Haro sur les moulins

le-fox

Si on m’avait demandé, un jour, le rapport qui pouvait bien exister entre une centrale atomique et un moulin à eau, je dois avouer qu’un abime de perplexité m’aurait serré très fort dans ses petits bras velus, et que j’aurais cédé mon appendice buccal au premier greffier de passage. Tentative de réponse au hasard : y’en a pas, dans les deux, on métamorphose l’énergie en blé ? Tout faux. Recalé. Je ne repasse pas en deuxième semaine, et n’ai plus qu’à traîner ma honte de par les rues, la tête recouverte des stigmates de l’opprobre sous forme d’un caca d’éléphant cholérique surmonté d’une malédiction biblique de mon choix. La bonne réponse était : ils constituent tous les deux une menace écologique.

Ah. Forcément, si la réponse était plus dure que la question, y’avait pas beaucoup de chances pour que je trouvasse. Je sais, l’imparfait du subjonctif, c’est tout ce qu’il y a de démodé, mais j’ai été élevé dans le culte de la concordance des temps, et c’est pas à cinquante piges et des secousses que je vais me faire caver dans des singeries réformatrices.  

Menace, donc. Bon, pour la centrale atomique, je vois à peu près. Il suffit d’un ouragan tropical égaré au dessus de la Beauce, doublé d’un tsunami en provenance d’Etretat, et on est marrons. Oui, je sais, c’est assez rare, mais on n’est jamais trop prudent.

Par contre, pour les moulins à eau, j’en reste pantois. Quoi de plus champêtre, de plus bucolique, de plus inoffensif qu’un moulin à eau, à part peut-être un moulin à vent ? Avec son meunier qui dort à l’étage, sans se soucier de la druidesse en rupture de gui cueillant le cresson garanti bio qui pousse à foison dans la petite cascade ingénieusement conçue pour maintenir un courant d’eau constant, tandis qu’un faune profite honteusement de la position à croupetons de cette Norma mutine pour faire assaut de politesses à l’endroit de son honneur. Eh bien, une menace écologique se cache dans cette image. Le premier qui la trouve gagne son poids en nougat.

Quittons un instant l’objet qui nous préoccupe, et allons à Strasbourg. Observons un député européen. Que constatons-nous ? Il s’emmerde. Parfois, pour se désennuyer, il mesure les trous dans le fromage de Gruyère, tout en déplorant le fait qu’ils ne soient pas tous de la même taille. Il va s’en plaindre à un collègue, qui lui répond que oui, effectivement, c’est le bordel, et d’ailleurs lui-même a constaté que les ingrédients de la choucroute qu’on sert à Munich ne sont pas exactement les mêmes que dans celle qu’on sert à Valence, et qui par parenthèses se nomme une paëlla. Un troisième les rejoint, avec aux lèvres une question angoissante : pourquoi, mais pourquoi chez certains commerçants les tuyaux d’arrosage sont-ils verts, tandis que chez d’autres ils sont jaunes ? Il conviendrait d’harmoniser tout ça d’urgence. Nos trois bougres d’emplâtres à la graine de moutarde charançonnée, d’un pas alerte et vigoureux, se dirigent donc vers la salle des débats afin d’y apporter le fruit de leurs cogitations. Manque de bol : il y règne déjà un tohu-bohu monstre, attendu qu’un député plus matinal monopolise déjà l’attention générale avec un projet des plus croquignolets – et là, je suis tout ce qu’il y a de sérieux : contraindre les propriétaires de moulins à eau de détruire les petites cascades artificielles, artistement ouvragées, souvent flanquées d’un joli pont de pierre, qui alimentent la roue du moulin d’un flux régulier. Motif : celles-ci entraveraient la libre circulation des truites.

Toute blague mise dans la poche avec un mouchoir par dessus, tout ceci est d’une sottise crasse. Tout simplement parce que les truites n’étaient pas au courant. En bons salmonidés, et depuis des générations, elles ricanent devant ces obstacles qui pour elles n’en sont pas. Dire qu’elles les enjambent serait hardi, disons qu’elles les ennageoirent d’un coup de caudale distrait. L’ennui, c’est que les écologistes de salon, à Strasbourg, Bruxelles ou ailleurs, n’ont qu’une très vague idée de ce que peut faire une truite. Ou de ce que ne peut plus faire un bassin de retenue quand on le fout par terre : empêcher les inondations en aval, en cas de crue. En revanche, les mœurs du bulldozer, grand harmonisateur s’il en est, leur sont tout à fait familières.

Pourquoi les députés européens ne vivent-ils pas honnêtement de rapines sur la personne du contribuable, comme tout gouvernement digne de ce nom ? On le regrette. Ils auraient moins la tête aux bêtises. Car enfin, appelons les choses par leur nom : ce qu’ils se proposent de faire aux moulins à eau, c’est ni plus ni moins du vandalisme organisé, légalisé, planifié.

Probablement, du moins je l’espère, une association pour la préservation du patrimoine s’élèvera contre cette directive ridicule, et aura gain de cause. Oh, j’en sais qui murmureront : la protection des moulins à eau, c’est autrement moins important que la faim dans le monde, le drame des femmes battues, le chômage en augmentation constante, la guerre endémique au Proche-Orient, la lutte contre le cancer ou l’éradication des boutons sur le nez. Peut-être : mais quand on défend une certaine idée de la civilisation, on doit se rappeler qu’elle flâne parfois dans les parages d’un moulin à eau.    

  • L'alsacien "choucrouté" que je suis applaudis ! Bravo.
    Signé Poupoum / Mathieu !
    A très vite Le Fox.

    · Ago about 7 years ·
    Sdc12751

    Mathieu Jaegert

  • Bravo.
    Chez moi, la choucroute s'appelle cassoulet, il faudra le rappeler aux bureaucrates européens.

    · Ago over 7 years ·
    Omicron 1 orig

    Christophe Dessaux

  • Dire que j'aime serait me répéter !! je suis fan de tes chroniques et celle-ci, champêtre à souhait et frappée au sceau du bon sens, m'a fait sourire et froncer les sourcils !
    J'ai particulièrement aimé le tableau de la druidesse...heum, heum...se faisant heum...heu...enfin bref ! j'ai tout adoré !
    Merci de ne pas m’oublier dans tes partages !

    · Ago over 7 years ·
    D9c7802e0eae80da795440eabd05ae17

    lyselotte

  • Acéré et drôle , comme toujours !!!

    · Ago over 7 years ·
    W

    marielesmots

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