Le Galopin

Manu

Le Galopin

Voilà trois heures que je suis sur la route, à sillonner des départementales étroites et sinueuses. Je croise quelques utilitaires roulant à toute allure mais sinon, l'endroit est désert. Les champs renvoient renvoient l'odeur acide du lisie à laquelle se substitue vitre une autre plus désagréable, un mélange d'essence et de cage à hamster : c'est l'émanation des élevages intensifs de poulet. Je suis déjà venu dans cette région, petit. Aujourd'hui, il me semble que la plupart des fermes a disparu. Je croise de temps en temps d'immenses complexes aux toitures en inox mais les petites exploitations aux murs en terre et aux granges branlantes ont semble-t-il disparu.

Je ne voulais pas couvrir ce truc mais le patron m'y a forcé. En plus le kilométrage est à mon compte. Il s'agit d'une coopérative agricole d'une nouvelle génération, gérée par des femmes. Voilà ce que je sais. Mon patron m'a dit que c'était une entreprise bizarre qui entrait dans notre créneau. Il faut dire que ces temps-ci, les entreprises bizarres se multiplient. Dans le Nord, on fait défiler des saucisses sur des tapis roulants avec consigne donnée à des outremangeurs de les dévorer le plus vite possible, avec intercition de vomir.Dans le Sud, on s'est remis à lancer des nains. En ces temps de crise, notre créneau s'agrandit.

Au début, je trouvais humiliant de donner à mon travail les oripeaux du journalisme. Mais je commence à me rendre à l'évidence : il y a quelque chose dans l’atmosphère qui nous attire vers le bas, quelque chose de très puissant et qui ne date pas d'hier. Quand est-ce que ça a commencé ? Un souvenir me revient. Le jour de mes neuf ans, mon oncle m'avait glissé cette phrase dont j'ai découvert plus tard qu'elle était de Romain Gary : " La plus grande force spirituelle de tous les temps, c'est la connerie. Il faut se dévouvrir et la respecter parce qu'on peut encore tout attendre d'elle." Ça m'avait terrifié. J'étais alors assez grand pour comprendre que le mouvement global des choses n'allait pas dans le sens de ma génération. Si la force dont parlait mon oncle était assez puissante pour qu'il la reconnaisse à l’œuvre sur lui, à quoi devais-je m'attendre ? Depuis ce jour, j'ai décidé de me tenir sur mes gardes.

J'ai choisis ma voie : le journalisme d'investigation. À ma décharge, personne ne m'avait prévenu que la profession n'existait plus. Je me suis incrusté dans un webzine qui compte peu de journalistes dont je ne suis même pas sûr de faire partie mais mon contrat mentionne bien « journaliste free lance ». C'est un nom qu'on me donne pour me flatter. Déontologiquement et artistiquement, mon travail ressemble à du mauvais tapin.

Je pensais m'être définitivement perdu mais lancé à 100km/h en ligne droite, je croise un écriteau bariolé. Je pile, fais demi-tour vers l'écriteau qui indique : « LA COOPERATIVE. Entreprise laitière sociale et solidaire. » C'est l'endroit que je cherchais. Un chemin de terre s'enfonce à travers un petit bois. Je m'engage sur le chemin qui débouche sur un cour gravillonnée, entourée d'une impressionnante longère et d'un entrepôt.

Je coupe le contact et sors de la voiture. Il est treize heures mais le ciel gris foncé donne l'impression que la nuit tombe. J'allume une cigarette et j'attends, assis sur le capot de ma voiture. Un chien est sorti de sa niche et s'avance vers moi. C'est un bâtard blanc avec des tâches marrons, peut-être issu d'un croisement malheureux entre un labrador et un teckel. Il doit avoir de l'arthrose. Il s'approche de moi, boiteux, et me lèche les chaussures en battant mollement de la queue. Il n'a rien à voir avec les chiens de ferme nerveux et mal lunés dont j'ai déjà fait l'expérience. La porte de la maison s'ouvre et une femme en surgit :

Princesse ! Laisse le monsieur tranquille ! Princesse ! Viens là !

C'est une femme grande et grosse d'une quarantaine d'années, aux cheveux châtain et hirsutes, avec des poches verdâtres sous les yeux. Elle porte une robe blanche parsemées de petites fleurs bleus et des sabots en caoutchouc.

- Bonjour Monsieur, me dit-elle en me serrant la main. Vous avez fait connaissance avec Princesse. C'est une bonne fille mais son frère est mort cette année et il faut admettre que depuis, elle se laisse un peu aller. Je m'appelle Françoise. C'est vous le reportage ?

J'acquiesce et lui propose une cigarette.

- Non merci, c'est bien gentil, on essaye d'éviter ici. Je crois que c'est Joseph qui vous fait la visite.

- J'ai pris contact avec Maître Doual mais je ne connais pas son prénom.

- Ben c'est lui ! Des Joseph, ici, on en a pas tout le tour du ventre ! Je vais vous le chercher.

Je m'attends à la voir rentrer dans la maison mais elle reste sur place et hurle « Joseph ! Joseph ! Joseph ! ». Elle crie si fort que Princesse a détalé.

Joseph apparaît enfin. Il est petit, engoncé dans un costume beige cintré. Il avance par petits rapides et rasants qui éjectent les gravillons sur son passage. Je serre sa main, c'est la main molle et fuyante de quelqu'un sur qui on ne peut pas compter. Il porte des lunettes en écaille de tortue qui le font vaguement ressembler à une vieille institutrice de mon école maternelle. Son œil droit est dévoré par les tics : l’œil cligne, se crispe et prend parfois une direction différente de l’œil gauche.

- Bonjour Monsieur. Maître Doual. Vous vous êtes perdus ? Ce n'est pas grave. On va faire un peu plus vite car j'ai beaucoup de travail.

J'ai l'impression que parler lui fait mal. À chaque mot, son nez se fronce et à la fin de ses phrases, il renifle bruyamment en faisant des grimaces. J'ai presque envie de l'inviter à se taire, pour le soulager.

- Je vous propose une visite guidée. Vous êtes bien...

Il s'est interrompu car une voiture vient de se garer. Un homme en descend, un client. Françoise part à sa rencontre et l'accompagne à l'intérieur. Doual reprend :

- Oui, vous êtes donc journaliste. Vous pouvez filmer sans problème, à condition de nous montrer le film avant sa diffusion. Ça vous convient ?

- Très bien, Maître. D'ailleurs, vous êtes avocat ?

- C'est-à-dire que je suis notaire. Mais j'ai eu quelques soucis à cause de gens mal intentionnés à mon endroit. De fil en aiguille, je suis tombé ici, où j'exerce mes compétences en droit et en gestion.

- Vous êtes le gérant ?

- Non, c'est un système coopératif, on redistribue à tous les employés. Je rédige les fiches de paye mais ce n'est pas moi qui décide des montants.

- Mais vous êtes encore notaire ?

- Pas à proprement parler... marmonne-t-il en faisant une grimace si prononcée que je me demande s'il le fait exprès. C'est seulement que je tiens à garder ce titre, ce n'est pas le genre de chose qui disparaît du jour au lendemain.

Je lui propose une présentation filmée de l'entreprise, face à la maison. Je prends mon caméscope et Doual commence :

« La Coopérative est née d'un constat : les difficultés du monde rural pourraient devenir des atouts à condition de volonté. Les filles se sont regroupées et ont planché sur la question. Des anciennes ouvrières, des chômeuses en fin de droit et des agricultrices seules ou endettées, principalement. Des situations désespérées dirait-on. On a une nouvelle qui vient plutôt des milieux alternatifs mais c'est une exception.

À Londres, il y avait une boutique qui proposait des glaces au lait de femmes. Si on faisait des glaces, pourquoi pas du fromage ? C'est comme ça qu'est née la Coopérative, seule entreprise de France à proposer du fromage de femmes. Les filles ont alors investi l'argent qu'il leur restait dans cet endroit. Juste les bâtiments. Les pâturages, c'était trop cher, et surtout, les filles n'ont pas besoin de brouter pour produire !

On a eu quelques obstacles juridiques au départ car, jeune homme – peut-être avez vous fait du droit – , il faut savoir qu'en France, un être humain ne peut pas, en principe, faire commerce de son corps. Mais j'ai rédigé une note au président de la chambre de commerce, avec copie au préfet et au président du conseil régional, et on a trouvé une solution. Ils pouvaient pas nier l'évidence de la crise.

Aujourd'hui, la Coopérative marche très bien, nos clients viennent principalement de la région mais on accueille aussi quelques touristes mis au courant par internet. Je peux dire que l'opération est un succès. »

Je coupe la caméra et suis Doual vers la maison. Nous arrivons dans un grand salon au milieu duquel se trouve une longue table en bois où des bougies finissent de brûler. La nappe est tachée par de la graisse, on a dû faire des frites ça midi. Sur les murs, il y a des tableaux peints à la gouache. Sur l'un d'eux, une femme obèse est étendue sur un canapé, deux tournesols masquant ses énormes seins. Mais les tiges du tournesol se transforment en tuyau d'où s'écoule un liquide blanc.

- Voici la salle à manger, dit Doual. C'est ici que les filles prennent les repas, il y en a cinq par jour. La plupart des filles dorment sur place, sauf celles qui ont des obligations. Ça permet une production en continu et c'est indispensable, sinon, on a tout simplement pas assez de lait. Déjà qu'avec vingt filles à plein régime, on stagne à quarante litres par jour. On voudrait plus mais que voulez-vous...

Ses zygomatiques se contractent comme s'il venait d'avaler un bonbon acidulé. Il déglutit et reprend :

- Je vous laisserai avec Margoton pour les aspects techniques, mais pour finir sur l'aspect financier, on tire la plupart de nos revenus du fromage. On a quelques aides parce qu'on rentre dans le cadre de l'économie sociale et solidaire, et c'est vrai qu'on tisse du lien social. Et puis de la croissance aussi. Vous avez vu la région ? Entre nous, et sans vouloir manquer de respect à qui que ce soit, ce n'est pas dans ce qu'on appelle une zone développée. Et pourtant elle tient, notre affaire.

À ces mots, le voilà qui se met à hurler comme Françoise l'avait fait dans la cour. « Goton ! Goton ! Goton ! ».

Elle arrive par l'escalier de bois en colimaçon. Chaque marche craque lorsqu'elle y pose sa pantoufle. C'est une femme rousse au corps comme un tonneau enveloppé dans un boubou orange. Elle a des yeux rieurs et une couperose violacée sur la moitié du visage. Je lui tends la main mais elle me prend par les épaules pour me faire la bise. Elle sent la bière.

- Bonjour. Moi, c'est Margot. Les filles m'appellent Margoton ou Goton, mais c'est une plaisanterie parce que je suis un peu rustique. Oh, et puis, allez, toi aussi tu peux m'appeler comme ça si tu veux !

- D'accord. Donc... Goton, c'est vous qui gérez la production ?

- « Gérer la production »... Il a de ces mots... Vous vous êtes bien trouvés avec Joseph !

Doual glousse à côté.

- Alors qu'est-ce que tu veux savoir ? On prendrait bien un petit coup d'abord, non ?

Sans attendre ma réponse, elle disparaît dans la cuisine mitoyenne. « J'en proposerais bien à Jospeh mais il ne boit pas ce fripon ! ». Elle revient avec deux canettes de bière d'un demi-litre.

Elle ouvre la sienne, s'en met le tiers à l'intérieur, la repose et dit « santé » après avoir discrètement roté. Je bois une gorgée de la mienne et lui demande.

- Qu'est-ce que vous faisiez avant ?

- J'étais agricultrice avec mon mari, on faisait du porc. Mais à sa mort, je pouvais plus faire tourner la ferme. Je l'ai vendue et, avec France et Jacqueline, on a eu cette idée.

- Quel genre de fromage vous faites ?

- On en fait plusieurs... C'est-à-dire qu'on est encore en train d'expérimenter. La semaine dernière, pour te dire, on est partis sur un camembert ! Ben dis-donc ! La catastrophe ! Joseph en a mangé un tout petit morceau et il a été malade toute la semaine ! Hein Joseph ?

Droual grimace et me salue, prétextant avoir du travail.

- Nous voilà seuls. Ah oui, les fromages... En fait, on en a deux qui marchent vraiment. La monette, c'est une sorte de fromage à patte molle et surtout le galopin – c'est celui qui marche le mieux –. D'apparence, on dirait un chèvre frais mais ça a plutôt le goût du chaource. Ça dépend beaucoup de l'alimentation des filles. Ici, on a un régime à basse de graisses, de protéines et de féculents. Mais pour celles qui sont sur le Galopin, on charge la nourriture en curry et en cumin, on a remarqué que ça donnait un goût étonnant. Je te ferai goûter tout à l'heure.

- Vous-même, vous... produisez ?

- Bien sûr ! Les bons jours, je peux sortir jusqu'à trois litres, contre un litre cinq pour une femme ordinaire. Mais aujourd'hui, je mets rien, parce que je suis un peu prise au nez et à la gorge, et comme on sait jamais..

- Si j'ai bien compris, vous êtes à la limite de la réglementation ici ?

Son visage se durcit et son ton change subitement :

- Écoute bien, ce qu'on fait ici, c'était la seule chose à faire. Faut voir quel sort on leur réserve aux gens dans le coin. Si on les laisse se dissoudre dans la liche, ça arrange tout le monde ! Si on les laisse vendre leur parcelle aux grands propriétaires, pareil, ça arrange tout le monde ! Si on les laisse se suicider : pareil ! Mais dès que des femmes ont une idée pour se reprendre, on vient les emmerder avec les normes et la dignité humaine. Il s'agit de NOS seins, de NOTRE lait. Alors moi, je les envoie chez les grecs. Et puis le dernier gratte-papier qui est venu nous faire chier avec ses normes et son Europe, Joseph lui a fait comprendre qu'il avait des relations et qu'il ne fallait pas pousser !

Son visage s'adoucit et elle me sourit à présent.

- On est pas ici pour se fâcher, je suis injuste. Si tu es venue jusqu'ici, c'est par pour plonger ton thermomètre dans la cuve ?

Elle éclate de rire mais je ne suis pas certain de comprendre le sens de sa phrase. Je reprend une gorgée de bière en espérant être assez anesthésié pour avoir le courage, tout à l'heure, de manger un morceau de galopin.

- Bon, c'est pas tout ça mais passons aux actes. Je vais te montrer les chambres.

Elle repose sa canette vide sur la table et je termine la mienne cul sec. Moi, les gorgées de bière, ce sont les dernières que je préfère.

- T'as une bonne descente ! Ça fait plaisir à voir ! 

Je la suis jusqu'à l'étage. Arrivée là haut, elle peine à parler tant elle est essoufflée.

- J'ai plus l'habitude... suffoque-t-elle. C'est le problème avec ce régime : on prend quand même beaucoup... Avant ça me le faisait pas mais maintenant, quand je me baisse pour ramasser quelque chose par terre, j'ai des cloches aux oreilles.

Comme au rez-de-chaussé, les murs de l'étage sont recouverts de ces tableaux à la gouache. Au dessus de la porte du dortoir, je crois reconnaître Doual, à la couleur des lunettes. L'homme est à moitié nu, dans la cour de la ferme, et il fait tournoyer au dessus de lui un gourdin tandis que des champs alentours s'avancent vers lui des individus sans visage en costume trois pièces.

- Ce tableau, c'est pour célébrer la victoire de Joseph. Il s'est battu comme un lion. Il n'est pas très vaillant d'habitude mais dès qu'il s'agit de son argent, il serait capable de maîtriser un taureau en rut !

Je découvre le dortoir. Deux rangées de lit laissent juste de quoi passer au milieu. Des habits jonchent le sol et sur les tables de chevet, je remarque des bouteilles d'eau minérale remplies d'un liquide trouble.

- C'est le galactogène. Ça favorise la lactation. C'est indispensable, sinon on plafonnerait à un litre cinq. Vous connaissez la Leche League ? Une association qui milite pour l'allaitement. Ce sont des gens bien. Ils nous ont donné plein de conseils. On leur envoyé un colis de galopins la semaine dernière pour les remercier mais on a pas eu de retour, malheureusement...

Je repère des portes tout au bout du dortoir, je demande à Goton ce qu'il y a derrière.

- Oh, ce sont des chambres individuelles, pour celles qui ont besoin de s'isoler.

Je lui demande si je peux en voir une. Elle semble hésiter. Puis elle ouvre une porte, passe la tête dans l’entrebâillement et me laisse rentrer après un long coup d’œil.

C'est une toute petite pièce avec un lit, une petite table et un miroir. Les draps sont rouges vifs. La fenêtre donne sur la cour. Je m'en approche et j'aperçois Princesse roder autour de ma voiture. Une autre voiture est arrivée, Françoise discute avec le conducteur.

- Bon, je vais te montrer la laiterie. Il y a des filles à la traite en ce moment.

Elle m'y conduit à son rythme. Nous retraversons la cour et elle fait coulisser la lourde porte d'entrée de l'entrepôt. Ça sent l'étable et la peinture fraîche. Sur la droite, un couloir débouche sur une pièce assez grande qui renvoit des rires de femmes. Il y fait très chaud.

Je découvre trois femmes obèses qui ne portent que leurs culottes. Elles sont avachies sur des canapés défoncés, discutant comme elles le feraient dans un sauna. Sur leurs seins sont fixées des ventouses mi-acier mi-caoutchouc dont la forme évoque effectivement celle des tournesols. Les ventouses se terminent par des petits tuyaux qui mènent à une cuve fermée, au centre de la pièce. Les trois femmes m'ont vu arrivé et elles ne paraissent absolument pas gênées par ma présence.

- Alors, me dit Goton, là tu as Nathalie, là, Dominique et là, France qui est en train de boire la potion galactogène.

- Salut ! lance Nathalie. C'est pas souvent qu'on a des hommes aussi jeunes. Ça fait plaisir. On est pas très présentables mais tu voulais sûrement voir la laiterie en fonctionnement... Et ben la voilà ! s'écrie-t-il, hilare, en désignant du regard ses deux immenses mamelles.

- Ça vous fait pas mal, cette... installation ?

- Du tout, répond Nathalie. C'est même stimulant. Ça fait l'impression qu'il y a une petite bouche à l'intérieur de ces machins qui nous tire sur les tétons. Une petite bête vorace...

Elles me donnent la permission de les filmer. Pour les avoir toutes les trois sur le même plan, je suis obligé de reculer dans le couloir.

- Mesdames, à votre avis, pourquoi vos fromages ont-il autant de succès ?

- Parce qu'ils sont bons ! dit France.

- Peut-être qu'il y a aussi un élément psychologique, ajoute Goton. Il ne faut pas le nier, certains – pas tous, hein – mais certains trouvent ici quelque chose de maternel, de rassurant.

« Des mal sevrés ! » balance Dominique. Goton reprend :

- Les amateurs de bio et les milieux – comment je tournerais ça – underground on va dire, c'est pour le côté innovant et sain. Parce qu'il y a que du bon là-dedans, dit-t-elle en désignant à son tour ses mamelles.

- Qu'est-ce que vous faisiez avant ?

- France et moi on était employées de mairie et nos postes ont été supprimés à cause des restrictions. Dominique, elle était caissière. Et Goton elle était...

- Je lui ai déjà dit, coupe Goton, embarasée. Bon on vous laisse les filles, bossez bien.

Goton me conduit ensuite dans une autre pièce, beaucoup plus froide celle-là. Il y a des étagères qui supportent des plateaux garnis de fromage. Sur la gauche, une femme tout aussi grasse que les autres est en blouse, voûtée au dessus d'un plan de travail. Elle remarque la caméra. Elle se redresse tout à coup et me dit, enchantée :

- Bonjour Monsieur. Je m'appelle Corinne. Je suis en train de faire les galopins de ce soir.

Je m'approche et filme consciencieusement la louche effectuer des va-et-viens entre la cuve remplie d'un lait presque jaune et les petits moules disposés sur un plateau. J'effectue quelques prises des rayons, des cuves vides, de Corinne qui travaille, puis Goton m’entraîne vers la salle de dégustation.

C'est une pièce à la lumière tamisée, éclairée par une lampe halogène. Des tabourets hauts cernent un tonneau reconverti en table. Dessus, il y a la moitié d'une miche de pain. Goton me fait asseoir, retourne à côté puis en revient avec l'un des galopins.

- Celui-là il est affiné nickel ! On va se faire un petit gamay avec ça.

Elle tire une bouteille de rouge d'une étagère adjacente, la débouchonne et remplie deux grands verres presque à ras bord.

Je m'attaque au rouge tant que je peux, redoutant la première bouchée de galopin. Goton me tend un morceau de pain surmonté d'une généreux morceau que je fourre d'un coup dans ma bouche en essayant de ne pas faillir.

Le goût évoque effectivement le chaource, et on sent bien les pointes de curry et de cumin. Par contre, la texture est surprenante, la pâte est élastique et non friable comme l'apparence le laissait suggérer. À m'attarder sur toutes ces considérations, j'ai oublié par miracle que j'étais sur le point de dégobiller.

- C'est bon, dis-je à Goton, presque sincère. Mais un seul bout ça ira. J'ai bien mangé ce midi. Par contre, pourquoi pas un petit peu plus de vin...

- Tu me plais bien, toi. Mais faudra faire attention sur la route. Les gendarmes perdent jamais une occasion de nous emmerder.

Discrètement, je me rince la bouche avec le rouge qu'elle m'a servi, en espérant qu'elle prenne ces gargarismes pour de la dégustation. Alors, je lui annonce que j'en ai assez pour mon reportage.

Je regagne ma voiture avec Princesse aux basques. Un break arrive à ce moment et un homme en descend. Il a une soixantaine d’années, des cheveux blancs et des bottes de chasse. Il est visiblement très contrarié de me croiser. Françoise sort alors de la maison et se précipite vers lui. « Mais Grég, t'es en avance ! » Elle le prend par la main, en direction de la maison. Je glisse à Goton :

- C'est cool, vous êtes proches de vous clients...

Elle semble gênée, elle me presse de déguerpir alors qu'elle voulait me retenir quelques instants auparavant. Alors que le client se présente au seuil de la porte, j'aperçois la main de Françoise lui caresser les fesses. Je ne comprends plus. Je regarde Goton, interloqué.

- C'est rien... Françoise est un peu fantasque. Grégoire est l'un de nos meilleurs clients. Forcément, il y a une proximité qui se crée.

Je démarre la voiture et m'apprête à reprendre la route. Mais je jette un dernier coup d’œil à la maison. À l'étage, dans la chambre individuelle que j'ai visitée, la lumière s'est allumée. Et la dernière image que je garde de la ferme, c'est le client d'abord, puis les deux seins pendants de Françoise qui passe furtivement devant la fenêtre. La lumière s'est éteinte.

Bordel.

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