Le mardi, vers midi…

nyckie-alause

Au bout de la terre. Jusqu'au dernier rivage, la dernière île. Vraiment, le plus long voyage possible, Jonas l'avait réalisé. Tout avait débuté le soir où il n'était pas rentré chez nous. Il avait pris un train jusqu'à une ville portuaire. Il avait erré quelques jours sur le port et les docks, il y avait rencontré des marins et des maîtres d'équipage, des capitaines. Embarqué sur des cargos rouillés et grinçants, chargé et déchargé des marchandises presque légales. Ensuite, au hasard de ses débarquements il avait attendu. Attendre encore et encore, dans des villes bouillonnantes et des contrées dénuées d'humanité. 

Il le raconte. Chacune de ses narrations est différente. 

Les raisons du départ. « Vois-tu, me dit-il, j'étais coincé dans une vie si compliquée — il soupire — si compliquée…

Depuis que je le rencontre toute les semaines, depuis qu'il est revenu, je découvre mon père. Quand nous nous quittons, il me dit « A mardi » et moi, je lui fais un signe de la main alors que déjà il a tourné le coin de la rue. Je ne sais même pas où il habite. Il arrive à l'heure dite, exactement, onze heures trente, exactement. Et moi, qui ai la fâcheuse tendance de me faire attendre, à trainer un peu, à regarder en l'air à hésiter — quand il s'agit   de rencontres non-professionnelles — je deviens ponctuelle. Je me suis même surprise à arriver en avance me disant que peut-être il arrivait de son côté bien avant l'heure dite. Et bien non. Je me suis assise une ou deux fois à la terrasse du café et le temps d'un coup d'œil à ma montre, il est là à deux pas, sans que je l'ai entendu. 

Certains, comme Jean ou Patrick, ne peuvent résister au plaisir de se faire remarquer. L'un frappe le sol des talons de ses bottes, l'autre parle fort son téléphone collé à l'oreille. Ce dernier c'est Patrick, mon nouvel amoureux. Quand il me retrouve, il reste à quelques mètres de moi à dire des trucs importants à des interlocuteurs invisibles, me gratifiant d'un petit signe de connivence comme si j'étais partie prenante dans sa conversation. Il prend des airs satisfaits et met un temps fou à conclure « on en reparle plus tard … ». C'est toujours « plus tard » et quand je l'interroge sur qui ou quoi, d'un geste il me fait taire en ajoutant « si tu veux bien nous en parlerons à un autre moment. Parlons plutôt de nous et allons déjeuner je n'ai pas beaucoup de temps ».

Je vois Patrick le lundi. Et le mardi, j'ai rendez-vous avec mon père. Le mercredi je rentre chez moi et le jeudi je vois Jean, celui qui porte des bottes été comme hiver. Il me reste le vendredi pour manger avec ma meilleure amie quand elle arrive à l'heure. Ma vie est une suite déterminée de rencontres, déjeuners, trajets, conversations, et travail. Je travaille juste à côté du café, à deux numéros. Je suis comptable. 

Quand j'ai dit à mon père ce que je fais dans la vie, il m'a gratifiée un sourire consolateur en me disant « ma pauvre petite » comme si j'avais mal tourné, comme si j'avais choisi la débauche… 

Lors de notre troisième rendez-vous, il m'a avoué « tu dansais tellement bien, avec tant de grâce ! ». Ce jour-là, en rentrant vers mon petit appartement, je suis passée devant l'académie de danse de salon et je m'y suis inscrite. Il m'a fallu intégrer de nouvelles plages horaires dans mon agenda, glissant ici, supprimant là. Le samedi, avant la danse, j'allais voir ma mère. Dorénavant je lui téléphone, je lui demande si elle n'a besoin de rien et elle répond « de rien », systématiquement. Elle n'a pas eu la curiosité, elle n'en a jamais, de demander ce que je fais à la place. Elle préfère imaginer que je suis empêchée de lui rendre visite par une relation amoureuse avec un garçon bien qui sera fidèle tout en gagnant bien sa vie, que nous nous marierons et pourrons acheter une maison en banlieue pourquoi pas près de la sienne et que si nous avons des enfants elle pourra aller les chercher à l'école. Dès que j'espace mes visites elle déroule le même scénario. Certainement sa manière de dire qu'elle tient à moi. Quand arrive l'été elle demande à le rencontrer et elle est déçue quand je lui dis que je viens de rompre.

L'été, je préfère partir seule. Alors, si j'ai un amoureux dans les parages, je m'en débarrasse en inventant des obligations familiales comme « ma grand-mère vient de mourir je dois aller en province pour vider la maison, etc. ». Bien sûr, je mens. Elle est morte les quatre derniers étés. Quand je le lui ai raconté, elle a bien ri. « Tu as bien le temps …».

Dans cette famille décidément tout est toujours lié au temps que l'on a, au temps qu'il reste, le jour, l'heure et toutes ces choses tellement subjectives quand on y réfléchit. 

Aujourd'hui je regarde ma montre et je vérifie, chacun ses travers, sur l'angle de mon écran d'ordinateur qui affiche date et heure sans discontinuer. Quelques fois, pour m'aider à réfléchir, j'écoute mon cœur et je le règle sur les clignotements de l'horloge. Il me faut quatre minutes pour rejoindre la rue, deux pour atteindre le café, j'en rajoute quatre pour le cas ou je devrais parler avec un collègue dans le hall, ou écouter les messages notés par la petite secrétaire si mignonne. Elle doit faire de la danse, il faudra que je le lui demande, à l'occasion. Il est mardi. Nous choisirons, mon père et moi, l'assiette du jour. On pourrait imaginer que l'assiette du mardi est différente de celle du lundi mais détrompez-vous. Tout est réglé d'avance ce qui est sacrément rassurant. 

— J'attends quelqu'un dis-je à une dame qui m'interroge sur la place de libre à cette table. 

Elle s'assied rétorquant que ce n'est que pour un café qu'elle ne nous dérangera pas. « Dans cinq minutes je serais repartie ». J'espère. Il va arriver dans, je contrôle, trois minutes. Il se moque de mes petites manies sans pouvoir rire des mes flottements et de mes retards, que je tais. Le voilà !

A son tour il prend place et après m'avoir embrassée il embrasse la femme en robe rouge qui vient de commander son café. 

« Ma fille », et se tournant vers moi il dit juste « mon amie ».

Aujourd'hui mon père est un homme différent. Différent de celui que j'ai connu enfant, différent de l'aventurier que je rencontre le mardi, tellement le contraire de celui que ma mère dépeint comme un homme  terne, indigne, inconséquent, et d'autres noms d'oiseaux que je n'écrirai pas sur cette page. Quand ils sont partis, ensemble, je ne suis pas certaine qu'il m'ait donné un baiser, ni qu'il m'ait dit « à mardi prochain », je ne sais plus.

Je suis retournée plus tôt que d'habitude au bureau. Claudia m'a demandé « Ça va ? ». Je me sens un peu pâlotte. « Merci, oui. Faites-vous de la danse ? ». Je n'ai pas attendu la réponse et j'ai rejoins mon bureau encombré. J'ai fait une pile parfaite de tout ce qui s'y trouve et j'ai appelé Patrick. Je lui ai dit « ma grand mère est morte je dois aller en province, pour longtemps ». Il n'a pas insisté pour m'y accompagner, juste « condoléances, on s'appelle quand tu rentres ». 

Ce n'est pas encore l'été mais j'avais besoin de casser quelque chose.

 

  • angles .. de vies.. et on lit...

    · Il y a 4 mois ·
    A003694262 001

    mada

    • Enigmatique !

      · Il y a 4 mois ·
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      nyckie-alause

    • architecture de rencontres...c'est mieux ?

      · Il y a 3 mois ·
      A003694262 001

      mada

    • C'est épatant… (Desproges)

      · Il y a 3 mois ·
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      nyckie-alause

  • J'aime ce récit vivant, rapide.

    · Il y a 4 mois ·
    Coquelicots

    Sy Lou

    • Merci, je suis toujours enchantée de ton passage, A bientôt

      · Il y a 4 mois ·
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      nyckie-alause

  • Tout à fait dans l'air du temps...j'aime beaucoup l'analyse que tu fais de tes personnages...

    · Il y a 4 mois ·
    W

    marielesmots

    • Merci Marie, de ton passage et de ton commentaire. Jonas (le père) on le retrouve de temps en temps dans des textes qui sont des fragments de, peut-être, quelque chose de plus abouti ?

      · Il y a 4 mois ·
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      nyckie-alause

  • Une vie réglée, a chaque jour son rendez-vous...qui se termine en mélancolie...

    · Il y a 4 mois ·
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    Maud Garnier

    • La fille de Jonas vient de retrouver son père et elle oscille (dans ce chapitre) entre tendresse et mélancolie. Elle aura besoin de lui, plus tard dans l'histoire…

      · Il y a 4 mois ·
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      nyckie-alause

  • Récit un peu triste ou désenchanté ? Attachant et réel !

    · Il y a 4 mois ·
    Oiseau... 300

    astrov

    • De difficiles retrouvailles… Père et fille ne se connaissent qu'à peine. Mais l'histoire (qui est plutôt celle de Jonas) continue…

      · Il y a 4 mois ·
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      nyckie-alause

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