Les enfants du siècle - Concours Mike Ibrahim

malfie

Journée grise sur les côtes de la Manche.

Il pleuvine, il vente.

Il fait froid.

Je marche à ses côtés, accrochée à son bras.

Il est essoufflé.

Il le dissimule.

Il me sourit.

Il m'emmène dans un bon restaurant qu’il connait bien et où on mange du poisson frais.

Il me tient la porte, tant bien que mal.

Il me couve des yeux.

Après déjeuner, nous allons marcher sur la digue.

Il me raconte la guerre.

« Mon père, débarqué en zone libre, a traversé la frontière de barbelés pour revenir en zone occupée pour me rejoindre moi, ma mère et mes frères.

On ne mangeait pas beaucoup et on n'a pas vu d'oranges pendant 4 ans. Ma tante avait un filon pour trouver des patates mais il fallait marcher des kilomètres à pied et ne pas se faire prendre par les allemands.

On était obligés d'utiliser des sabots de bois car on ne trouvait plus de chaussures ».

Il me raconte les deux bombes explosives tombées dans la maison et comment son père a pris l'une d'elle dans son tablier en cuir pour la jeter dans le jardin...

« On a dormi toute une année dans la cave d'un magasin de meubles pour ne pas succomber sous les bombes. Les allemands patrouillaient souvent et nous terrorisaient.

Les juifs, réduits à l'état d'esclaves, construisaient des barricades allemandes et des miradors sur les littoraux... Même les mômes ne pouvaient pas aller à la plage, tu sais ma petite fille ? C’est quand même con quand on est fils de pêcheur ! »

Les étés étaient longs.

D’une voix tremblante, il me parle d'elle, aussi.

Elle.

Lui, pourtant si fort, ne peut retenir ses larmes.

Elle lui manque chaque minute.

Elle lui manque dans sa peau.

Il ne lui reste que quelques jours.

Je le dépose à la maison de repos où il séjourne pour me rendre à l’hôtel où je résiderai jusqu’à lundi.

J’ouvre mon ordinateur portable, qui se connecte automatiquement au réseau Wifi de l’hôtel et télécharge les courriels que le secrétariat des Sciences Humaines de l’Université où j’enseigne m’envoie.

Trente-quatre mails urgents à traiter.

Ma nuit va être courte étant donné les copies que j’ai à corriger et le plan du mémoire d’un de mes étudiants que je dois relire, sur les bas reliefs et la représentation des fêtes religieuses en Egypte antique.

Demain matin, je préparerai un cours sur la céramique chez les Mochicas pour des étudiants de troisième année. Le sujet ne les passionne pas vraiment et je trouve cela bien dommage. Souvent confondus avec les Incas, les Mochicas étaient pourtant bien plus créatifs. Ne connaissant pas l’écriture, leurs céramiques sont de véritables livres d’Histoire sur lesquels ils ont laissé leur trace. Très soignés, ils se sont distingués des autres cultures précolombiennes, par l’utilisation de couleurs variées pour exprimer des scènes de la vie quotidienne. La récolte. Les animaux. Les fruits. Les sacrifices humains. L’amour. Mes étudiants sotn des bourriques.

Mon téléphone portable se met à vibrer. C’est Lucas, mon fils de 13 ans. Né en 1999, à l’aube du vint-et-unième siècle. Il veut savoir s’il peut aller dormir chez son copain Baptiste, vendredi soir. « On veut se faire une soirée Call of Duty. J’ai demandé à Papa, il a dit oui ».

Il raccroche en me demandant d’embrasser bien fort son Papou de sa part.

Il m’envoie ensuite un message pour me demander quand est-ce que je rentre à la maison.

Je ne sais pas, mon fils.

Call Of Duty. Ce jeu n’est pas recommandé aux adolescents, parait-il. Je n’y connais rien. Je n’ai même pas de smartphone, au grand désespoir de Lucas. Il me cesse de me dire que je suis vieille. Cela fait rire Papou, son aîné de presqu’un siècle.

Le lendemain matin, lorsque j’arrive à la maison de repos, Papou regarde pensivement le littoral gris de Wimereux, par la fenêtre. Son état s’est dégradé. Il nous quitte, tout doucement.

Il ne parle presque plus à haute voix.

Il murmure.

Il lui parle, à elle, qui lui manque tant.

Elle est partie à la même époque et au même endroit, il y a deux ans. Emportée par un cancer généralisé. Emportée par le poids des années.

Papou est resté à son chevet, pendant ses longs mois d’agonie, à lui lire le journal et à l’aider à se changer. Il lui tenait la main et lui caressait les cheveux.

Il la trouvait belle.

Il l’a toujours trouvé belle.

Elle était belle lorsqu’il l’a rencontrée après la guerre, à l’école où débutaient leurs carrières de maîtres d’école. Elle était déjà belle.

Elle le sera toujours à ses yeux. Même sur son lit de mort, lorsqu’elle ne pesait plus que quelques kilos et qu’elle ne voyait plus rien.

Elle était l’air qu’il respirait.

Il me dit qu’il va la rejoindre, que c’est l’affaire de quelques jours.

Il est fatigué de vivre sans elle et sera bien mieux là où elle est.

« Et puis, je suis un poids à présent, pour vous, mes enfants. Vous avez mieux à faire que de vous occuper d’un vieillard. Il est temps de laisser la place aux jeunes.  Moi, je ne suis qu’un vieux con qui ferait mieux de vous laisser tranquilles ».

Il tourne délicatement la tête vers moi et m’observe de ses grands yeux bleus.

« Je suis content d’avoir passé mon dernier déjeuner au restaurant avec toi, ma petite fille. On a bien mangé, hein ? Ce n’est pas aussi bon que la cuisine de Mamou mais le Waterzoï de poissons était fameux. Tu ne vas pas divorcer, dis ? Réfléchis bien, ma petite fille. Aujourd’hui, on divorce pour rien du tout. A notre époque, on essayait d’arranger les choses, tu sais ma petite fille ? Ta grand-mère m’a souvent tapé sur le système et je peux t’assurer qu’elle m’aurait volontiers étranglé par moments. C’est que je peux être têtu parfois, tu sais ma petite fille ? Si tu avais vu l’expression de son visage quand elle se mettait en colère, j’en ri encore ».

Il rit doucement. Papou a encore toute sa tête. Il radote un peu, parfois, mais il a encore toute sa tête.

Il sait qu’il se meurt.

Il a, dans le regard, un mélange de peur et de résignation, mais aussi de soulagement. Sa plus grande douleur est son absence, à elle. Il ne veut plus souffrir.

Philippe appelle sur le téléphone de la chambre de Papou dans l’espoir de me parler. Ces derniers jours, je ne décroche plus ses appels sur mon portable.

Je n’ai rien à lui dire, de toute façon.

Depuis des mois. Comme si nos deux corps fatigués d’être ensemble s’éloignaient. Le moindre geste l’un vis-à-vis de l’autre a perdu de son naturel. Nos dîners deviennent de plus en plus silencieux. Nous ne nous regardons plus. Nous dormons dans le même lit par habitude, plus que par envie. Nous qui brûlions si bien ensemble. Nous qui ne formions qu’un. Nous sommes absents lorsque nous sommes réunis. Nous rêvons tous deux d’une autre vie. Nous sommes éternellement insatisfaits. Nous nous forçons. Je me force. Je ne le supporte plus.

Je ne sais plus où il est.

Ni où je suis.

Ni qui.

Notre situation s’embourbe et se matérialise en un drame. Nous parlons d’avocat, de vente d’appartement, de garde alternée. Nous qui, à une époque, ne pouvions pas passer une heure sans nous voir et que chaque baiser faisait vibrer. Nous divorçons.

Nous sommes banals.

Tout le monde divorce.

Presque tous les copains de Lucas vivent en garde alternée.

Presque tous les copains de Lucas jouent à des jeux vidéos pas adaptés à leur âge.

Tout le monde s’en fout.

Tout le monde le fait.

Papou fronce les sourcils, l’air concentré.

« Je dois être bien habillé pour aller la retrouver, tu sais ? Je ne veux pas avoir l’air d’un pépé qui pue. On peut être vieux et élégant. Je veux que tu t’en assures avant qu’on m’enterre, ma petite fille. Ton père doit me ramener mon costume, tu penses qu’il arrivera à temps ? ».

Je lui souris. Je l’aime.

Les mochicas se faisaient embaumer et ensevelir, à leur mort. Recouverts de bijoux, les morts étaient également entourés d’objets d’art sexuel érotique. L’amour physique représente, chez les Mochicas, un passage vers l’autre monde, une élévation. Même dans sa tombe, on pense à l’amour.

Comme Papou.

Papou est un mochica.

« Ton père t’a montré le mauvais exemple en divorçant de ta mère. Aaaahhh ton père ! Il n’en a toujours fait qu’à sa tête. C’est fou ce qu’il est têtu. Même quand il était petit garçon, il était têtu. Et agité. Un vrai garnement. Ses professeurs lui faisaient faire des tours de cours en courant pour le punir de grimper aux arbres à l’école. Il pensait que je ne le voyais pas depuis ma classe. J’ai souvent ri en le voyant, tu sais ma petite fille? Quand il a annoncé à Mamou qu’il partait au Chili pour soutenir Salvador Allende et la pensée socialiste, on n’a pas pu le retenir. Mamou disait que c’était à cause de moi et de mes idées politiques que je lui rentrais dans la caboche depuis le biberon. On s’est fait un sang d’encre quand il y a eu le coup d’état et qu’il a dû fuir pour être rapatrié ici sain et sauf. Avec son poncho et sa flûte de pan, on ne l’aurait pas reconnu, tu sais ma petite fille ? Il nous disait qu’on ne savait pas ce que c’était que la guerre, nous, après ce qu’il a vu là-bas. Tu te rends compte ? Il nous disait ça à nous, les enfants de la grande guerre. Aaaaah… ton père… ».

Aaaaahhh mon père…

Il arrive à la maison de repos en début de soirée avec le costume de Papou à la main. Il a bossé toute la journée. Il a roulé deux heures depuis Paris pour arriver à temps. Il est crevé.

Sa présence m’apaise.

Papa a eu du mal à accepter mon mariage avec Philippe. Un musicien. Ce n’est pas un vrai métier d’être musicien. Et un enfant à vingt ans. Ce n’est pas une vie. Réfléchis, ma fille. Papa, le révolutionnaire, qui me voyait indépendante et leader d’un quelconque mouvement féministe chargé d’idéaux et de principes. Un mouvement du siècle. Papa, à présent, assis derrière son bureau de directeur et croulant sous le boulot. Aspirant à une très prochaine retraite au bord de la mer, dans son Nord natal. A Wimereux. Tel un cycle imparable, les oiseaux reviennent à leur nid.  

Le médecin passe ausculter Papou dans sa chambre et demande ensuite à voir Papa.

Papou m’observe. Il semble inquiet pour moi.

« Il ne faut pas que tu t’en fasses, ma petite fille. Là où je vais, je serai bien. Je serai avec elle. Avec mon amour. Il n’y a que ça qui compte, tu sais ma petite fille ? Depuis toujours, à toutes les époques et dans tous les pays, l’amour est au cœur des hommes et des civilisations. Tu dois le savoir mieux que moi avec ton travail. Tu sais ? C’est vrai que c’est dur d’être à deux. Mais sans elle, c’est trop dur. N’oublie pas d’aimer, dans ta vie, ma petite fille ».

Papa vient nous retrouver. Ils vont lui administrer des tranquillisants et autres produits chimiques pour qu’il ne souffre pas. Il ne passera pas la nuit.

Papa m’a ramené un café au lait, avec un sucre. Comme quand j’étais adolescente. Il me caresse l’épaule en allant s’asseoir. Il est triste. Il prend la main de Papou. Ils vont beaucoup se manquer tous les deux. Ils ne disent rien. Il n’y a plus rien à ajouter. C’est la fin d’une époque.

Une minuscule époque à l’échelle de l’Histoire.

Une immensité pour moi.

Dans la plupart des civilisations, la mort n’est pas une condition suffisante pour devenir un ancêtre. La période de deuil et l’importance des funérailles ont une fonction sociale déterminante et tiennent lieu de rituel, pour élever le défunt. Chez les Mochica, il n'y a pas de jugement d'âmes lors du décès. Pas d’enfer. Ni de paradis. Personne ne juge sa vie. Dans le cycle de la vie et de la mort, ils distinguent trois mondes: celui des vivants, celui des défunts et celui des ancêtres mythiques. Les morts sont parfois accompagnés d’hommes, de femmes ou d’enfants, sacrifiés pour les accompagner vers le chemin du troisième monde. Je veux être la femme sacrifiée qui accompagnera Papou. Je veux qu’il devienne un ancêtre mythique. Je veux mourir avec lui à ses côtés, ce soir, pour pouvoir renaitre demain.

Je m’endors en même temps que Papou. Papa, lui, veille sur nous. Il n’a pas sommeil. Il lui tient toujours la main.

Papou ne se réveillera pas.

« Ton grand-père, il m'a fait l'école » me dit un p'tit vieux d'une voix basse, tordant nerveusement des doigts pour cacher sa timidité. Je le trouve touchant. Je les trouve tous touchants. 

Dans la chambre mortuaire où gît le corps de mon grand-père, défilent les p’tits vieux. Tout le monde raconte son souvenir. Quel bon maître d'école il était. L'importance du football dans sa vie et l’équipe de gamins qu’il entrainait. Sa grande culture. Sa passion pour le cinéma. On parle des copains qui ont été déportés. De la guerre. De son père, le marin. De sa ZX qu’on ne va pas pouvoir revendre parce qu’elle ne vaut plus rien à l’Argus.

Je me sens bête. J’enseigne l’Histoire alors qu’elle est là, sous mon nez. Le vingtième siècle c’était lui. C’est Papa. C’est moi. Et je ne m’en aperçois que maintenant.

Interloquée, je vois Philippe pousser la porte et entrer, en enlevant son bonnet. Il présente ses condoléances à Papa. Il a roulé toute la matinée pour me rejoindre. Il a réussi à trouver un remplaçant pour le concert où il devait jouer ce weekend. Il était trop inquiet, à Paris. Lucas dort chez Baptiste ce soir, de toute façon. Philippe ne sait pas pourquoi il est venu. Il n’a pas réfléchi. Il avait besoin de me voir. Il m’enlace.

Je pleure enfin.

J’ai besoin de lui.

D’autres petits vieux du village de Papou continue de défiler dans la chambre mortuaire pour se recueillir. Le garagiste, le boulanger, des anciens élèves, des copains du foot, des voisins. Sa gentillesse et sa jovialité sont louées. Il aimait bien bavarder et avait toujours le mot pour rire.

Les morts n'ont pas de défauts. 

Quand je le regarde sur son lit-congelé, je sais bien qu'il s'en fout maintenant.

Il est très élégant.

Il est bien content d'être enfin avec elle. 

Elle.

Sans qui sa vie n'avait plus de sens. 

Sans qui rien n'avait de goût. Même pas le Waterzoï.

Dieu réunit ceux qui s'aiment, dit-on. Je leur souhaite beaucoup de bonheur.

Voir défiler tant de connaissances quand on meurt et que tout le monde est d'accord pour dire qu'on était quelqu’un de bien, c'est peut-être ça réussir sa vie.

Avoir aimé aussi fort que lui, c'est sûrement ça, être un grand Homme.

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