Ce jour-là à Central Park

jean-fabien75

Pour le concours "Racontez votre Amérique"

Je me souviens de ce jour-là à Central Park.
C'était il y a six mois. Un mardi matin. Glacial. Une neige, peu impatiente de se figer au sol, qui tombait à l'horizontale et nous fouettait le visage inlassablement. Je m'étais cassé la jambe, bêtement. Pour l'éviter. Dire que je m'en voulais à l'époque de ne pas l'avoir percutée à la place serait un peu exagéré…quoi que. Nous étions sur la patinoire de Donald Trump, la Wollman Rink, et elle était tombée devant moi. J'avais vu ses yeux paniqués, et avec ma technique rudimentaire de patin héritée de mes quelques mois de pratique de rollers, j'avais choisi de chuter avec la grâce d'une truie. Olida on ice.
Quand je l'ai vue quelques heures plus tard, s'approcher de moi à l'hôpital, tandis que je me lamentais sur ma jambe en morceaux, j'ai acquis la conviction la plus intime que notre couple était un désastre. J'ai compris qu'il n'y avait aucune d'issue positive à cette mascarade. A peine suffisait-il d'attendre, le temps étant généralement peu amène avec les associations bancales. Je me rappelais cette phrase dont le propriétaire m'échappe encore à l'heure actuelle et qui disait à peu de choses près « la trahison n'est qu'une problématique de dates ». Cela résumait bien le sentiment qui m'agitait à cet instant : je me sentais trahi, abandonné, mon âme en lambeaux arborée comme le tee-shirt d'un naufragé de l'amour.
Mal assis à côté d'elle, à la recherche de ses yeux tournés vers le vide (moi), sa main que j'avais saisie d'autorité, froide et morte dans la mienne, je compris que je n'étais qu'un paramètre d'une équation à ses yeux insoluble, je n'étais que quantité négligeable, une plante un peu moche dans un appartement que l'on se doit d'arroser régulièrement et distraitement, car on n'a pas envie qu'elle crève. On aurait pu aussi retourner chez Ikea en adopter une autre, mais disons que cela ne fait pas partie de nos priorités du moment, ajouté au fait qu'on croise finalement assez peu de magasins à l'enseigne jaune à Manhattan.
Elle m'avait laissé me dépatouiller avec les tonnes de papier que les urgences m'avaient demandé de signer pour ne pas être responsable de… de quoi d'ailleurs ? Je n'avais pas compris la moitié des questions.
Je l'avais rencontrée un an plus tôt à Central Park justement. Elle était française, elle aussi, et vivait à Manhattan depuis dix ans. Elle connaissait tous les codes de cette ville et je débarquais fraîchement de Paris d'où j'étais parti brusquement. J'avais tout plaqué, des images d'Amérique plein mon coup de tête.
Mes amis m'avaient à l'époque vanté les mérites des autochtones : « tu verras, les USA, c'est l'eldorado de la drague pour les français. Il te suffit de parler, même mal (surtout mal), pour que toutes les américaines tombent à tes pieds ». J'avoue avoir éprouvé à l'époque une sorte de fascination-répulsion à l'encontre de cette idée. Un petit peu comme devant une pizza mexicaine : on sent que c'est dégueu, mais on craque assez vite.
Finalement, c'était plutôt moi qui étais tombé – trahi par ma paire de rollers. Et c'est comme ça que l'on s'était rencontrés : elle m'avait recueilli puis décoré de quelques pansements, comme autant d'étoiles du mérite.
Faire 6000 kilomètres pour percuter la trajectoire d'une frenchie… encore une manifestation de ma chance légendaire… ou simplement l'expression cosmopolite de cette grosse pomme tentaculaire qu'elle m'avait fait découvrir les semaines suivantes à sa façon.

Cette fois-ci, c'était un peu plus grave, et quelques pansements ne viendraient pas à bout de mes multiples fractures. C'était donc à l'hôpital que j'avais eu tout le temps de méditer sur cette relation, d'autant plus qu'elle m'avait lâchement abandonné du jour au lendemain comme un jouet cassé. Elle n'était tout simplement plus venue un matin me visiter dans ma chambre, et pour tout dire, ce fut un soulagement.
Notre relation n'avait finalement été qu'une répétition continuelle de la chute finale.

Alors, j'ai fait le deuil de Catherine. Je me suis souvenu de ces journées mornes. De ces samedis après-midi interminables où j'essayais de l'atteindre, où j'essayais de trouver un passage secret pour pénétrer sa forteresse, et de ces dimanches pluvieux où je me réfugiais dans ma tristesse. J'étais un exilé pour rien. Je ne voyais New York qu'à travers la prison qu'elle construisait autour de moi sans s'en rendre compte.
Si aimer est le fruit du hasard, l'inverse doit être vrai aussi. Je n'étais, par conséquent, que le produit de la malchance, un élément parmi d'autres dans un environnement défavorable en forme de meule de foin grande comme un continent où l'on aurait égaré les flèches d'un Cupidon maladroit et peu motivé.
Je ressassais ces pensées noires à l'hôpital où j'avais la sensation de me noyer. Je haïssais depuis toujours les hôpitaux et tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une blouse blanche. Je n'y pouvais rien, c'était comme ça. Cela me rappelait mes angoisses enfantines lorsqu'une infirmière me baissait le slip d'autorité pour constater que mes testicules étaient correctement positionnés (touche pas à ça).
Dieu merci, je restai finalement peu de temps alité et fus renvoyé chez moi avec une béquille et quelques kilos de papiers administratifs. Libre comme l'air et boitillant.
Bizarrement, alors que seulement quelques jours s'étaient écoulé, l'hiver avait fait la place au printemps. Ainsi, comme j'avais encore quelques semaines d'arrêt avant de réintégrer mes bureaux du New Jersey où j'officiais en tant que responsable d'un Call Center, je décidai de poser en complément mes deux semaines de congés, généreusement attribuées par mon contrat de travail local.
La météo était catégorique : New York m'ouvrait les bras. Pour de vrai cette fois-ci, croyais-je.

*

Mon appartement se situait à deux blocs des bâtiments de l'ONU, entre la 1ère et la 2nde avenue, presque sous l'ombre de la Trump Tower.
J'y avais mes habitudes : le supermarché qui faisait l'angle – et vendait les fruits et légumes à des prix vous donnant envie de devenir obèse –, le petit restaurant indien dont j'étais régulièrement le seul client, le gardien de l'immeuble qui emmenait mes chemises au pressing et oubliait régulièrement d'aller les rechercher. Tout ceci était devenu au fil des mois un environnement dans lequel j'avais appris à me sentir chez moi. La différence désormais était que j'étais légèrement bancal et seul. Mon plâtre allait me servir de compagnon quelques temps et il allait falloir que je m'habitue à claudiquer.
New York avait été pour moi une ville où j'avais toujours couru d'un endroit à l'autre, comme par mimétisme social. Les gens avaient l'air pressé, il fallait donc que je le sois. J'étais à cet instant précis deux fois orphelin : de ma capacité de me mouvoir rapidement et d'un but à atteindre.
J'avais donc toutes les raisons du monde de profiter de ce repos providentiel et pourtant les premiers jours, j'errais sans but, dépassant à peine la 2nde Avenue et remontant rarement au-delà de la 54ème rue. Les heures s'écoulaient et je ne savais par quel bout les apprécier : devais-je profiter de mon temps libre en faisant des grasses mat' ou me lever l'esprit conquérant – la question de savoir ce qu'il me fallait conquérir n'ayant pas encore été résolue ?

Le printemps débarqua effectivement sur New York, un peu en avance, et malgré mon attirance diffuse pour Central Park, il me semblait difficile d'y aller jouer au foot ou d'imiter Dustin Hoffman dans Marathon Man autour du réservoir.
Je crois que je commençais à le craindre un peu, ce parc. Il ne m'avait pas vraiment réussi pour l'instant. De plus, j'y croisais, en général, beaucoup trop d'autres d'expatriés européens pour m'y sentir totalement étranger. On m'aurait dit qu'on avait fait une extension au jardin du Luxembourg que j'aurais été tenté d'y croire.

A vrai dire, j'étais perdu, diminué, construit de molécules de fragilité, d'instants de rêves éthérés prêts à décamper à la moindre contrariété. J'avançais péniblement dans ces mornes journées. Seules mes nuits étaient étrangement sereines, car bercées de l'optimisme un peu crétin des âmes naïves. Des nuits sans étoiles, mais dans lesquelles j'imaginais des constellations où je pourrais m'évader un de ces quatre. Après le lever du jour, personne ne me voyait plus, j'avais perdu ma consistance, j'étais un être transparent dépourvu même d'envie que cela ne change.

Jusqu'à cette matinée où le présent fit de nouveau irruption dans ma vie.

*

Quinze minutes que je poireaute dans ce bar sans qu'un serveur ne daigne s'approcher. Ils ont dû sentir les ondes négatives dispersées par mes soins tranquilles aux quatre vents. Je ne suis même pas l'ombre de moi-même, car il faudrait pour cela que je projette quelque chose. Et en plus, je goutte d'une humidité tranquille qu'une averse inopportune a déposée à mon attention.
J'ai voulu me balader un peu plus loin que d'habitude, voilà le résultat. La prochaine fois, j'irai me gaver de sucre au Starbucks du coin.

Et puis soudain.
Je la vois s'approcher dans un effluve coloré de senteurs printanières, j'entends presque le chant d'oiseaux médaillés au conservatoire des champs, je crois déceler la pluie qui pénètre dans le restaurant pour déposer des cristaux liquides de grâce sur sa chevelure dorée. Elle est là et l'air devient plasmatique. Les secondes se figent comme des échardes dans mon cœur en miettes que des moineaux internes picorent d'une faim nouvelle. Elle tourne le regard dans ma direction, et me transperce comme si j'étais une œuvre tombée dans le domaine public. Son sourire m'instancie et je reprends condition physique.

-    Vous désirez ? me demande alors un serveur débraillé ayant découvert mon existence subite.

Je ne désire rien d'autre que le silence de ses yeux dans les miens, et ses mains qui me parlent. Je ne vois plus rien que son parfum qui m'englobe, en attente de la sérénité de nos bras qui se trouvent.

Un miracle n'arrivant jamais seul, elle s'assoit à côté de moi.

-    Un café noir s'il vous plaît.
-    Vous êtes français ? me questionne-t-elle en me regardant.
-    Difficile à cacher, n'est-ce pas ?

Elle me sourit, pose son sac et ouvre un livre.
Les miracles n'arrivant jamais en couple, c'est un livre de Paul Auster que j'ai lu il y a quelques années, Le voyage d'Anna Blum.
Je profite de l'arrivée de mon café pour lui parler du livre. Simplement. Doucement. Elle m'écoute puis parle à son tour.
Alors que j'ai toujours associé l'américaine à la sophistication et l'abus de maquillage, je suis ébloui par sa délicatesse et sa discrétion. Son charme subtil et la douceur de sa voix m'envoûtent totalement, je suis hypnotisé. En suspension entre tout à l'heure et plus tard.
Nous discutons un temps indéterminé, ce qui m'apparaît assez étrange, car lorsque j'étais avec Catherine, ma bouche n'accouchait que de mots mort-nés, des bouts de syllabes sans saveur, sans justesse, et qui faisait résonner une mélodie jouée par un instrument mal accordé. Avec elle, je sens une énergie en moi que je n'ai pas ressentie depuis des lustres.
Je lui raconte mon histoire avec l'Amérique. Elle me dit que j'ai une chance phénoménale d'être encore « vierge » de la découverte solitaire de New York.
« Absorbe la ville » me dit-elle.

A un moment, elle regarde sa montre. Elle passe sa main devant sa bouche comme pour dire « zut », m'attrape le bras, le sert un petit peu et s'enfuit. Je crois l'entendre laisser échapper un « see you soon ».

Je ne lui ai pas demandé son prénom. Ce n'est pas mon quartier. Il est clair que je ne la reverrai jamais. En bref, cela ressemble de nouveau à ma vie.

*

On dit que certaines personnes ne sont faites que pour se côtoyer de manière inopinée, fugace. On gâche même souvent de belles histoires à vouloir qu'elles durent, alors qu'elles puisent leur essence dans leur caractère éphémère. Je décide de m'accrocher à l'idée que le manque d'elle est aussi normal que le fait de ne jamais pouvoir lui parler à nouveau.

Elle m'a dit « absorbe la ville ». Pourquoi pas.

*

Tous les jours sont désormais rythmés par une soif impossible à étancher de découvrir New-York : musées (MOMA, Metropolitan, Guggenheim, etc.), balades dans downtown, à Brooklyn, dans les boutiques de Soho, déjeuners dans les restaurants du village, concerts de jazz au Village Vanguard bercés par les vibrations du métro, flânerie au zoo du Bronx.
Il n'y a finalement qu'un endroit où je refuse toujours de me rendre, de peur de rechuter et de perdre cette force qui m'habite depuis cette rencontre.

Quant à mon inconnue, je suis revenu plusieurs fois à ce petit café de l'Upper West Side, mais jamais plus je ne l'ai recroisée.
Peut-être n'était-elle qu'un messager, un avatar de ma bonne étoile, un coup de pied au cul de l'au-delà. Va savoir.
Elle m'accompagne malgré tout dans mes pérégrinations et je crois parfois l'apercevoir au loin, même si son visage s'estompe un peu plus chaque jour.

*

Aujourd'hui, j'ai vaincu ma crainte. Après m'être fait enlever mon plâtre, j'ai décidé de fêter cela en allant me balader au zoo de Central Park. J'avoue avoir développé depuis peu une fascination pour les animaux, qu'ils soient libres ou en cage, et je n'ai jamais été dans cette partie du parc. Ma fascination a ainsi mis en échec ma peur, et c'est en arborant un sourire imbécile et redécouvrant l'usage approprié de mes jambes que je remonte vers le milieu du parc.
J'entends tout à coup des cris et je vois une certaine confusion régner à une centaine de mètres de là où je me trouve, sans que je puisse distinguer la source de ce désordre.

-    Stop him ! Help !

Je crois tout d'abord à un vol à la tire, lorsque je vois un minuscule chien courir dans ma direction, ou plutôt fuyant le bruit fait par son propriétaire.
Alors qu'il est à quelques mètres de moi seulement, et comme s'il venait de me voir, il change brusquement de cap. Je saute vers lui et l'attrape par le collier. Il s'arrête net en glapissant, tandis que je vérifie péniblement que ma jambe a tenu. Je ne suis plus que poussière et poils, tandis qu'un vieil homme me propose son bras pour me remettre debout. Je vois alors le plus absurde des attelages arriver à ma hauteur. Six chiens de race différente en train d'aboyer, une laisse orpheline et au bout de cette colonie improbable : elle.
Une promeneuse pour chien. Je ne sais pas pourquoi, mais cela me surprend à peine.
Elle est là. Elle me reconnaît et sourit. Entouré de sa demi-douzaine de bêtes à poils.

-    Excuse me, … I mean… thank you, dit-elle en m'époussetant avec application.

Je suis immobile. Incapable de faire le moindre geste. J'ai des tonnes de choses à lui dire.
Je comprends à cet instant la chance que j'aie : celle d'avoir traversé tous ces instants passés à peu près entier, tout ce qui m'a permis d'être ici et maintenant à cet endroit précis.

Ce jour-là à Central Park.

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