Chien de punk

Thomas Delavergne

Et une injure, une de plus ! Il est fatiguant Bitsoo à ne pas tenir la 8.6 chaude. Dès qu'il entame sa troisième canette, mon maître invective les clientes au sortir de la boulangerie. « Ben ouais, les radasses ne veulent même pas lâcher leur petit monnaie », râle dans sa barbe Bitsoo. L'origine de ce surnom ridicule ? Aucune idée. Ce qui est certain, c'est que personne dans la bande n'a connaissance de son prénom.

« Fais gaffe, il va t'attaquer mémé », lance Marco, le Jean Roucas de la confrérie punk. « Pauvre bête, il mériterait une autre vie », rétorque à mon attention cette petite dame au caractère trempé. Son regard de compassion m'inspire un mélange de mépris et d'amusement. Passons.

Je n'ai jamais pu le blairer Marco. D'ailleurs, je prends un malin plaisir à pisser sur son duvet lorsqu'il s'endort. La réaction des autres au réveil me fait toujours autant marrer au fil des mois. « Bah, ça sent la pisse à 3 km. T'as aucune estime de toi Marco », s'emporte Caro, son ex, désormais partenaire sexuelle de ce qui me fait office de maître.

Chez les punks, la journée se résume à ne pas se lever avant midi. Le temps de décuver. Il faut aussi penser à voler de la bouffe. Si l'on comptait que sur nos compagnons humains, on ne mangerait pas à notre faim. Je prends donc un malin plaisir à aller défoncer le contenu des gamelles dans les zones pavillonnaires. A l'image de son maître, le chien de maison se reconnaît facilement. La moitié est du genre à sortir le fusil pour « faire fuir ses bâtards qui viennent manger notre pain ». Les fachos aiment l'intimidation. L'autre moitié me regarde manger avec dégoût. « Une bestiole comme ça doit avoir la rage, n'approchons pas. » Le cabot de centriste n'a rien à voir. Il va aboyer au loin, puis tenter une approche de médiation. Peine perdue, j'ai déjà bouffé ses croquettes. Y'a quand même pas à tortiller de la queue, les marques assurent. Aux antipodes des croquettes sèches de la marque « pouce en l'air ».

Hormis Caro, personne ne me défend. Mon maître, cet abruti qui ne tient pas la distance, ricane tel un chihuahua sous exta. Un adage dit que le chien est le meilleur ami de l'homme. C'est par crainte de finir à la fourrière que je reste avec ce type. Seul, je me sens enfin moi. Que voulez-vous, Big Brother nous entoure. Un chien errant se repère en moins d'une heure dans ma ville. Réseau de vidéosurveillance oblige. Pour notre maire conservateur, le terme approprié est vidéoprotection. Suis bien content de ne pas pouvoir communiquer à travers votre langage. Les inepties pleuvent davantage que les saines pensées chez vous. Du moins, chez les punks que je côtoie depuis ma naissance.

Direction la messe en ce dimanche. Mon maître s'est douché, hier, dans un camping en périphérie. Personne ne l'a grillé. Sur son panneau, Bistoo a inscrit : « Pour financer l'opération de la patte de Poupou ». Poupou… Un grossier pansement court sur mon flan gauche. Il a poussé la blague en allant jusqu'à me porter. Pour les larmes, les oignons nichés dans un sac au fond de son jean fonctionnent à merveille. « Il est splendide. C'est un caniche ? Comment est née cette blessure », s'émeut une nonagénaire. Dix minutes de bobards plus tard, c'est un billet de 20 euros qui termine dans l'escarcelle de mon punk.

La goutte de vodka qui va faire déborder la gourde arrive après 110 euros de collecte. « Vous savez, avoir un caniche lorsqu'on vit dans la rue, c'est compliqué. D'autant plus qu'il n'a qu'un testicule… ». Blasé, je regarde mon mauvais comédien avec mépris. Croyez-moi, le chien n'a aucune raison d'être le meilleur ami de l'homme.

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