aussi. La voisine, assise à droite du mari n'osait plus faire le moindre geste et encore moins de retirer sa main de celle de l'homme qui la maintenait. Peut-être ne s'en rendait-il pas compte; il semblait si accaparé par son jeu. Lorsque ceux-ci tournèrent les yeux de son coté, elle resta inerte sans vraiment croire qu'ils étaient dupes. Ils chuchotèrent alors des paroles incompréhensibles pour elle mais qui la concernait sûrement.
- Elle dort pas! Chuchota Buda à l'oreille de son mari.
- Je sais. Ca te gêne?
- Non, mais on devrait pas.
- C'est toi qui as commencé, je te re-précise.
- Ok, mais quand même, ça me paralyse un peu de savoir qu'elle nous observe.
- Alors, on arrête et on dort!
-Tu es fou! Je suis dans un état épouvantable et à poil par dessus le marché.
- Oh, arrête de me le ressasser ou je te saute dessus et tant pis pour la voisine.
Soudain , le train se mit à ralentir.
- Tiens, on arrive quelque part. Fit Buda en essuyant de sa main la buée qui couvrait la surface de la vitre.
- Non, il n'y a pas d'arrêt, ici.
Puis, pour s'amuser encore, la jeune femme posa ses doigts mouillés et froids sur le bout de la verge de l'homme qui sursauta sous le contact glacial.
- Tu es folle! Tu vas me faire mourir! S'écria-t-il en se recroquevillant et serrant instinctivement ses doigts autour de ceux de sa voisine.
- Mourir de plaisir, surtout!
Le train venait de stopper en pleine nuit, au cœur de la campagne hongroise. Le silence dans le compartiment devint soudain extrêmement pesant, presque irréel; comme si le temps venait de s'arrêter quelques instants afin de laisser les amoureux s'aimer. La voisine sentit soudain que l'homme, sans la regarder, lui soulevait la main et la posait sur ses cuisses à lui. Que se passait-il? Que voulait-il faire avec elle? Sans doute, un phénomène étrange était en train de se passer pour qu'elle se laisse ainsi mener; sa raison n'intervenait plus; juste un désir qu'elle ne reconnaissait pas émergeait d'entre ses cuisses et  l'incitait à aller au-delà de ce que son imaginaire était capable de faire.
Elle constata aussi que, de son autre main, il caressait l'entre-jambe de sa jeune épouse d'une manière plus régulière. Il avait trouvé le bon geste et comptait sans doute continuer  jusqu'à ce qu'elle obtienne son plaisir.
Celle-ci ne riait plus, avait tiré sa tête en arrière  en poussant de petits soupirs entre ses lèvres. Son corps se tendait par à-coups irréguliers. Le train ne repartait toujours pas. Le silence s'éternisait.
Alors, la femme assise près du mari fit une chose incroyable, inimaginable, imprévisible pour cet être vivant seul depuis longtemps, d'un naturel très réservé, sans homme et sans expérience: elle osa remonter sa main sur le pantalon de l'homme.
Elle tremblait. Elle ne pouvait s'empêcher de faire ce geste incroyable,  mue par une sorte de force animale irrépressible. La pression de la main de l'homme sur elle se relâcha; il la laissait faire; lui montrait le chemin. L'épouse était en train de jouir en silence sous les doigts de son mari; le membre tendu entra soudain en contact avec la main inquiète de la femme.
Depuis combien de temps n'avait-elle pas touché un homme? Elle ne s'en souvenait pas. Elle conservait les yeux fermés pour uniquement se concentrer sur le toucher de cette peau fine comme de la soie, et si brûlante... si brûlante qu'elle s'en souviendrait certainement toute sa vie. Elle fit glisser son majeur jusqu'à l'extrémité de la colonne de chair, très lentement - trop lentement - hésitante, malhabile, s'y reprenant à plusieurs fois, tâtonnant;  puis lorsqu'enfin elle eut fini de reconnaître tout ce qu'elle avait à découvrir, elle sentit une secousse incroyable parcourir tout le corps de l'homme. Elle eut peur d'avoir mal fait; une liqueur épaisse se répandit sur sa main. Elle en fut heureuse et se mit à sourire pour elle seule, les yeux grands ouverts, dans la nuit.
Elle s'appelait Myrmha  et le train repartit juste à cet instant...

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