Moscovite(s)

salesgirl

COMMANDOS

Agnessa regarda sur sa droite. Une petite fille était nichée dans les bras de sa mère. Elle paraissait sur le point de s’endormir. Elle la fixa quelques secondes puis détourna la tête et regarda droit devant elle, les yeux dans le vague.

Elle se sentait en sécurité drapée dans son niqab noir dans lequel elle n’était pas franchement à l’aise. C’est vrai c’était la toute première fois qu’elle en portait un et elle dût admettre que ce n’était vraiment pas pratique. Elle avait eu du mal à rejoindre les sièges qui se trouvaient tout à l’arrière du théâtre et avait failli trébucher plusieurs fois.

Elle sentait le poids de la bombe sur sa poitrine, son ventre. Le détonateur dans sa main. Elle avait un peu peur de bouger. Elle respirait lentement. Elle voyait Ruslan sur la scène prendre des ordres de son chef. De là où elle était, elle ne pouvait rien entendre. Il tourna les yeux vers elle. Agnessa lui sourit mais il ne pouvait rien voir. Sous son habit encombrant, on ne devinait qu’à peine ses yeux.

Agnessa avait été contactée quelques semaines auparavant. Elle avait, dans le passé, caché quelques combattants tchétchènes chez elle, les avait soustraits aux yeux des militaires russes. Ruslan lui avait demandé de faire partie de son commando. Elle avait dit oui sans vraiment réfléchir. Les autres lui faisaient désormais confiance. En même temps, ils n’avaient pas le choix car il restait maintenant peu de personnes susceptibles de les aider.

Depuis que la vie avait plus ou moins repris son cours dans la capitale, plus personne ne voulait entendre parler d’indépendance. Les habitants avaient payé un lourd tribut à ce combat et ils étaient las de cette guerre, ils préféraient rester passifs. Ils ne voulaient plus la violence, la douleur. Ils voulaient seulement la vie normale. Avec ceux qui restaient de leurs familles déchirées.

Agnessa, elle, n'avait plus de famille à part sa mère qui n'était plus que l'ombre d'elle-même depuis que son père et ses deux frères avaient disparus du jour au lendemain, enlevés par les russes. En représailles d'une attaque contre une patrouille dans le quartier, des soldats étaient entrés au hasard dans les maisons et avaient arrêté tous les hommes, même des garçons dont le plus jeune devait avoir 12 ans.

Maintenant, sa famille c'était Ruslan. Alors quand il lui avait parlé de ce projet fou, elle n'avait pas hésité à le suivre. Pas par idéologie, non. Par amour pour lui. Par vengeance aussi. Parce qu'elle n'avait pas le choix. Elle le devait à sa famille, à sa mère. Si elle refusait, elle perdait Ruslan de toute façon. Et elle ne voulait pas le perdre lui aussi. Alors elle avait dit oui. Simplement. Elle ne se faisait pas d'illusion, elle savait comment tout ça allait se terminer. Elle préférait être avec lui, c'est tout.

Il était un peu plus de dix heures du soir. Le théâtre était maintenant plongé dans une semi-obscurité. Le silence était entrecoupé de chuchotements, de pleurs étouffés. Une litanie incessante s’égrenait sur les lèvres de la vieille femme à sa gauche. Elle priait. Tous ces gens autour d’elle avaient peur mais elle voulait leur dire qu’il ne fallait pas. Qu’ils ne leur feraient aucun mal.

Elle ferma les yeux. Elle se voyait de retour à Grozny. Elle y avait un magasin. Une petite épicerie de rien du tout. Elle travaillait mais gagnait à peine de quoi vivre. Elle aimait quand même bien s’occuper de sa petite boutique. Elle n’avait parlé à personne de ses projets. C’était la consigne. Elle avait juste baissé le rideau de fer lundi soir. La clé se trouvait toujours dans sa poche d’ailleurs. Ruslan était venu la chercher avec plusieurs autres personnes qu’elle ne connaissait pas. Ils avaient tous l’air très jeune, comme elle.

Le voyage avait été long et silencieux. Très tôt, ils avaient changé de véhicule. Le petit groupe s’était séparé dans plusieurs voitures en formant des couples, plus sûrs de passer les checkpoints de l’armée russe. Cela représentait pas mal de véhicules et même si c’était de vieilles Jigouli toutes déglinguées, elle se demandait où ses compagnons les avaient trouvées. Peut-être les avaient-ils tout simplement volées.

Le voyage avait duré une semaine, un mois, elle ne savait plus très bien. Tout ce qu’elle savait c’est que Ruslan était là, à côté d’elle et c’est tout ce qui comptait. Elle aurait aimé lui dire de tout laisser tomber, de s’enfuir avec elle dans cette vieille carcasse de voiture. Ce courage-là, elle ne l’avait pas eu mais peut-être que quand tout serait fini, ils pourraient se retrouver et partir loin de tout ça. Du haut de ses 18 ans, elle voulait croire que c’était possible. Y croire encore un peu.

Les négociations avaient commencé. Cela faisait déjà un petit moment. Le chef des commandos avait déjà libéré quelques personnes au compte-gouttes en échange de nourriture et d’eau. Comme cette petite fille avec sa maman. La vieille dame qui priait à côté d’elle allait devoir attendre son tour. Elle pleurait en silence, les yeux fermés.

Dans l’obscurité du théâtre, elle ne pouvait plus voir Ruslan. Il surveillait les otages qui descendaient dans la fosse de l’orchestre. Les gens qui avaient besoin de soulager un besoin naturel. C’était plutôt ingrat comme rôle et bien loin de la glorieuse mission qu’il lui avait décrite lors de leur trajet en voiture. C’était somme toute nécessaire mais elle était sûre que Ruslan n’aimait pas ça. Il ne voulait certainement pas traiter les gens comme ça. Comme des animaux. Ce n’était pas bien.

Elle aussi, d’ailleurs, elle devait aller aux toilettes. Elle n’avait rien manger ni rien bu de la journée mais cela n’avait pas suffit. Son corps continuait à fonctionner malgré la situation. Malgré sa volonté. Malgré les ordres qui étaient très clairs: ne pas bouger d’un pouce. Elle ne savait pas quoi faire.

Agnessa était éreintée mais elle n’osait pas s’endormir. Elle luttait contre le sommeil. Mais c’était plus fort qu’elle, juste fermer ses yeux une seconde, pas plus. Juste une seconde. Ses yeux se fermaient tous seuls. Ils ne lui obéissaient plus. Elle sentit une vague l’envahir comme un engourdissement. Elle regarda autour d’elle et dans la pénombre, vit que les gens ne bougeaient plus. Elle remarqua alors le silence. Elle se sentait nauséeuse mais elle avait du mal à bouger. Son corps ne réagissait plus. Fermer les yeux juste une seconde et tout irait mieux. Elle se laissa sombrer.

Du fond de son brouillard, elle entendit des pas. Elle sentit du froid sur sa nuque, entendit un déclic et peu après, un bruit assourdissant. Puis, plus rien. Un blanc laiteux l’enveloppait. Elle s’y abandonna, sereine… Elle sentait une main serrer la sienne. Ruslan…

MKAD

Sacha appuya sur l’accélérateur puis ralentit presque aussitôt. A cette heure de la journée, la MKAD, route périphérique qui encerclait Moscou, était déjà complètement bloquée. Il faisait chaud et son vieux fourgon, hérité de son père quelques années plus tôt, n’avait pas l’air conditionné. L’air était moite et l’orage menaçait.

Il espérait que le trafic serait moins dense au niveau de la Koutouzovski Prospect qu’il devait emprunter pour rejoindre Nastya. Il ne se faisait pourtant pas trop d’illusions car tous les vendredis soirs, les moscovites avaient coutume de prendre leurs voitures pour fuir la ville. En cette veille de week-end, la règle semblait respectée et Sacha se préparait à de longues heures d’attente dans les embouteillages.

Pas que ça le gêne tant que ça. Ce qui l’embêtait c’était plutôt que Nastya allait s’impatienter et serait sans doute d’une humeur de chien à son arrivée.

Il avait rencontré Nastya grâce à Ivan Zaitsev, l’homme qui l’avait embauché comme chauffeur à son arrivée de St-Petersbourg. Nastya était son assistante. Enfin, c’est ce qu’elle prétendait parce qu’elle avait plutôt été engagée pour faire une faveur à son père, riche entrepreneur moscovite. Elle n’avait pas grand-chose à faire à part répondre au téléphone. Pour Ivan, c’était une standardiste plus que superflue mais qui pouvait s’avérer fort utile en temps voulu.

Elle s’ennuyait à mourir et, comme lui aussi passait beaucoup de temps à attendre devant la porte du bureau où Ivan s’enfermait pour régler ses affaires comme il disait, ils avaient vite sympathisé. Nastya n’avait que vingt ans mais elle en paraissait bien plus. Jolie, brune et menue, elle lui avait tout de suite plu mais c’est son caractère entier teinté d’un brin de naïveté qui l’avait charmé.

Depuis qu’il fréquentait Nastya, Sacha se sentait pourtant moins sûr de lui. Il n’était pourtant pas d’un naturel jaloux mais il ressentait de plus en plus le besoin de savoir où elle se trouvait, avec qui. Il l’appelait souvent ces temps-ci et il voyait bien qu’elle, ça l’énervait un peu. Elle était beaucoup plus jeune que lui et il avait peur de la perdre. Il ne voulait pas se rendre à l’évidence que, pour elle, tout ça n’était qu’un jeu.

Sacha bifurqua sur sa droite pour sortir du périphérique en direction du sud-ouest. Il se retrouva alors coincé dans une file de voitures qui s’étendait jusqu’à l’horizon.

Le père de Nastya avait construit pour lui et sa famille une somptueuse villa en bordure de Moscou et c’est là que Sacha se rendait. Bien sûr, Nastya ne l’y invitait que quand elle avait la maison pour elle toute seule.

La villa était immense. Sacha y faisait l’expérience d’une vie de luxe entouré d’objets précieux dont il ignorait la vraie valeur, des choses dont il était sûr qu’une vie entière de son salaire n’aurait même pas pu payer. Il se sentait étranger à cet environnement mais s’y sentait bien, même si ce n’était que pour quelques heures.

Il n’avait pas raconté à Nastya sa vie d’avant à St-Petersbourg et elle ne savait même pas tout de sa vie de maintenant. Elle ne connaissait pas le petit appartement qu’il partageait avec Kiril, son cousin. Elle ignorait aussi que c’était Ivan qui lui achetait les costumes qu’il portait, censé servir d’uniforme lorsqu’il conduisait sa voiture.

Après avoir passé quatre heures sur la route pour parcourir les 80km qui séparait Moscou de la petite ville où Nastya habitait, Sacha tourna sur sa gauche, emprunta une petite route droite bordée de vieilles maisons en bois délabrées. Malgré l’heure tardive, des lumières filtraient derrière les vitres sales des fenêtres. Il tourna de nouveau à gauche et se retrouva sur un chemin de terre boueux. Deux rangées de villas gigantesques, chacune abritée derrière des murs hauts, s’étalaient de part et d’autre de la rue. Il gara son fourgon à hauteur de la troisième maison sur sa droite et descendit rapidement du véhicule.

Il fit quelques pas vers l’interphone et sonna. Une petite voix familière lui ordonna d’entrer, d’un ton sec plus menaçant qu’un orage d’été.

L'ABSENTE

Zhénia voyait le petit corps sans vie de sa sœur par la porte entrouverte de la chambre. Le médecin, la mine sombre, avait posé la main sur l’épaule de sa mère. Elle ne pleurait pas, elle avait seulement le regard vide. La fatigue se lisait sur ses traits. Elle était assise au chevet de sa fille que l’on aurait pu croire endormie si elle n’avait pas eu ce visage si blanc, d’une pâleur de neige.

Zhénia tourna la tête. Sa tante se trouvait de l’autre côté de la pièce mais elle ne pouvait pas la voir. Zhénia s’avança pour essayer de l’apercevoir mais fit craquer le parquet. Aussitôt, elle entendit des pas s’approcher et la porte claqua.

La vieille femme se réveilla en sursaut. Des larmes coulaient sur ses joues et elle avait le souffle court. A chaque fois qu’elle faisait ce rêve, elle revenait 70 ans en arrière. Il lui fallait quelques minutes pour se rendre compte qu’elle n’était plus une petite fille de six ans et que sa vie était désormais derrière elle.

Elle regarda le réveil. 6h30. Elle savait qu’elle ne pourrait plus dormir et décida de se lever.

Cela faisait longtemps que Zhénia n’avait pas repensé à ce jour d’hiver où elle avait perdu sa sœur.  La pneumonie l’avait emportée en quelques jours. Quelques jours où le silence avait régné dans la maison. Quelques jours pendant lesquels la vie s’était figée. Quelques jours qui lui avaient suffi pour se rendre compte que plus rien ne serait comme avant.

Il se passa alors quelque chose de très étrange. Les adultes qui d’ordinaire ne lui prêtaient aucune attention se mirent à la regarder d’un air triste en bredouillant des paroles maladroites puis prononçaient son prénom à voix basse dans leurs conversations. Malgré leurs précautions elle les entendaient: « Pauvre Zhénia, pauvre Zhénia ». Elle savait qu’ils parlaient d’elle mais elle ne comprenait pas… Pourquoi l’appelait-ils Zhénia ? Elle n’était pas Zhénia. Zhénia, sa sœur, était au ciel, c’est sa tante qui le lui avait dit. Elle, elle s’appelait Olga.

C’était il y a des années. Des années qui lui semblaient des siècles. Elle n’avait rien dit, s’était tue et ainsi, à force d’habitude, elle avait changé de prénom pour recevoir celui de sa sœur morte quelques mois plus tôt. Olga avait cessé d’exister et Zhénia lui avait survécu. Pour tout le monde, c’était ce qui s’était passé.

Zhénia ne savait donc plus vraiment qui était partie ce jour-là. Était-ce vraiment Zhénia? Ou Olga? Des années après, elle n’avait toujours pas de réponse à cette question. Olga avait cessé d’être Olga pour devenir Zhénia. Plus tout à fait elle-même, pas tout à fait une autre. Pas non plus ce double, cette sœur jumelle que l’on avait voulu faire vivre à travers elle. La seule chose dont Zhénia était sûre c’était que depuis que sa sœur jumelle était morte, il faisait froid. Partout. Toujours. Même en plein été.

Le monde entier était devenu glacial, d’un froid sidéral qui recouvrait tout d’un voile gris. Toutes les couleurs avaient soudainement disparu. Le monde extérieur avait changé mais aussi son monde intérieur, comme s’il y avait un trou béant, un vide que rien ne pouvait combler au plus profond d’elle-même.

Ce froid-là ne l’avait jamais quittée. Il avait engourdi chacun de ses gestes, chacun de ses actes. Toute sa vie, elle avait vécu pour deux tandis qu’il lui semblait qu’une moitié d’elle-même manquait depuis qu’elle avait six ans. Lasse de se battre avec ce vide en elle, elle s’était laissée portée par la vie. Par ses proches. Sa mère s’était enfoncée dans son chagrin. C’est sa tante qui avait pris soin d’elle,  puis son mari et maintenant sa fille…

Zhénia sortit lentement de son lit incapable de se rendormir. Elle pleurait maintenant à chaudes larmes. Des larmes de douleur mais qui, elles seules, la réchauffaient comme le faisait sa sœur lorsque, enfants, elles se blottissaient l’une contre l’autre le soir pour s’endormir.

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