Major de l'X

miroska

Elle doit regarder l'heure. Son rencard de ce soir est à cheval sur les horaires. Ce serait dommage de passer à côté d'un "petit plus" dans l'enveloppe pour quelques minutes de retard. Julie le jour, Elisa la nuit, est prête. Hauts talons, bas 20 deniers impeccables, jupe droite, chemise en soie négligemment ouverte sur un soutien-gorge en dentelle, croix en collier, yeux délicatement Khôlés et cheveux tirés. C'est sa tenue de travail. Sa blouse d'ouvrière du sexe de luxe. Travailleuse à la chaîne dans l'équipe de nuit où tout est "méca-nique", assure-t-elle.
Mais Elisa, c’est du haut fonctionnaire, du chef d’entreprise, du gros client à bien traiter qu’elle monte. Son business c’est du trash édulcoré. Faut dire que les préliminaires font partie du job. Elle doit d’abord "faire la conversation", "avoir de la répartie dans les diners parisiens", "valoriser son client auprès de ses concurrents". Après c’est le tête-à-tête, la cerise sur la pièce montée, mais "toujours dans des lits confortables et dans des lieux pour privilégiés" se console-t-elle. Et toujours avec les mêmes, c’est l’ultra-moderne fidélité. "Je ne peux pas multiplier le nombre de clients parce que je joue pour chacun une fonction très précise dans leur vie sociale et le plus souvent professionnelle. Je veille donc à ce que mes clients n’évoluent pas dans le même secteur d’activité". Une clause de non-concurrence monnayée au prix fort, "en quelques milliers d’euros". Pudique sur le fric Elisa.
La contre-partie c’est un CV de "femme à haut-potentiel". Anglais courant, Espagnol d’usage, notions d’allemand, "bonjour" et "merci" en Russe, chinois, japonais, arabe…c’est le minimum. Mais la langue et le rose aux joues ne suffisent pas. "Je lis beaucoup, je vais dans de nombreuses expositions et tous les mercredi au cinéma pour ne pas manquer une sortie de film. Je dois être capable de parler de tous les sujets." Discipline de fer et peau de velours. Pour cette ancienne étudiante de Sciences-Po, la culture c’est son métier à tisser des liens durables avec ses clients. "A l’époque une copine de promo m’avait dit que je pourrai me faire pas mal d’argent et me créer un réseau en jouant l’escort. J’ai accepté mais j’ai joué les prolongations." Des regrets Julie ? "Non même si je sais que j’ai grillé pas mal de potentielles cartouches dans certains milieux." Et Elisa ? "Je sais que dans quelques années, Elisa ne pourra plus continuer. Je devrais travailler autrement, le jour. Mais certains de mes clients m’ont déjà fait des propositions".
Même si elle s’applique au "Julie, c’est Julie et Elisa, c’est Elisa", impossible de ne pas les confondre. La vie de Julie le jour est conditionnée par la vie d’Elisa la nuit. Sa vie de pute de luxe. Le mot est lâché et ses yeux sont mouillés. "A bientôt 30 ans, c’est vrai que l’envie d’une vie de couple avec des enfants me revient souvent. Mais mon job m’en empêche. Aucun des hommes que j’ai rencontrés n’a pu l’accepter." Fin de la parenthèse. Elle ne tient pas trop à en parler.
J’ouvre alors les guillemets sur sa famille, ses parents "qui vivent à Nancy" et "ne savent rien" de son dur labeur. Pour eux, elle est consultante indépendante. Pour eux, elle zigzague entre non-dits et anecdotes. "Je leur raconte, en me les attribuant, les affaires sur lesquelles travaillent mes clients." Un petit arrangement avec la vérité pour ne pas blesser "des gens formidables qui l’ont toujours soutenue et encouragée". Le reste de sa famille, ce sont surtout ses amies dont les noms de baptême changent elles aussi la nuit pour céder au pêché d’hommes fortunés mais trop seuls. L’heure de son rendez-vous a sonné. Avant de partir elle me le promet : "Nous sommes comme leur femme qui chaque jour serait la même qu’au premier jour du mariage."

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