Hiver, été

Camille Verdier

L'amphithéâtre était plein, tendu, suspendu au bord des lèvres de cet homme, habillé de noir, distant et intriguant.

 

Mes derniers mots s'envolèrent dans la salle, et leur faible écho se dispersa lentement. Le silence, lourd, résonna et appuya sa note un temps, long, qui dura, encore. Je cru percevoir des applaudissements, mais déjà, mon corps partait.

 

            La salle se désemplit de têtes, de coeurs, de jambes et s'illumina d'une chaleur solitaire. Un seul homme encore était là, tout en haut, perché, imprenable. Je restai pourtant face à l'étendue vitrée, accueillant la faible lumière du soir, malgré la dévorante envie de venir griffer son cou de mes lèvres, de voler son parfum d'hiver, de mordre son oreille brûlante.

 

            Lui, fit résonner ses pas sur les marches, et rythmait ainsi ce silence plein de désir : le seul son mat de sa marche me fit fermer les yeux. Je frissonnais inconsciemment de passion, sinon de froid et de profonde fatigue. Ses mains de velours enveloppèrent soudainement mes épaules, et son torse chaud colla mon dos.

 

            Sans une parole, enfin.

 

            Il me glissa cependant dans l'oreille, tout d'abord un souffle chaud, un baiser sec, puis, doucement – mais d'une voix si faible qu'on ne pouvait pas qualifier ses bruits de paroles – :

- As-tu dormi ?

Je m'éveillai de cet instant suspendu. Je n'avais pas envie de répondre ; ma bouche sèche devenait capricieuse, ma gorge aride s'effritait. Je basculai la tête en arrière, déployant ma gorge entière, contractant la bouche, mes yeux durement fermés, enfoncés. Ainsi, je restai, immobile. Thibaud ne bougea pas, jusqu'au moment où son souffle parcourut mon visage endolorit par la fatigue. Ses lèvres cueillaient mon visage, ses mains me soutenaient fermement.

            Je retrouvais progressivement mon poids, me redressant, j'ébouriffais mes cheveux et lâchais un profond soupir : délivrant mes poumons.

 

            Le monde à l'endroit réapparu petit-à-petit, les couleurs s'animèrent. Thibaud s'écarta, me laissant tout à moi-même. Il ouvrit une fenêtre, qui coulissa dans un maigre cri. Il alluma une cigarette ; ses mains jonglaient avec le petit cylindre tiède et toxique, je voyais ses doigts danser à travers la fumée grise.

 

            Je rassemblais mes affaires. J'entendis Thibaud tousser :

 - Tu devrais y aller.

Il se plia de trois-quarts.  Ses yeux creusaient dans les miens, et il veillait à ce que son idée plonge jusqu'à mon esprit et me décide. Je ne compris pas son implicite : pourquoi partir, tu venais d'arriver ?

- Pour dormir, Adam.

 

Dormir. Je m'arrêtai dans mon rangement, les feuilles volèrent, glissèrent : tout semblait mouvant, sauf mon corps, figé, fatigué, froid. Incapable de bouger : pourquoi ? Je n'en savais jamais rien, mais cette immobilité me prenais soudainement, toujours, et me paralysait totalement. Thibaud m'emprisonnait du regard. Ses mains ne jouaient plus avec la cigarette, dangereusement consumée, ses ongles en arrachaient le bord. Nerveux, il pouvait seulement observer cette lutte contre moi-même.

 

            Je balançai mes feuilles, je jetai mes notes, discours, références, livres, tout : volaient; ce que j'avais méthodiquement amassé. Je pris ma tête entre mes mains tendues et crispées, je rageai d'incapacité, je contenais ma fureur ; cette rage indescriptible qui me rongeait de l'intérieur.

 

            Thibaud lâcha sa cigarette, finie, brûlée, gâchée. Il aurait pu intervenir, tempérer cette folie. Il referma la fenêtre, dont le bruit strident me fit horreur : je m'effondrai au sol, assommé par toutes les sensations extérieures. Je n'étais que psychose.

            Thibaud monta les marches, lentement, imprimant son pas dans le vacarme incessant du silence, qui m'arrachait des cris de douleur, des pleurs, de colère. Doucement, il se retourna, debout, droit, beau, me regardant me tordre de folie, et il sortit enfin.

 

 

Je n'étais pas désemparé. Je connaissais cette douleur, j'étais  incapable de la maîtriser, de la contrôler ; alors que je contrôlais tellement tout ce que je pouvais. Je restais seul dans cette fureur folle, à rebondir entre tous ces démons intérieurs et résonnants si fort dans mon corps, à crier silencieusement mon mal-être, à transpirer de la fatigue, des pleurs, de la fausse impuissance.

 

J'aurais voulu Thibaud, sa voix, ses mains, sa peau. J'aurais voulu Thibaud.



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