Éloïse

Célestine Tichit

La pudique Éloïse se laisse envoûter par les mains expertes d'un masseur diaboliquement sensuel...

−      Non, ça n'ira jamais !

Éloïse tentait de se rassurer. Une jeune femme venait de refermer la porte sur elle avec un sourire engageant, l'invitant à se déshabiller derrière le paravent et à s'allonger sur la table en attendant Étienne.

Étienne ! Elle n'avait pas pensé à demander si le masseur était une femme. Son malaise grandissait.

Elle n'avait déjà pas osé refuser quand son amie Laura lui avait demandé de l'accompagner dans ce spa luxueux. Éloïse avait déjà tenté de se faire masser à plusieurs reprises, mais n'avait jamais réussi à se détendre. Sous les gestes professionnels des jeunes femmes aux blouses impeccables, elle s'enveloppait d'une appréhension dont elle n'avait jamais compris le sens.

Cette fois, la panique était près de la saisir. Le masseur serait un homme. Elle avait plus que jamais envie de faire demi-tour.

Elle décida de ne pas décevoir Laura. Derrière le paravent, elle trouva un minuscule string en papier et regarda la petite chose translucide garante de sa pudeur, dépitée.

Ses cinquante kilos glissèrent sans les toucher entre les fils arachnéens qu'elle noua sur ses hanches, espérant cacher son pubis autant que possible, sans résultat probant. Elle courut presque à la table de massage, de peur de se trouver face au dénommé Etienne qu'elle préférait ne pas voir, espérant qu'il resterait ainsi une sorte d'entité théorique. La porte s'ouvrit dans un souffle. L'homme chuchota quelques paroles apaisantes de bienvenue, la recouvrit très vite d'une immense serviette blanche et posa ses mains sur elle.

A travers le tissu, elle sentit la force qu'il  engageait dans ses gestes et fut étonnée par cette impression. Par ce poids d'homme qu'il maintenait sur elle, à en avoir mal aux os. Son corps lui paraissait tout petit sous ce contact puissant. Encore une sensation nouvelle pour cette grande fille qui regardait d'habitude les garçons à hauteur d'yeux.

Il fit doucement glisser la serviette jusqu'à ses reins et saisit la masse de ses cheveux auburn pour dégager sa nuque, dans un geste qui la fit frissonner par sa familiarité.

Il lui enduit le dos d'une huile tiède dans de grands gestes généreux. La seconde où le contact disparut pour qu'il repose le flacon envoya une légère pointe électrique dans les reins d'Éloïse, prise au dépourvu.

Les mains revenaient déjà, enserrant son cou dans des mouvements rapides des pouces, qui rencontraient chaque seconde la résistance de ses muscles tendus. Elle sentait néanmoins que la lutte était inégale ; les doigts habiles caressaient chaque fibre pour l'inviter à se relâcher, ses épaules retombaient, répondant volontiers à la volonté experte qui s'abattait sur elle.

Des mains mercenaires, mais aucune once de sujétion dans la force qu'elles imprimaient à leurs mouvements. Cet homme dominait les corps allongés dans cette pièce. Éloïse s'abandonna enfin, soumise au bien-être qui l'envahissait.

Il le sentit immédiatement. D'un geste tranquille, il abandonna la nuque pour glisser entre les omoplates.

Les mains se posaient maintenant sur les reins de la jeune femme, qui contrôla un tressaillement. La serviette ne cachait plus grand-chose de ses fesses, car les mouvements amples de va-et-vient qu'il avait entrepris la repoussaient chaque instant un peu plus bas. A chaque seconde l'intensité du toucher était aussi forte : elle devinait que tout le corps de l'homme participait à l'ardeur de ce contact, ses mains glissant le long de la colonne vertébrale, enveloppant les épaules frêles pour revenir à la naissance des fesses, effleurant au passage l'arrondi des seins. Ce passage furtif le long des flancs était le plus troublant : tendre, intime, cette zone était normalement cachée des regards et rarement touchée.

Oui, en faisant l'amour, il arrivait qu'Éloïse relève les bras en signe d'abandon, lorsque le plaisir encerclait ses reins et qu'elle voulait être prise par ses amants lascivement. Ce n'était pas ce qu'elle était venue chercher ici, mais elle ne pouvait se défendre de ressentir un certain trouble. Les doigts masculins s'enfonçaient à chaque passage dans le moelleux de sa poitrine écrasée sous elle, puis se rejoignaient sur le coccyx, avec lequel ils jouaient un instant.

A l'instant où elle allait céder à la tentation de creuser les reins, la vague s'arrêta dans un dernier mouvement circulaire et apaisant. Éloïse se sentait mise à nue : cet homme devinait-il donc toutes ses sensations ? Les créait-il à dessein, jouant à faire monter l'excitation pour la faire refluer ensuite ?

Elle parvenait à reprendre ses esprits alors qu'il entreprenait le massage de ses bras, insistant surtout sur l'intérieur des poignets, remontant en de petits cercles qui atteignirent leur apogée en rencontrant le creux du coude. Le cerveau d'Éloïse n'enregistrait plus que ce mélange entre le contact présent et l'impatience de celui qui suivrait. Les tempes battantes, elle sentait les doigts de l'homme entrelacer les siens, atteindre ce petit espace de peau fine entre chacun d'eux et le pincer délicatement, méthodiquement. Les sensations suivaient un ordre naturel. Il ouvrit enfin sa main pour en saisir la paume et ce fut comme s'il avait écarté les cuisses d'Éloïse d'un geste brusque. Elle réprima un râle de plaisir. Cet homme transformait le moindre contact chaste en un déluge de sensations crispantes mais voluptueuses.

Le feu s'éteignit brusquement lorsqu'il la recouvrit de la serviette jusqu'aux épaules. Mais ce ne fut que pour réapparaître plus violemment encore : il venait de soulever le pan qui cachait sa jambe gauche. Rien ne se passait encore, comme si cet intermède était nécessaire à l'ascension qui suivrait.

Les mains puissantes enserrèrent la cheville pour l'écarter délicatement. Éloïse retenait son souffle. Horriblement gênée, elle imaginait le petit triangle de papier trempé qui gisait entre ses cuisses, témoin de son excitation. Depuis quelques minutes déjà, elle sentait la chaleur et l'humidité l'envahir, et ne pouvait plus rien en cacher. Elle espérait que l'obscurité de la pièce masquerait les gouttes brillantes tapissant les poils de son sexe. Partagée entre l'envie furieuse de resserrer les cuisses pour cacher sa honte devant cet inconnu, et de les écarter plus encore pour qu'il plonge ses doigts dans cette chair humide, elle ne bougeait pas.

Les mains remontaient, serraient, pétrissaient. Les doigts glissaient à la lisière des fesses, s'arrêtant à quelques centimètres à peine de son sexe, visitant la peau si douce de l'intérieur des cuisses. Le clitoris avait doublé de volume et battait à l'étroit, délicieusement étriqué dans son petit abri de peau brune. L'homme prenait son temps, revenant sans cesse, la peau d'Éloïse fondant entre ses doigts. Elle sentit à peine qu'il avait changé de jambe, tant ce roulement de vagues paraissait régulier.

Elle n'aurait su dire s'il était lui-même excité ou si ses caresses n'étaient que professionnelles. A aucun instant les doigts n'avaient dévié de leur trajectoire précise, ne s'étaient attardés plus qu'il ne le fallait sur ses parties intimes. Mais elle mouillait tellement à présent qu'ils devaient obligatoirement avoir effleuré son humidité.

Le doute ne fut plus permis lorsqu'il se pencha sur elle pour terminer à grands gestes le massage de la jambe : dans sa paume relâchée au bord de la table, elle sentit le sexe dur à travers le tissu des vêtements. Le contact ne dura qu'une seconde mais le geste n'était pas fortuit. Le plaisir que lui donnait  cet homme était partagé.

Lorsqu'il lui chuchota l'ordre de se retourner sur le dos, tendant chastement le tissu éponge en paravent au-dessus d'elle,  elle aurait pu ouvrir les yeux mais ne le fit pas. Les mains resteraient celles d'un inconnu au prénom banal et sans visage. Les paupières d'Eloïse tressaillirent lorsque la serviette disparut, roulée sur ses hanches, à la lisière de sa toison. Elle se sentait encore plus nue que l'instant d'avant, se regardant avec les yeux de l'homme dont elle venait de sentir le désir.

Il fit couler l'huile chaude entre ses seins. La main suivit, descendant lentement jusqu'au nombril qu'elle encercla avec force. Éloïse sentait l'odeur de l'homme au-dessus d'elle, le parfum piquant d'une transpiration légère. Ce n'était pas un fantôme qui lui caressait le ventre à présent, mais un être de chair dont elle rêvait qu'il poursuive son geste et plonge maintenant entre ses cuisses, caresse de ses doigts experts son sexe frémissant qu'il avait éveillé depuis bientôt une heure. Éloïse sentait le courant brûlant qui électrisait ses reins, résistait à l'envie de se cambrer, de saisir la main et de la plonger au creux de son corps pour soulager son excitation.

Secrètement haletante, elle attendait le point culminant, espérant parvenir à jouir sans qu'il ne s'en aperçoive, malgré la confusion de ses sens.

Lorsqu'il entreprit de masser sa poitrine, dans de grands cercles effleurant les pointes durcies sans jamais les toucher, l'excitation et la frustration d'Éloïse empirèrent. Un soupir étouffé franchit sa gorge. Elle était sur le point d'attraper l'homme par les cheveux pour l'obliger à sucer ses mamelons en les écrasant contre ses lèvres, de le jeter à terre pour l'enfoncer en elle.

Ces quelques secondes de fantasmes suffirent : en imaginant son sexe rempli et rassasié par celui de l'homme, l'orgasme la saisit et le courant familier remonta jusqu'à sa nuque. Seule l'accélération de son souffle pouvait trahir la force de la volupté qui l'avait saisie.

L'homme avait abandonné sa poitrine pour revenir en terrain plus neutre, enserrant ses tempes avec force avant de poser une main apaisante sur son front.

Il quitta la pièce en silence.

Il n'avait toujours pas de visage, seulement ces mains de magicien et ce poids qui persistait, clouant Éloïse sur cette table blanche, abandonnée à la volupté.

 

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