Bouche bée

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Elle n'a qu'à rentrer dans une pièce pour la réchauffer instantanément. Elle est simplement habillée d'une robe noire à manches courtes, avec un col claudine blanc, et elle porte des bas noirs. Le haut du bas est en dentelle, et semble épouser avec une telle harmonie sa cuisse que la plus belle des femmes passerait pour une mendiante de bas-étages. Elle s'assoit sur un fauteuil, et s'enfonce avec douceur dans les coussins moelleux. Elle relève la tête, et sous sa frange blonde, ses deux grands yeux noirs me scrutent. Aussi ronds qu'une assiette en porcelaine de Chine, et assez aqueux pour contenir mon reflet que je peux mirer dans ses iris miroirs. Sa peau est fragile, blanche d'une délicatesse incroyable et d'une pureté inégalable. Ses doigts sont fins, longs et ses ongles sont peints d'un noir ténébreux. Ses mains sont tendues vers moi, comme une invitation, et pourtant, je sais très bien que son piège est en place. Elle n'attend que le contact chaud de mes paumes contre les siennes pour m'attirer contre elle, et m'embrasser tendrement, à sa façon. Sa bouche. Sa bouche en forme de coeur, sa lèvre inférieure est peut-être un peu fine, mais la lèvre supérieure est charnue et une moue boudeuse la rend irrésistible. Une bouche qu'on imagine trop délicate pour hurler et mordre, et pourtant, cette femme est une vraie Bête. Ses seins sont fermes, et pourtant si tendres. Ils ont la taille de mes mains. La jeunesse est toujours maîtresse sur son corps, et ses fesses rebondies le prouvent. Elle croise les jambes. Ses genoux maigres apparaissent, et je peux apercevoir également sa jambe longiligne. 

Elle est magnifique. 

Elle me fixe, avec sa moue bougonne et son regard de tueuse, elle esquisse un sourire, baisse rapidement les yeux et je vois le rouge monter à ses joues d'enfant, que je prends souvent plaisir à embrasser. Elle passe la main sur sa cuisse d'un geste absent et détaché, et pourtant je sais très bien que dans son crâne, la violence la hante. Elle ne rêve que de planter ses crocs dans mon cou, de balader sa langue sur tous les recoins de mon corps, signant ainsi le début de ses rares silences. Sous ses airs d'enfant sage se cache une libertine passionnée, une douce reine chafouine à l'odeur enivrante. Elle plonge ses mains expertes dans son sac en forme de tête de chat, en ressort un paquet de Philip Morris, dégage une cigarette tout en m'examinant avec insistance. Elle sort un briquet, et allume sa cigarette. Elle tire longuement sur ce petit ustensile de la mort et de ses lèvres purpurines, un amas de fumée s'extirpe en dansant devant moi et le temps d'un rêve, j'imagine que c'est son corps nu qui danse au rythme des battements de mon cœur.

Elle finit par se lever, profitant de mes yeux clos, et j'entends le bruit de ses pas vers moi. Je ne bouge pas, j'attends le contact de ses lèvres, j'attends la chaleur de son corps, j'attends la douceur de sa peau, bouche bée. La sensation que je ressens n'est pas celle que j'attendais. Au lieu de ses lèvres purpurines, c'est le canon d'un revolver qui se dépose délicatement sur ma bouche. J'ouvre les yeux, et je vois dans les siens mon triste reflet, mais aucun remord. Elle me sourit pour la première fois, et appuie lentement sur la gâchette. Je ferme les yeux, laissant une larme couler sur ma joue, et maudit la beauté, cette maîtresse si cruelle. 

Je voulais recouvrir son corps de baisers, c'est mon sang qui tapisse les murs, et elle observe, de son air hébété, mon corps meurtri. 

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