Il y a des matins...

ellis

Matin du transfert. Si auparavant vous avez attendu quelque chose, alors vous n'avez jamais rien attendu. Pour l'heure, elle fait une autruche magnifique. Tête dans le sable pour s'il n'y avait rien. Elle s'étonne d'avoir réussi à dormir. Elle s'étonne d'avoir réussi à travailler les jours d'avant, d'avoir donné le change, d'avoir eu des discussions. Le bruit autour d'elle masque le silence assourdissant de dans son corps. Deux jours plus tôt elle était couchée sur une table froide, la main dans celle d'une infirmière, qui lui demandait de serrer si ça fait trop mal, qui lui demandait où elle aurait envie d'être là tout de suite. Avignon, avait-elle murmuré crispée. Souffle. Inspire. Souffle. Pourquoi Avignon ? Elle se prend immédiatement d'affection pour cette nana qui essaie de l'emmener au soleil. Parce que j'avais un amoureux là-bas dans le temps. Et qu'au mois de mars, c'est l'été. Elle se tend plus encore sous l'effet de la douleur. L'infirmière lui dit juste de serrer sa main si ce n'est pas supportable. Après plus rien. Elle se souvient de s'être réveillée et puis après, d'avoir attendu. D'avoir été fière d'elle un peu, et d'avoir eu une sensation de vide brûlant dans le bas du ventre. Drôle de sensation, vraiment. Comme couver et faire croître et tout à coup plus rien. C'est douloureux et ça ne l'est pas. Le travail est passé.

Maintenant c'est hors de son contrôle. Tout ce qui se jouera désormais les dépasse. Les voilà à la merci des éprouvettes. Elle n'a plus qu'à fermer les yeux. Penser à autre chose. Ne pas attendre.

 

Matin du transfert. Quand le téléphone sonne elle est projetée hors de son corps mais reste calme, sa voix ne fléchit pas. Il la regarde, pendu à ses lèvres. Elle sourit. Il sourit plus encore.  Ce matin, ils prendront la voiture pour retourner à l'hôpital. Et ce sera pour recevoir. Pour la première fois. Ils tremblent dans un silence d'amour. Sois calme hein. Elle essaie de le calmer comme elle peut. Mais il est déjà heureux, déjà en train de projeter ses désirs sur son ventre. Sois calme.

 

De ce jour, elle gardera cette image d'elle, couchée sur une table en fer. De cette femme qui œuvre entre ses cuisses, qui lui explique de vivre les prochains jours comme si de rien. Vous vivez normalement surtout. Pas d'agitation, mais pas besoin de rester couchée non plus.

 

Et de la vie que l'on a introduite en elle du bout d'une longue aiguille. 

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