La Place

azmilya

Un lieu source d'inspiration d'écriture...

Du plus profond de ma mémoire reviennent à moi des souvenirs d'enfance à jamais imprimés. Nous habitions un petit village du sud de la France dans les années 70, dans un immeuble ancien aux larges escaliers. Accoudée à ma fenêtre je la voyais celle qui fit partie de ma vie, dans son apprentissage, avec des peurs, des joies, du partage, des jeux, des rires et des larmes. C'était l'unique place du village, fière de ses atouts avec sa fontaine céleste, aux jets multiples qui rebondissaient dans le bassin vêtu de faïence bleu ciel. Cette place qui était immense à mes yeux d'enfant était partagée en deux parties, l'une goudronnée de rouge où quelques arbres plantés symétriquement laissaient assez de surface pour toutes activités, et de l'autre côté se plantait fier et majestueux un kiosque qui pouvait accueillir la fanfare du moment.

Je connaissais chaque mètre carré pour les avoir arpenté dans tous les sens. Mon fidèle compagnon à quatre pattes mi-chien, mi-loup m'accompagnait partout. C'était une bête plutôt agressive envers autrui avec sa truffe noire et ses yeux sombres, il n'avait pas de mal à se faire respecter. Lorsque à peine avais-je touché sa laisse, sa queue battait la chamade, ses yeux devenaient brillants, il savait que nous allions parcourir cette place et que si personne ne se pointait, il aurait la joie d'être détaché pour pouvoir explorer toutes les traces laissées par ses congénères. Dans ces cas-là je le plantais en plein milieu du kiosque en lui donnant la consigne de « pas bouger » et fièrement assis sur son postérieur, il me voyait courir jusqu'à ma disparition où là excité comme pas deux, il partait en chasse pour me retrouver et gagner son biscuit bien mérité. Mais ce jour-là tapis et camouflée dans des feuillages entourant la place, j'entendis des hurlements de chiens qui se battaient, je sortis promptement de ma cachette et vis mon chien hargneux sur un mâle qui ne payait pas de mine. Celui-ci avait beau faire et dire qu'il était soumis, le mien ne voulait rien entendre et je les vis disparaître au coin de la place et prendre la rue d'en face. Une angoisse soudaine m'envahit, des larmes coulèrent sur mes joues, je restais pétrifiée sur place, ne sachant que faire. Quelques minutes après qui me parurent une éternité, mon fidèle ami revint vers moi avec cette lueur amusée dans les yeux que je lui connaissais bien et qui me criait « tu vois ! J'ai gagné !!» ;  d'une main tremblante je raccrochais sa laisse et le tirait sans ménagement pour retourner au bercail en l'insultant de tous les mots désagréables que je connaissais.

Tous les soirs après l'école, après avoir ingurgité mon goûter du moment, un morceau de pain avec deux barres de chocolat qui m'étouffait à moitié, je prenais mes patins à roulettes, dévalait les escaliers et me retrouvait sur la place, équipée de ces drôles de bêtes un peu barbares, où les lianes de cuir étaient si serrées qu'elles me laissaient des traces plusieurs heures après ; bien entendu je n'étais en aucun cas une virtuose de la question, et maladroitement j'avançais prudemment pour commencer, et prise de folie parfois j'accélérais le mouvement pour me prendre bien évidemment une gamelle qui ne faisait que surenchérir sur la collection de bleus qui trônaient fièrement sur mes jambes fluettes. Mais j'avais appris à dépasser la souffrance physique car la motivation de vouloir toujours faire mieux était la plus forte… une belle leçon de vie qui m'aidera pour la suite, il faut savoir souffrir pour atteindre ce que l'on veut.

Le dimanche c'était jour de marché sur la place,  le déballage commençait lorsque le soleil pointait son nez. Les maraîchers installaient leurs étalages chargés de légumes et de fruits fraîchement ramassés la veille et qui sentaient bon, le soleil s'éclatait sur toutes ces couleurs qui les rendaient lumineuses à souhait. Ma mère descendait avec son panier en osier et son porte-monnaie bien rembourré de pièces et de billets. Je l'accompagnais souvent dans ce rituel important. Placées dans la queue du moment où autochtones et parisiens du week-end se côtoyaient sans grande conviction, j'observais Marthe, cette femme avec son tablier foncé qui n'avait pas d'âge, ses petits yeux bleus clairs et perçants, avec cette voix qui chantait l'accent du Sud : « Bonjour ! Qu'est-ce que je peux faire pour vous ma p'tite dame ? ». Ma mère le sourire aux lèvres énonçait la liste préparée sur un bout de papier à moitié chiffonné  et soigneusement conservé dans sa main comme un trésor que nul n'aurait pu arracher. Et pendant que Marthe jonglait avec ses poids en laiton pour peser sur sa balance les fruits et légumes choisis par ma mère, elles se racontaient les potins du moment, les phrases banales que tout bon commerçant sort à chaque fois qu'un nouveau client se présente à lui, mais Marthe avait la particularité de retenir chaque détail que lui confiait ma mère, ce qui la rendait importante à mes yeux.

Parfois le dimanche un orchestre venait s'installer dans le kiosque, les hommes habillés en costume noir, et les femmes en robe colorée. Chacun prenait place sur une chaise inconfortable en tenant précieusement son instrument, que ce soit violon ou trompette, il ne faisait qu'un, une fusion éphémère, dans laquelle montaient les notes trépidantes de musiciens avertis qui n'avaient que le but de nous faire passer un agréable moment.

Que de souvenirs intenses sur cette place, que d'inspirations nombreuses et immensément riches de vie, qui m'a donné cette envie d'écrire et de raconter. Malgré le temps passé et lointain aucun des détails ne peut être épargnés car ils sont là présents pour toujours même si au premier abord, ils paraissent simples et désuets, ils sont pour un enfant des instants précieux qui le construisent. Il me faut écrire ces instants pour faire comprendre combien il est important de laisser aux enfants ce goût de la liberté et de la découverte qui enrichi et permet d'avancer tout au long de sa vie.

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