Un grain de vaudou

oliveir

La publicité n’était pas mensongère, ce fut un séjour de rêve. Notre chambre d’hôtel respirait la mer: une grande écaille de tortue sur le mur et une étrange statuette, style quai Branly qui, posée sur l’appui de fenêtre, regardait vers le large.

Michel pratiquait la plongée sous-marine. Mes tympans ne me permettaient plus de visiter les paradis marins, aussi, lorsqu’en fin d’après-midi, il chaussait ses palmes, je montais sur une des planches qu’un plagiste mettait à la disposition des clients de l’hôtel.

Antoine parlait toutes les langues, et ce qu’il ne pouvait dire, son rire le disait pour lui. Il appartenait à la fraternité de Bob Marley, sa musique Reggae enchantait sa guérite emplie d’images plus ou moins pieuses et peuplée d’étranges totems. Curieusement, l’un d’eux était la copie de la statuette posée dans notre chambre. Antoine jouait de la machette pour découper les poulets et les faire griller sur le feu, ou pour débiter les morceaux de bois trouvés sur la plage, jetés ensuite dans un brasero d’où s’échappaient d’étranges fumées odorantes.

Michel et moi nous retrouvions dans cette ambiance marine cette joie de chahuter dans l’eau comme des enfants. Notre départ était prévu fin de semaine et le jeudi soir un barbecue géant réunissait les membres du club sous la houlette des animateurs. En fin d’après-midi, Michel partit pour une ultime plongée. Une légère brise soufflait, elle m’appelait, je me suis surprise à courir vers les embarcations d’Antoine.

Antoine mit à l’eau la planche la plus légère et quand il sangla mon gilet de sauvetage, je sentis le relief de ses os sur ma peau, il a plongé ses yeux dans les miens. Il a fallu que je me secoue pour monter sur la planche. A mon retour, tout était rangé, Bob Marley chantait dans la guérite d’Antoine qui, juché sur un catamaran, m’attendait pour jouer avec la mer. Il ôta mon gilet, posa ses mains sur mes hanches et me dit de monter sur la frêle embarcation. Cela ressemblait plus à un ordre qu’à une proposition. Antoine chantonnait des airs de reggae. Nous sommes partis loin du rivage, il manœuvrait l’esquif comme un enfant son cerf-volant. Il me dit de me mettre au trapèze et sur un air de reggae me chanta que j’étais belle. Je n’avais plus conscience du temps, le soleil déclinait…

Lorsque nous sommes  revenus sur le rivage, Antoine a ramassé du sable, m’a dit de fermer les yeux et j’ai senti mille petits grains brûlants s’abattre sur ma peau. Un filet invisible m’a enveloppé, j’avais l’étrange sensation de ne plus m’appartenir. Antoine posa un paréo multicolore sur mes épaules. 

Je ne peux pas vous raconter ce qui s’est passé durant cette nuit. Quand j’y pense, il me revient le reggae et je me vois dansant à moitié nue près du feu. Antoine a posé des grains de sables et un peu d’eau salée sur mes lèvres et les a récupérés dans un baiser profond. Ensuite, assis derrière moi, il a peint de grandes fleurs sur mon dos dans des tons ocre et verts… Ces doigts tournaient sur ma peau pendant qu’il chantait et lançait des incantations à la lune. Je murmurais la musique avec lui.   

Il a coupé une mèche de mes cheveux et l’a fixée dans sa tignasse. J’étais au centre de toutes ses attentions, Il avait un message à me transmettre, j’étais le disciple choyé par le maître. Je ne sais si j’ai rêvé mais je crois avoir entendu des voix de très lointains ancêtres.

Je suis sortie de ce rêve quand des lueurs ont crevé le ciel à l’est. Je dormais très près d’Antoine dans une espèce de toile de jute, son souffle régulier était calé sur celui des vagues.

Je me suis redressée sans le réveiller et je suis partie un peu honteuse de le laisser seul. Il m’avait initiée, il m’avait consacré son temps et je m’enfuyais comme une voleuse. Dans 24 heures je serai à Paris et lui, mettrai ses planches à voiles à la disposition d’autres touristes. Aurait-il encore la patience d’initier d’ingrates véliplanchistes à ces rites ancestraux ?

En chemin, j’ai songé à Michel. Il avait dû s’inquiéter, je craignais qu’il ne me fasse une scène... Lorsque je me suis éloignée du comptoir après avoir pris ma clé, j’ai entendu l’étonnement du veilleur de nuit. Je me suis retournée et je l’ai vu se signer. J’ai compris sa stupéfaction en voyant dans le miroir de l’ascenseur les dessins tatoués sur mon dos. Michel n’était pas dans la chambre et la statuette n’était plus sur le rebord de la fenêtre !

J’ai dormi quelques heures et à mon réveil, Michel était près de moi. Nous ne nous sommes adressé aucun reproche. Nous avons fait nos valises et sur la plage, Michel trempa son doigt dans l’eau salée, le mit dans le sable, colla quelques grains de sable sur mes lèvres et m’embrassa avec fougue à la recherche des grains salés.

Je n’ai pas su lui dire qu’il était romantique, je lui ai souri sans conviction et j’ai ressenti une profonde tristesse. Il venait de profaner quelque chose dont j’ignorais le nom. Il se voulait poétique, l’intention n’était pas mauvaise mais il ne pouvait pas se douter qu’il réitérait, en moins bien, le geste d’Antoine. Nous avions fauté tous les deux au même moment, nous le savions et cela ne nous choquait même pas. Nous n’en avons pas parlé, un tabou s’était glissé entre nous.

Sur la route de l’aéroport, Michel acheta, dans une boutique, une statuette similaire à celle qui était dans notre chambre. Je n’ai rien acheté.

 Je savais, maintenant, exactement où j’en étais avec Michel.        

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