« La troisième galerie au théâtre du Châtelet » « La toile blanche »

Rémi Bisson

Le théâtre bondé ressemble à une marqueterie, un assemblage d'essence de formes hétéroclites accolées, couleur ocre. Un joyeux brouhaha emplit la cavité en forme de fers à cheval superposés.


Assis au centre du troisième balcon de l'amphithéâtre italien, au plus près de la coupole en verre, je lève les yeux vers ce fascinant iris bleu de Prusse étoilé de cet hiver 1895.

La nouvelle rampe électrique projette dans l'espace scénique les ombres évanescentes d'un vieux pianiste et de son Pleyel laqué noir.
Puis, les candélabres pâlissent pour ne plus être que houille de terre nauséabonde. Le silence étouffe peu à peu les respirations et les toux allergiques. Le piano martèle ses premières notes.

Entre cour et jardin, une immense toile blanche se déploie. En un instant elle devient un camaïeu de gris, un tableau en mouvement, pétrifiant la salle, glaçant les sangs, fauchant les corps d'un effroi morbide. Prise dans une panique collective, la salle semble se vider sous des cris et des hurlements venus d'un autre monde.
Le diable.., est dans le théâtre !!! Il y trouve pêle-mêle, des chapeaux claque des hauts-de-forme des monocles des décorations des cannes des capelines des bijoux, un lorgnon...

Le gaz de houille ravive les candélabres, je regarde autour de moi, le balcon est presque vide.
Quelques personnes stoïques s'amusent de la situation.

Sur la toile blanche, surgi de l'objectif du premier projecteur des frères Lumière, un train vapeur arrivait en gare de La Ciotat.

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