Essayer le froid

iota

Voyage de la dernière chance

Je voulais depuis longtemps partir dans ce pays qui combat la lumière, pour enfin coudre définitivement la nuit à ma peau, pour fuir les spectres encore chauds de mon pays de soleil. J'arrivai dans une petite ville à l'ouest de l'Islande au nom imprononçable :Patreksfjörður.

J'étais un peu déçu il ne faisait pas assez froid.

Dans mon sac, les livres d'Arnaldur Indridason pesaient. Dans mes oreilles, les éclaboussures glacées de la voix de Bjork irriguaient mon crâne.

La maison était blanche, pâle.

Je franchis le seuil, tournant le dos à l'aurore indifférente.

Je m'engouffrai avec le vent dans la brèche ouverte et décidai de m'affaler aussitôt dans le canapé-lit de la salle de séjour. Je m'étalai, puis fixai un moment le parquet islandais d'où émergeaient d'improbables formes complexes et insidieuses.

Je m'endormis. Je la voyais disloquer ses hanches en suivant le tempo obsessif d'une musique lancinante.

À mon réveil je vis quelques brochures touristiques laissées par l'aimable propriétaire des lieux.

J'optai pour une ballade à Rauðisandur,, une plage de sable rouge. Sable rouge sans fin. Bon pas tout à fait sans fin, 10 km, c'était déjà pas mal.

Je me retrouvai bientôt sous une substance poisseuse, le ciel d'octobre dégoulinait sur mon corps en bouillie.

J'empruntai la démarche nonchalante de circonstance. À quelques mètres une famille emmagasinait dans un appareil photo des souvenirs périssables. Les fruits sacrés de leur procréation giclaient des cris insolents et frénétiques qui blessaient l'atmosphère vaporeuse des lieux.

De gros phoques gris et communs jouaient avec leur progéniture sur la plage. Sous mes pieds les coquillages crissaient.

Je valdinguais avec les vagues désynchronisées. Je voulais que le froid m'avale. Ici peut-être, pourrais-je briser la malédiction ancestrale qui me condamnait. Je revoyais ce geste mille fois répété.

Elle est belle. Je me concentre. Je veux paraitre désinvolte. Je me veux tendre et tranquille, mais mon pouls s'accélère. J'ai beau le vouloir de toutes mes forces la chaleur m'envahit. Je lui prends la main. Elle glisse. Ses yeux dégoûtés fuient puis tout son corps s'échappe.

Un déficit pathologique de thermorégulation m'accable. Je transpire, je ruisselle. J'ai des mains de poisson.

Ici , au pays des glaces, les fluides obscènes ont-ils une chance de se délayer dans les lambeaux des tempêtes ?

Je rentre. Une voisine attend sur le pas de la porte.

Elle est belle.Je me concentre. Je veux paraitre désinvolte. Quand elle se présente, dans un anglais parfait, mes yeux s'ancrent dans l'auréole blonde qui s'échoue sur ses reins. Le vent se lève enfin, me perfore jusqu'à l'os.

Je m'avance, ma main tremble. J'écoute sous ma paume les battements affolés de mon cœur. Frigorifié, mais confiant je saisis sa main. Elle sourit puis m'invite à entrer.

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