L'ombre et la nuit

Stéphan Mary

Je suis perdue Pourriez-vous m’indiquer le chemin Donc si je résume au troisième lampadaire à droite au second à gauche et au feu en face Merci Il n’y a pas à dire je suis née sous une bonne étoile Ah oui vous aussi C’est charmant Figurez-vous que je cherche mon ombre Vous ne l’auriez pas croisée par hasard le hasard fait si bien les choses J’aime Paris la nuit J’aime la nuit mon ombre aussi.

3h40. J'aime l’écriture nocturne. La nuit feutre les bruits du quotidien, enveloppe la journée dans un crépuscule bienfaisant. Le silence est rempli de sons étouffés, l'imagination reprend sa place, légère musique de rêves et de désirs. Le silence se satisfait d'un linge très léger, d'une nuisette de mots et de rimes, d'anagrammes qui font chanter la langue, silencieusement, respectueusement. La nuit a ce pouvoir magique de me sortir du tohu-bohu de la journée afin de me ramener à moi-même, me prolonger dans la dimension inaltérable d'une solitude bienvenue.  Les images encore fraîches des heures qui précèdent se substituent aux sons par trop audibles de la ville, de son cortège de décibels stridents et envahissants, de cette course échevelée qui chaque jour m'emmène vers les angoisses de lendemains inconnus. Demain serais-je toujours là ? Le cœur va t-il tenir ? Les nerfs tiendront-ils ? La tête, le corps, le cœur qui vieillissent au son de la petite et grande aiguille tic tac tic tac. Tic tac qui ne sont plus les mêmes la nuit car il suffit de couper court aux folles rumeurs invasives du temps qui passe, prendre calmement place dans son propre espace-temps, s'occuper de soi, prendre soin de celle qui, tout à côté, se berce dans un sommeil réparateur, planant, reconstituant. Prendre soin de l'enfant qui fait des bruits de succion rassurant, petit poucet endormi au pays des elfes et des fées. La nuit propose une musicalité différente, attrayante. Elle se sert du silence comme d'un diapason qui rythme les heures de la longévité sans brutalité, avec bonhomie. Les lignes se déplient, les mots se déploient, prennent leur envol au fil d'une partition dans laquelle je peux lire intensément les émotions entrecroisées d'hier et d'aujourd'hui. 

Ca alors c’est encore vous Je ne comprends pas j’ai pourtant suivi l’itinéraire que vous m’aviez indiqué et me voilà à nouveau ici Je veux retrouver mon ombre Qu’elle soit chinoise portée théâtre ombre et lumière elle est ce que je suis Elle est mon double ma jumelle dizygote Elle me charme en ondulant au rythme de mon corps Toute en finesse elle marque l’épaisseur du personnage  Elle est mon prolongement Ce n’est pourtant pas compliqué de trouver son ombre Elle est à l’est ou à l’ouest au nord ou au sud Il suffit de tourner sur soi pour la trouver Une ombre ne disparaît pas comme ça Merde enfin

La nuit je pense à toi, l'inconnue qui n'arrive pas à trouver le sommeil, qui arpente les sillons de ton cerveau en mille morceaux. Elle se nomme l'insomnie, ennemie qui s'acharne à te laisser debout plutôt qu'allongée, qui te persuade que le sommeil n'est pas pour toi, pauvre chose désarticulée dans ton monde envahi par trop de pressions, de cauchemars, de terreurs nocturnes qui te happent dans le sillage de la mort du jour. Tu veux dormir, tout ton être te réclame quelques heures de repos mais rien à faire, si tu te recouches, tu vacilles sans limites dans les affres d'un corps qui ne fait que tourner sur lui-même, à la recherche d'une quiétude qui ne viendra pas. Tic tac tic tac. Tic tac.

Bonsoir vous n’auriez pas croisé mon ombre Elle me ressemble comme deux gouttes d’eau vous ne pouvez pas vous tromper  Hep là-haut l’écrivain vous pourriez me rendre mon ombre je me sens bancal Allo vous m’entendez Je vais l’appeler on ne sait jamais

Un bruit, non pas strident, non pas dérangeant, le bruit familier d'un miaulement par exemple, qui perturbe le silence mais ne fait que rappeler que la dame a aussi son existence, sa faune, ses fauves et ses proies, ses bandes et ses solitaires. La nuit offre d'autres vies, d'autres bruits. Là une voiture qui passe, plus loin quelques voix qui oublient qu'il fait nuit et se partagent le champs du silence en éructant des sons à haute voix, tout comme cet inconnu qui depuis longtemps ne fait plus la différence entre le jour et la nuit. Il déambule en s'adressant au fruit de son imagination, il l'invective et le supplie, le hait pour mieux l'aimer. Ne pas être seul, oublier que la nuit peut revêtir de son étrange manteau les endormis et les noctambules, les sereins et les angoissés. 

Si  au feu je vais tout droit la rue n’est plus éclairée C’est ça Paris Les champs Elysée plein feux et d’autres rues totalement anonymes Il faut que je trouve mon ombre je vacille je ne peux plus avancer qu’en  prenant appui sur les murs Une poubelle je tombe

La nuit tous les chats ne sont pas gris et j'en entends des qui soupirent d'aise et de délectation alors que d'autres transpercent le voile du son à grands coups de cris hurlés ou de larmes étouffées.  La nuit sert l'artiste, le fou, le prisonnier, le malade, mais aussi le soignant, le surveillant, le bienveillant, l'œuvre. J'ai également vu au coin de la nuit le-la prostituée qui arpente sans but son carré de nuit.

J’ai peur dans le noir Je ne vois rien Hey l’auteure vous n’êtes pas dessinatrice alors vite écrivez OMBRE

La nuit ne fait pas de distinction entre la différence et l'indifférence. Majestueuse et voluptueuse ou volcanique et calamiteuse, la nuit poursuit son ouvrage de dame nocturne en tressant le temps différemment, imperceptiblement. Le temps de vies parcourues d'images réelles ou éthérés, la nuit sniff son rail de mélancolie. Délicieux ou horrifiant mixte de réalités et de rêves, incroyables aventures endormies ou éveillées, la nuit se réfléchit dans toute son étendue. Elle sait qu’elle ne durera pas.

C’est grave l’aube commence à poindre Vite mon ombre Je cours je vole je me vengerai

Stoooop j’ai compris Je marche vers la place Vendôme puis j’irai aux jardins des Tuileries Enfin je danserai demain au Père Lachaise Mon ombre est là bas Je le sais

La nuit est l'amante des songes, pleine de formidables illusions en noir et blanc et/ou en couleur, parcourue de frissons emplis d'émotions et d'envies, de pensées et de réalisations.  Au crépuscule de l'obscurité, la nuit déroule son tapis d'étoiles et de constellations, laissant la lune s'acheminer sans bruit sur les rêves des touts petits.

J’ai retrouvé mon ombre C’est idiot j’étais assise dessus Du coup elle est toute plate J’attendrai le soir pour la déplier Elle m’est indispensable comme les rêves indispensable.

Report this text