La fille artifice.

Alice Neixen

Concours Editions Supernova
Paulden, Arizona.


La fille ouvre la porte, presse l'interrupteur et une lumière crue, blafarde, jaillit du néon. Aussitôt, je pense à cette déchéance de l'humanité, qui dégouline dans les murs sombres, ruisselants, presque verdâtres avec  ce flux lumineux.

Elle se décale pour me laisser entrer. Au fond de la pièce, il y a une mince fenêtre, couverte d'un tissu fleuri ridicule. La lumière tressaute vulgairement.

La fille me désigne un vieux canapé défoncé, et dans le halo du néon, elle s'asseye à califourchon sur un fauteuil. Elle est tout près, je peux la toucher en tendant le bras. J'en ai pas envie. Il fait trop chaud, je suffoque. La lumière renvoie sa peau blafarde, ses yeux ternes et trop maquillés, et son visage, par l'absence d'ombre sur les plis que font ses joues quand elle sourit, ressemble à un masque. Ses traits, figés par le botox, fatigués par le sordide, usés par cette comédie humaine, ont déjà rendu l'âme.

Je me demande combien de fois elle a fait cette mascarade, sous ce néon criard et glauque, dans cette cage à lapins. Elle est jeune pourtant.

Elle jette un regard à l'horloge, sur le mur de gauche. Elle baisse les yeux et dégrafe son bustier, doucement. Elle s'affaire, et curieusement, ces gestes monotones se perdent dans la lumière crue.  Les images se succèdent, hachées, trop lentes pour être réelles, comme ces spots de nightclubs qui balaient la foule de flashs incessants.

J'étais venu, ou plutôt, j'ai payé pour voir cela. Il n'y a rien d'autre à faire ici, le sexe ou l'alcool. La drogue que m'a filée Heather devait être coupée, ma vue se dédouble et la fille ne me fait aucun effet. Elle est pas mal pourtant, abstraction faite de ses mouvements d'automate aguicheur.

Les chevilles enroulées autour de la chaise, elle se tortille pour défaire son bustier, qu'elle enlève par la tête, d'une façon très érotique, en dévoilant des seins lourds et excitants. Au passage, les barrettes qui retenaient ses cheveux s'accrochent dans les agrafes. Je me demande bêtement si ça fait partie du spectacle.

Ses seins sont refaits, comme son visage, et probablement ses fesses, je constate, pendant qu'elle se retourne et m'offre ainsi une vue plongeante sur sa croupe. Le néon flashe sur quelques cicatrices, et les marques indélicates que la vie lui a disséminées le long du corps. De près, elle a les traits tirés, et paraît beaucoup plus âgée. Condamnée.

Résolue, elle se laisse glisser sur le sol, et continue son show. Ecarte les jambes, laisse ses doigts courir le long de ses cuisses luisantes. Son corps se floute. L'horrible chanson de country et le néon dégueulasse rendent la scène ridicule. Hypnotisé, je ne détourne pas les yeux. Elle enlève son string, me propose, langoureuse, je refuse. Sans étonnement, elle continue.

Elle n'a gardé que ses chaussures vertigineuses. Soudain, l'aiguille clique. La fille s'arrête mécaniquement, et se lève. Le show est fini, je respire. La fille enfile un t-shirt élimé, qui descend sous ses fesses rebondies, et se dirige vers la porte. Elle l'ouvre en grand, descend les marches. Elle sort de la caravane et le soleil de l'Arizona la frappe de plein fouet. Groggy, je me lève, et titube vers la sortie.

Les bottes dans le sable, la main au-dessus des yeux, je lui tends un billet. La fille le froisse dans sa main, fait volte-face et se dirige vers la caravane. Elle me tourne le dos, détache ses cheveux et secoue la tête, penchée en avant. Elle m'offre encore une fois la cambrure de ses fesses. Je regarde, sans réaction. La fille se redresse d'un coup et ses cheveux balaient son dos. Dans la lueur du néon, j'avais pas remarqué qu'elle était rousse. Le soleil du désert rend ses cheveux brillants, d'une couleur ocre chaude comme le long baiser d'une nuit torride. Tout le reste sonne faux, mais ses cheveux sont terriblement sexy. J'ai presque envie d'elle.

Par curiosité, je l'apostrophe :

- Ta couleur de cheveux, c'est naturel ?

La fille se retourne, et sa bouche fait le rond que seul son corps sait faire.

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