Le Petit Prince et l'andouillette

paul-gabriel

« Le Petit Prince et l’andouillette »

   - andouillette  (nom féminin) : Petite andouille.

   - andouille  (nom féminin) : Boyau de porc fourré de tripes ou de chair du même      animal.   Familièrement : Abruti.

   L’enfant est seul. L’enfant est sale. Depuis longtemps la nuit a tout envahi sur le port. Le long des quais luisants, quelques ombres se déplacent en silence pour rejoindre des lieux chauds et enfumés. L’enfant a froid. L’enfant a faim. Plus loin, juste un peu plus loin que son univers de cartons dépliés, quelques relents de fritures se mêlent à la brise du soir et parviennent, comme un défi, à ses narines maculées. Comme chaque soir, c’est l’heure à laquelle il se met en quête d’un semblant de nourriture s’il veut subsister jusqu’à un hypothétique lendemain. Le puissant rayon du phare, toutes les cinq secondes, dépose une petite pépite sur ses longs cheveux dorés.

 L’homme a roulé toute la journée pour arriver dans la grande ville portuaire. Vers vingt heures, il avait rejoint le quartier des « grands quais » où sont situés les restaurants. Un simple et bon dîner, arrosé d’un Beaujolais très convenable. Il regagne son camion où l’attend la douceur de sa couchette. Un repos bien mérité.

  —  S’il vous  plaît… donnez-moi à manger !

  Il a surgi, silencieusement, d’entre deux semi-remorques. Un blondinet aux cheveux longs et sales, affublé de vêtements repoussants. La soudaineté de l’apparition a un peu surpris le voyageur, croyant à une agression. Il a vite compris à qui il avait à faire.

  —  Mais que fais-tu là, tout seul, tu n’as pas de famille ?

  —  S’il te plaît… j’ai faim.

  —  Je n’ai rien ici, mais viens jusqu’à mon camion, il doit me rester un petit quelque chose.

  Le routier marche d’un pas décidé vers le parking. Son ombre est accompagnée d’un petit animal craintif. Parvenu au pied de l’immense cabine, L’homme aide l’enfant à grimper. Il l’installe sur le grand fauteuil de cuir, entoure ses frêles épaules d’une couverture écossaise. Une pomme et quelques biscuits goulûment avalés, la canette de soda vidée, un peu réchauffé par le plaid, l’enfant semble confiant. Visiblement, il souhaite bavarder un peu.

  —  Et toi, qu’est-ce que tu as mangé au restaurant ?

  —  Moi ? Mais je ne sais pas. Quelle drôle de question.

  —  Si tu sais. Je veux que tu me dises.

  —  Je crois que j’ai mangé des frites.

  —  Ça, je m’en doute, au port tout le monde mange des frites. Mais quoi avec ?

  —  Une andouillette.

  —  Une quoi ?

  —  Une andouillette… avec les frites.

  —  A quoi ça ressemble une andouillette ?

  — Tu commences à me fatiguer ! Cela ressemble  à … une saucisse. Voilà. Et maintenant tu repars d’où tu viens et tu me laisses dormir. Tu peux emporter la couverture si tu veux.

 —  S’il te plait… dessine-moi une andouillette.

 —  Ca ne va pas, non ? Maintenant tu ouvres la porte du bahut et tu t’en vas.

 — Si tu me dessines une andouillette avec des frites, demain, j’aurai l’impression d’avoir moins faim.

  Voyant qu’il ne pourra se défaire de ce pot de colle, l’homme prend une feuille dans un carnet et dessine. Plutôt mal.

—  Voilà ton plat de résistance. Tu vas aimer. Et maintenant bon vent !

—  Merci. C’est beau !

  A l’éclat régulier du grand phare portuaire, se mêle, soudain une lumière bleue. Dans le rétroviseur gauche du camion apparaît, de plus en plus puissant, le flash intermittent d’un gyrophare bien connu.

 —  Merde les flics !

  Instinctivement, le gamin s’est dissimulé sous le plaid.

 —  Tu n’as pas à te cacher, ils ne te feront pas de mal.

 —  Ceux-là, si.

  Le break de la police s’est placé, en silence, juste contre le pare-choc arrière du camion. Les deux hommes en uniformes qui l’occupent en sortent sans hâte. L’un d’eux s’approche côté passager tandis que le second, une torche électrique en main, effectue un tour complet du véhicule et s’immobilise au bas de la portière gauche. Le chauffeur routier ouvre la vitre. Il entrevoit le haut d’une casquette sombre.

 —  Bonsoir, police nationale, puis-je voir vos papiers d’identité, s’il vous plait ?

 — Bonsoir, vous pouvez, mais je ne vois pas pourquoi, je ne roule pas et je n’ai rien à me reprocher.

 —  Simple contrôle.

  L’homme saisit  une pochette et la tend au policier qui en explore l’intérieur très rapidement.

 —  Vous êtes accompagné ?

 —  N… Non, pas du tout !

 —  Et qui est la jeune personne assise à côté de vous ?

 —  Oh ! Lui ? C’est rien. Enfin, je veux dire… C’est un jeune mendiant qui avait faim et que je viens de ravitailler un peu. Le pauvre, il n’a pas de famille. Hein, petit ?

   Le policier de droite ouvre la portière. L’enfant, apeuré, se recroqueville un peu plus.

 —  Qu’est ce que tu tiens dans ta main ?

 —  C’est un dessin du monsieur.

 —  Et pourquoi le monsieur il t’a fait un dessin ?

  —  Il m’a dit que j’aimerai beaucoup ça !

  —  Ça quoi ? Montre-moi.

  L’enfant tend la feuille de calepin. L’agent rallume sa torche et regarde le papier.

  —  Le salaud ! Je m’en doutais ! Francis, viens voir.

  Le collègue s’approche rapidement.

 —  Regarde. Cet enfoiré lui a dessiné un phallus poilu. Tu imagines ce qu’il lui réservait ?

  Consterné par ce qu’il vient d’entendre, le chauffeur routier reste muet. Muet de surprise. Muet d’incompréhension. Puis, la stupeur passée, il décide d’en sourire.

—  Attendez, c’est n’importe quoi. Il m’a demandé de lui dessiner une andouillette avec des frites parce qu’il avait faim. Ce n’est pas ce que vous dîtes. Hein, petit ? Dis-leur.

—  Je ne sais pas, monsieur, tu m’as juste dit que j’allais aimer.

—  Bon, cela suffit, on l’embarque. Marco, tu lui passes les bracelets et en voiture !

—  C’est ridicule, vous n’allez pas faire çà. Vous voyez bien qu’il ment.

 —  Nous, on croit ce qu’on voit. Et ce qu’on vient de voir n’est pas très joli ! C’est des années de cabane assurées. Hein, Francis ?

 —  Sûr et certain. Je crois même que pour les pédophiles c’est les assises !

  Le malheureux routier, la tête basse est dirigé vers l’arrière du break bleu.

Les deux policiers semblent réfléchir un instant.

—  Dis Francis, c’est la première fois qu’on le voit. On pourrait être indulgent, qu’est-ce que tu en penses ?

—  Faut voir ! Mais seulement si notre ami est compréhensif … en liquide uniquement !

—  Mais je n’ai rien, ou presque, dans mon portefeuille.

—  Donne toujours, puis tu ajoutes ce qui est planqué dans le camion, comme chez tous les routiers !

  L’homme, sans réfléchir, trop heureux de l’aubaine, saute dans sa cabine, soulève le matelas de sa couchette, et ressort avec en main quelques billets de cinquante euros.

—  Ça ira pour cette fois. Maintenant, tu mets en route et tu disparais.

  Après avoir démarré, contournant le devant du camion, le véhicule au gyrophare roule quelques dizaines de mètres, s’arrête à nouveau, tous feux éteints. Les hommes en uniformes voient passer la grosse semi-remorque  qui disparaît au bout du quai.

 Une ombre, revêtue d’une couverture écossaise, s’approche de la portière droite. La vitre descend lentement. L’enfant à la tête dorée gratifie les deux hommes d’un grand sourire.

—  Coucou, p’a et tonton !

—  C’est bien, Diégo, dix euros pour toi, comme d’habitude. Le reste, je le donne à Mama. Maintenant tu peux retourner dormir à la caravane.

  Le passager du break se tourne vers le conducteur.

—  José, enlève le gyro, et on tombe les casquettes et les vestes, les flics pourraient nous repérer !

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