UN COLLEGUE

Isabelle Revenu

Mercier n'a jamais senti la rose.

Il bosse comme nous dans ce bureau étroit qui tient plus du placard que d'un véritable lieu de travail.

 Voyons... Comment vous décrire Mercier sinon par ce simple vocable : Absence.

Absence de présence, absence d'humour, absence de combativité.

Il se rend toujours sans se rebeller. Une vraie passoire à efforts.

Mercier est un phare à l'abandon. Un tournesol avorté.

C'est une aventure à lui tout seul. Une pièce montée par un théâtreux en mal d'inspiration. Un personnage doué de parole certes mais qui l'ouvre plus souvent pour dire n'importe quoi qu'une idée réfléchie et sensée.

Son look est étrange. Moitié ours des cavernes - son cousinage avoisine la douce ville des Eyzies sans doute - moitié garçon de ferme des années soixante. Sans style, sans goût et sans recherche. Il mélange aisément chemise à carreaux et veste à pois lustrée par les années. Je conviens que chacun ses goûts. Ses dégoûts aussi.

De la poche de son pantalon élimé aux genoux et à l'entrejambe, pendouille irrémédiablement un vieux mouchoir de papi qui a fait son temps. Plus sale qu'un mouchoir de Mercier, il y a deux mouchoirs de Mercier.

Peu révérencieux des bonnes manières, il le sort intempestivement tout au long des jours de pollen et brait dedans comme s'il tirait un signal d'alarme. Mercier manque d'élégance. Et de discrétion.

C'est un sabraque, un dilettante. Laissant aux autres le soin de parachever la besogne qu'il a commencée au matin.

Mercier est un redoutable économe. Il use tout jusqu'à la corde. Y compris notre patience et notre bonne humeur de potaches.

Mercier est effacé, lugubre. Triste. Il ferait pleurer un régiment d'artilleurs sénégalais. 

Il tire toujours une tête de dix coudes. Et sa bouche en fait de même. 

Au début, nous lui demandions quel pet avait-il en travers. 

A présent, nous savons. Il n'a aucun pet en travers. Juste une propension naturelle à la tristesse.

Mercier, question physique, n'a pas été gâté par ses parents. Qui eux-mêmes n'avaient pas été gâtés par les leurs. 

Un sale tour de la nature en somme. Une répression génétique. Une punition divine pour je ne sais quel péché originel.

Ce n'est pas d'avoir croqué la pomme avec Eve. On ne lui connait aucune relation féminine ou masculine régulière ou épisodique. 

Une vie de moine et pas de moine patachon. 

Non plus une vie de rentier. 

Mercier tire toujours le diable par la queue. Au vingt du mois, il n'a déjà plus d'amorces pour aller jusqu'au trente.

Alors Mercier tape dans les poubelles des supermarchés le soir à la débauche. Ne faisant pas le difficile. Prenant tout ce qu'il peut récupérer.

Non vraiment, en vérité je vous le dis, Mercier ne sent pas la rose.

Ni le lilas.

Report this text