La spirale...

Chloé. S

PARTIE I

Le patron de l’Elixir n’aime pas ça. Ces putains de manuscrits étalés en désordre sur sa table de bistrot lui filent la nausée. La littérature, ça ne lui dit rien et chaque fois qu’il passe à côté du jeune poète qui boit et rêve à la santé des jours meilleurs, il ne peut pas s’abstenir de lui faire des remarques : « N’écris pas trop mon garçon! Ça me fout le cafard à moi de voir un jeune qui gâche son temps précieux aux terrasses des cafés qu’il paye pas et qui croit que l’encre et le papier ça se change en or ! » « L’or c’est ça. » « Et c’est quoi ça ? » « Des manuscrits. » « Et alors, ça a marché ? »  « Presque… »

Le type s’en va en criant qu’il vaudrait mieux qu’il se trouve un travail tandis que les gens curieux qui sont assis là se mettent à observer Tristan, essayent de deviner s’il est un vrai ou un faux écrivain. Parce qu’un type qui revient avec sa pile de manuscrits refusés sous le bras, c’est légitime qu’on se demande si ce serait pas un arnaqueur, s’il survit ou pas en cumulant toutes les allocations et avantages sociaux que les travailleurs produisent pour que les poètes au chômage gaspillent leur temps sur du papier. C’est pas agréable la sensation de se sentir scanné alors Tristan abandonne son calepin et se met à observer les passants, à écouter le vacarme incessant des voix qui tentent de s’élever au-dessus du grondement des voitures coincées dans les bouchons.

Son regard zone sur la foule qui afflue. Les gens regardent leurs pieds, ne se parlent pas, pianotent des textos, des conneries. Certains lèchent les vitrines avec au coin de l’œil un filet de bave.

 Pourtant, dans cette foule opaque il y a au moins une femme étrange qui fixe l’attention de Tristan. Parce qu’elle marche trop vite, beaucoup trop vite. Elle est grande et fine, porte une jupe ample, très longue, le tissu flâne autour de ses cuisses et le soleil frappe ses bijoux. La lumière éclate contre le métal et s’éparpille sur elle comme les cristaux d’un verre brisé. Elle saisit au vol le regard de Tristan, lui offre un sourire. En passant près de lui, elle tourne son visage et lui adresse un signe. Un signe incertain, pas vraiment identifiable, et ses lèvres ont peut-être bougé mais Tristan flottait déjà dans les limbes du parfum qu’elle essaime derrière elle, poursuivant son chemin pour disparaître à jamais. 

Tristan ne voit plus que ses lèvres remuer dans sa tête. Il agrippe son stylo et trace quelques lignes - « L’incision d’un regard, coupure fugitive qui ouvre et cautérise la plaie. Intraveineuse chargée de rêves, injection de lumière dans une âme overdosée d’ennui. »- esquisses d’un moment de grâce jetées sur la feuille blanche. Il se lève et ramasse tout ce qui traîne -calepin, stylos, manuscrits, sacoche noire- crie au patron de mettre ça sur son compte et n’attend pas pour filer que l’homme recommence à hurler.

                                                            *

Le cri perçant d’une sirène d’ambulance crève la bulle où il rêve. Surgissement du réel. Ses doigts froissent les vers qu’il gardait dans sa poche. Un peu plus loin sur le boulevard, des flics bloquent la circulation et tentent de disperser une foule agglutinée au milieu de la route. Une femme a traversé, une bagnole l’a fauchée, le chauffeur s’est enfui, il l’a traînée, morte sur le coup, dans son sillage de carbone. Tristan s’appuie sur la pointe de ses Vans pour apercevoir la civière. Les bottines noires et la main de la fille qui marchait trop vite dépassent du drap blanc.

Tristan arrache mécaniquement des petits bouts de papiers qui floconnent dans la poche de son velours élimé. Il met les vers en pièces et continue sa route jusqu’à un autre bar où on lui fait crédit, un vieux tripot à putes où se réunissent les écrivains en vogue.

Il entre, il est gelé, commande un double Whisky en s’asseyant à côté de Gimmini, l’un de ces auteurs à succès. Il est gros, le cheveu en rémission grâce aux techniques d’implantation, a l’air parfaitement stupide, porte une chemise décontract, un bermuda à carreaux, des tongs en plastiques, ne quitte jamais ses sunglasses sans doute pour qu’on ne plonge pas dans le vide intersidéral qui prospère dans ses yeux :  

« Ma qu’est-ce qui t’arrive, t’as l’air à bout ? » « Rien, ça va. Il vient de m’arriver un truc étrange. J’étais… » « Et moi ? Tou sais cé qui m’arrive ? Mon agent mé fait cocou la salope, mon éditeur vé que yé loui ponde un bouquin. Yé souis vrillé. Yé sors dé trois mois dé teuf. Y’ai le cerveau délavé. Comment tou veux que yé loui fasse un bouquin ? Toi, tou devrais faire un roman… Y a qué ça qui marche. Tou finiras sur la touche, sinon.» « Je n’écris pas de romans et si j’avais besoin d’un conseil, je le demanderais à un écrivain pas à un clown illettré qui chie des flopées d’inepties dans ce qu’il ose appeler des « romans ». Et tu sais que je dis pas ça parce que t’es Italien. Il y a des Italiens qui écrivent parfaitement, même en Français. »

 Gimmini ne s’attendait pas à une telle franchise de la part d’un type qui n’avait jamais publié ne serait-ce que l’ombre d’un seul best seller. Il n’arrive pas à mettre les mots dans un ordre précis susceptible de structurer une riposte violente, littéraire, une attaque imparable dont seuls les grands stylistes ont le secret. Blocage intégral. Propagation du vide intersidéral.

Même la serveuse qui semble n’avoir jamais souri une seule fois de sa vie glousse vaguement en se cachant la bouche avec son torchon. Pour pas qu’on voit ses dents pourries. Tristan gagne le fond du bar, une petite table obscure à l’abri des regards. Le poète vient de se faire un ennemi, un crétin intégral qui se croyait en état grâce dans un monde couronné par la bêtise humaine.

Tristan repense à la fille, sort une feuille. Il la dessine de face, de profil, se rappelle, relève la tête pour vider son whisky, tombe nez à nez avec une autre femme penchée au-dessus de sa table : « Oui ? »  « Suis-moi ». Elle a une voix de fumeuse, un regard d’acier, la lèvre fendue. Il la regarde, étonné, elle rajoute : « Vite ! ». Les mains du poète rassemblent machinalement les affaires qu’il a encore étalées partout, il essaie de dire quelque chose. «Pas maintenant. Essaie d’avoir l’air naturel. » Il y a de l’impatience et de la gentillesse dans le ton de sa voix. Elle trace à sa bagnole. Une Mercedes grise.

Elle démarre en disant : « Tu vas tout me raconter. La fille qui est morte renversée, elle t’a parlé, je l’ai vue… je veux savoir ce qu’elle t’a dit » « Mais au fait, t’es qui, toi ? » « Je suis quelqu’un qui risque de te couper en deux si tu me dis pas ce qu’elle t’a dit. » Elle avait l’air sérieux. « Y a une odeur dégueulasse dans ta caisse… » « J’ai oublié de jeter mes poubelles. Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? » « Je n’ai pas pu entendre. »

                                                         **

Un vent impitoyable ramène de gros nuages. Ellie emprunte un sentier qui coupe la forêt. Elle s’écarte un peu du chemin pour garer la voiture derrière un énorme talus, au bord d’un trou large et profond, fraîchement creusé. Elle descend. Il la suit. L’odeur qui surgit hors de son coffre est insoutenable : « Aide-moi » « Qu’est-ce que c’est ? » « Il sera mieux en enfer pour sucer la queue des morts. » « Ah ? » N’étant plus réellement en mesure d’avoir un comportement réfléchi ou cohérent, Tristan imite Ellie et s’empare d’une extrémité du sac-poubelle. Face à face, pour se donner de l’élan, ils balancent leur fardeau au-dessus du trou. Une fois, deux fois, trois fois.

Ellie va chercher une pelle dans le coffre et commence à reboucher. Tristan reste planté comme un con, il commence à flipper, à se demander ce qu’il fout là. « Il y a aussi une pelle pour toi. Plus vite c’est fait, moins on a de chance de se faire gauler. »

                                                           ***

 

« Mais c’était qui ce mec ? Et cette fille ? » Ellie dépose sur la table un plateau avec des tasses fumantes. « Cette fille c’était ma sœur. Le mec c’était mon ex. » « Mum... Beaucoup de cadavres autour de toi, Ellie… » « Dans notre milieu ce sont des choses qui arrivent. Enfin, lui c’est différent, il venait pas de notre monde. Je vivais avec lui, il croyait que j’étais une paparazzi mais c’est ma couverture. Il travaillait à la morgue. Il m’a refilé un germe qu’on trouve que sur les morts, ça m’a bousillé l’utérus, j’aurai jamais d’enfants. » « Il violait les cadavres ? » « Ouais. Et je suis pas le genre de nana à qui tu peux te permettre de faire ça sans y laisser ta vie. » « Mais ta sœur, c’est quoi le rapport entre elle et moi, je la connaissais pas, je l’ai regardée tout à l’heure parce que je la trouvais belle… » « Le rapport ? Plus je te regarde et moins je le vois. Mais elle t’a choisi, c’est pas un hasard, ça veut dire que tu peux m’aider à retrouver celui qui l’a tuée. » « Et si je refuse ? » Elle passe la main dans son chignon pour en extraire la petite dague qui retenait ses cheveux et se jette sur lui en pointant la lame sous sa gorge :

« Maintenant tu es dans mon histoire, tu ne peux plus être ailleurs» 

SYNOPSIS :

Tristan Larcan, jeune poète décalé se retrouve embarqué par une fille inconnue sur les traces du meurtrier d'Yvi. Bien décidée à venger la mort de sa soeur, Ellie entraîne Tristan dans l'univers décadent de la secte dite de la Spirale. Infiltré bien malgré lui dans une des loges proches du Centre de la Spirale, Tristan découvrira un monde dont il ignorait tout, un monde truffé d'espions et de tueurs à gage, un monde où chacun porte un masque, un monde où les chirurgiens, les génticiens, les politiiens, les industriels, les fanatiques et les empoisonneuses sont prêts à tout pour protéger leur terrible secret.

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