virgin vodka tonic

Marie Eve Brassard

Je suis assise face à toi, dans un bar quelconque, sur une chaise quelconque et je t’observe. « Ça fait déjà neuf ans qu’on est ensemble» que tu me dis. Sans que je t’écoute vraiment. « Ça fait neuf ans qu’on est ensemble et on a deux enfants : Félix, 6 ans et Anaïs, 2 ans. Tiens justement, j’ai pris des photos hier » Tu sors ton iphone de la poche de ton veston et pendant de longues minutes, je simule l’extase devant chacune des 23 photos qui défilent devant moi. Félix tout nu qui sort du bain. Anaïs un peu flou qui fait une grimace. Anaïs qui fait un sourire. Félix qui mange de la crème glacée. Anaïs qui pleure parce qu’elle aussi veut de la crème glacée. Félix qui tire les cheveux d’Anaïs. Anaïs qui pleure parce que Félix lui a tiré les cheveux. Félix qui pleure parce que maman l’a grondé. Chaque fois que tu prononces leurs noms, mon cœur cesse de battre. Pas longtemps. Une petite seconde. Mais une petite seconde toutes les fois. Et je me dis que si on additionne toutes ces petites secondes, je vivrai sûrement un jour ou deux de moins. Juste pour toi.

« C’est la femme de ma vie » que tu me dis. « Quand je l’ai vu, j’ai su que c’était elle. » J’hésite entre chanceux ou va chier. Je ne dis rien. Moi aussi quand je t’ai vu, j’ai su. J’ai su que je voulais vivre avec ce sourire toujours. Ton sourire. Tous les matins, je voulais le sentir respirer dans mon cou, l’entendre chuchoter, y déposer les lèvres, le front, le bout du nez. Dès l’instant où j’ai aperçu ce sourire, j’ai su que plus aucun autre sourire ne me ferait jamais le même effet. Et nous voilà, dix ans plus tard. Et, contrairement à toi, je suis seule. Et je n’ai pas d’enfant.

« Ça fait neuf ans que vous êtes ensemble, théoriquement ça achève. » Que j’ose penser sans te le dire. J’ai envie de me lever et de partir. J’ai envie de rester aussi. Rester là, assise face à toi, en espérant que, par inadvertance, ton genou frôle le mien sous la table.

Tu bois une gorgée de bière.
Et deux gorgées.
Et trois gorgées.
Et je me dis que j’aimerais ça être un goulot.

Et je ferme les yeux. Pas longtemps. Juste une petite seconde. Quand je ferme les yeux, je suis un goulot. C’est fort le mental quand même. Quand je les ouvre, je ne suis plus un goulot. Mais le monde est beau. Quand je te regarde, le monde est plus beau.




Et je ne suis même pas saoule. Je sirote depuis deux heure une eau gazeuse un peu tiède, qui contient beaucoup de lime et pas de vodka. Un « virgin vodka tonic » que j’appelle. Je ne voulais pas que l’alcool me monte à la tête. Je craignais d’oublier la soirée. De t’oublier. Je ne t’avais pas vu depuis si longtemps. J’ai besoin que cette image de toi reste claire. J’ai besoin de savoir que je me souviendrai de tout. J’ai besoin de savoir que chaque fois, chaque fois que je me sentirai un peu perdue, un peu seule, je n’aurai qu’à fermer les yeux pour voir ton visage. Même pas besoin de iphone.

« Tu es l’homme de ma vie». Que je pense sans oser te le dire. Je pense à toi tout le temps. Je me réveille la nuit pour rêver à toi. Et je t’attends. Depuis dix ans. C’est long dix ans quand on attend. Moi je rêve à toi tout le temps. Pas elle. Elle n’a plus le temps. Elle a deux enfants. Que je pense sans oser te le dire.

Je suis assise face à toi, dans un bar quelconque, sur une chaise quelconque et je t’observe. Je t’observe m’observer. Je t’observe me parler. Je t’observe me raconter les dix dernières années de ta vie. Sans t’écouter. Je t’aime. Te le dire. Te le crier. Le répéter. Je t’aime.

Je t’aime.
Je t’aime.
Je t’aime.

Je t’aimais il y a dix ans. Je t’aimais il y a deux mois. Je t’aime depuis une heure. Je t’aime et c’est ça. Ils disent qu’on le sait quand c’est ça. C’est ça. Je le sais. C’est tout. J’ai brisé, j’ai massacré, j’ai chié tout le reste de ma vie juste pour toi. J’ai gâché toutes mes autres histoires. J’ai tout gâché. Juste pour toi. Et si tu veux, je continue. Je continue parce que je t’aime. Et je ne suis même pas saoule.

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